Une lettre des chats de Jacques Sternberg

Mon père faisait volontiers parler nos chats (ce que donne à voir une séquence de Je t’aime, je t’aime (Alain Resnais -1968) dont il avait écrit le scénario très autobiographique et inspiré de son histoire d’amour avec sa femme Francine. Mais, nos chats écrivaient également des lettres ! En voici une qui m’avait été adressée par Zoé en juillet 1966, alors qu’elle et sa mère Sophie se trouvaient avec mes parents au  Moulleau, sur le bassin d’Arcachon, tandis que je passais mes vacances à Londres :

« Cher petit flandrin, nous avons été très touchées, toutes les deux, ma mère Sophie et moi-même, de recevoir ta belle carte de Rafale-Gare le soir, après la pluie. Londres a l’air d’une très belle ville, mais beaucoup plus petite que Le Moulleau qui est très étendu et dont nous n’avons pas encore fait le tour car nous passons beaucoup de temps dans l’appartement et sur la terrasse. La terrasse mesure 5 mètres 35 centimètres et 43 millimètres (de long) et elle donne sur des bois de pain à perte de vue, même pour nous qui voyons pourtant très loin. La nuit, on n’entend absolument plus rien, le matin les oiseaux, et, durant la journée, la Femme qui appelle sans cesse Zoé ou Sophie, car elle ne peut absolument plus se passer de nous. Il faut dire que sa passion pour nous a du bon : comme elle veut que nous passions de bonnes vacances, elle nous laisse tout l’appartement à notre disposition quand elle va à la plage avec Lomme, ce qui fait que nous pouvons gambader partout. Je dis gambader comme ça, mais en réalité, nous passons nos journées à dormir près du butane, sur la terrasse, exactement comme si nous étions dans un cagibi.

Lomme se fait toujours beaucoup de cheveux blancs à l’idée que tu es à Londres dans un taudis, dans la pluie et la crasse, la tempête et les cyclones, la poussière et l’essence, les microbes et les neiges éternelles, alors qu’ici il fait un temps radieux, quoique de moins en moins chaud depuis que nous sommes arrivés. Mais sans doute approchons-nous de l’hiver. Lomme voudrait aussi, ai-je ouï dire, que tu dises si vous avez trouvé une autre chambre et si vous n’êtes plus obligés de dormir sur un grabat, dans un appentis, sous une soupente, dans les combles de l’enfer londonien.

La Femme fait beaucoup de siestes et de soleil, de cuisine succulente et peu de ménage, ce qui fait que nous grossissons mais sommes très poussiéreuses. Quant à Lomme, c’est toujours la même chose : il passe son temps à prendre le soleil, le vent, l’eau et vit perpétuellement béat de baigner dans la nature qu’il prétend pourtant détester. C’est un être très complexe. Il fait de la voile le matin avec un moniteur et fait du soleil l’après-midi, mais sans moniteur je crois. Mais, du moment qu’il flotte sur l’eau et qu’il fait assez beau pour s’affaler sur la plage, il est toujours content. Il bouge moins que les étés précédents et prend du ventre.

Le soir, tous les deux sont souvent au cinéma. Ils ne nous emmènent jamais là-bas, on se demande pourquoi, ma mère et moi. Je crois qu’ils sont parfois un peu égoïstes. J’ai aussi entendu dire que Lomme a bien aimé les deux premiers chapitres de ton étude sur le crime, la crimeur et les crimistes, mais il a trouvé ni fait ni à faire ton chapitre sur le roman et le cinéma policiers. Il l’a d’ailleurs entièrement refait. C’est d’ailleurs la seule chose qu’il ait faite depuis qu’il est arrivé. A part cela, il lit des comics et rien d’autre. Je crois que le soleil l’a un peu anémié. Sinon, il se porte bien, il est déjà plus brun que la moquette qui est d’ailleurs grise, et la Femme commence à brunir, car elle est déjà plus hâlée que le frigidaire qui est tout blanc et contient notre bonne nourriture que je boude un peu, car le soleil ne me donne pas d’appétit, et il faut bien que je me rende intéressante dans une région où tout semble tellement intéressant pour la Femme, même le ciel, les arbres, les pommes de pain, les moustiques, le sable, la nuit étoilée alors qu’à Paris, il n’y a jamais que l’essence, la nuit.

Lomme dit souvent qu’au lieu d’être à Londres à prendre des notes sur la révolution sexuelle anglaise, tu aurais mieux fait de chasser les Françaises ici. Le seul inconvénient, c’est qu’il y en a très peu, car le Moulleau n’est pas une plage à la mode alors que Londres est une grande ville dans le vent, même s’il n’y a pas d’air là-bas.

Bref, nous, on te miaule à la figure, on te lèche un peu, alors que la Femme et Lomme nous chargent de t’embrasser et de te dire qu’ils t’écriront bientôt, mais en attendant c’est nous qui devons le faire, avec eux c’est toujours comme ça…  Zoé et Sophie. »

 

 

 

 

 

 

 


Archive pour juin, 2008

Engueulade paternelle

Mon père ne m’aura pas dispensé que des louanges, loin de là. Il m’avait écrit une lettre en juin 1973, qu’il qualifiait lui-même de dure. A cette époque, après avoir décroché une maîtrise de lettres modernes, je commençais à moisir dans un bureau de compagnie d’assurances, faute d’avoir trouvé un autre boulot qui m’aurait davantage convenu. Cette lettre ne donne certes pas une image de moi reluisante, mais peu m’importe, car je ne tiens pas à m’autocélébrer sur ce blog, ni ailleurs. Donc, voici cette lettre, qui répondait à une des miennes immanquablement pleurnichardes en ce temps-là.

« Cher Jean-Pol, au premier moment, ta lettre m’a paru très alarmante, tragique même. Mais, comme toutes les tragédies classiques, elle tire beaucoup de ses effets dramatiques d’une forte hypertrophie de la réalité. Qui, bien entendu, fausse complètement les faits. D’abord cette histoire d’agrégation. Moi, je n’y comprends rien et je suis capable d’avaler n’importe quoi à ce sujet, mais il se fait que B.S. est en vacances ici, et, lui, il comprend. Il dit, en effet, comme tu le sous-entends, que l’agrégation est très difficile à décrocher et qu’il faut compter sur un rude travail préparatoire pour avoir une maigre chance de passer ce cap. Mais il dit aussi que l’agrégation n’est pas une condition sine qua non pour devenir enseignant dans le secondaire et que le CAPES suffit, examen que tu as refusé de passer et que, paraît-il, tu pouvais parfaitement décrocher avant ta maîtrise. Et maman dixit que cet examen, tu as en réalité refusé de le passer parce que tu ne voulais pas « être un éternel étudiant ». Mais il est évident qu’avoir été si longtemps un presque éternel étudiant pour abandonner tout, à quelques mètres du but, c’était parfaitement idiot. Tu t’en aperçois soudain. Soudain, mais avec un peu de retard, comme toujours… Comme lorsque tu as repris la course au bac que tu avais abandonnée.

Passons sur tes « déjà 27 ans » si fatigués alors qu’il y a quantité d’hommes de 50 ans qui perdent tout et recommencent comme s’ils avaient 20 ans, mais ce qu’il y a de plus consternant, c’est que tu parles de moisir dans les assurances alors que tu n’y travailles que depuis moins d’un an ! A lire ta lettre, on pourrait jurer que tu as 60 ans, quarante ans de bureau dans le ventre et dans la gorge. Ma vie de bureau n’est drôle, farfelue et gentiment absurde que dans mes souvenirs ou dans certaines pages de mes romans. Dans la réalité, c’était une vie de bureau de huit ou parfois dix heures par jour avec liberté surveillée et seulement trois semaines de vacances que je pouvais à peine me payer. Et emballer 500 ou 700 paquets par jour, ou rédiger 40 lettres commerciales ou des circulaires imbéciles concernant des livres imbéciles n’avait rien de très exaltant. Il se fait que cela nourrissait mon imagination faite de hargne, de révolte et de dérision. Et que cela me paraissait le sort de tout le monde, donc le mien aussi, et pourquoi pas, puisque j’avais, comme tout le monde, une femme et un enfant dûment acceptés. Alors j’acceptais tout le reste, et je puis affirmer que j’ai écrit plus facilement et avec plus de rage entre 22 et 35 ans, donc à travers mes emplois les plus astreignants que par la suite, au gré d’emplois moins durs et d’horaires moins impitoyables. Mais à 27 ans, ton âge, je n’étais rien non plus, rien qu’un refusé de partout, sans même une pièce passée à la radio, sans même une promesse d’être publié un jour.

Cela me révoltait, c’est certain, mais cela ne me mettait pas dans ma tombe. Je me demande même si je ne croyais pas plus en moi en ces années-là que je n’y crois maintenant. J’avais en moi deux choses que tu sembles ignorer: la foi et l’espoir. La foi, ou plus exactement la rage d’écrire. A travers tout, contre tout. Et sans cela, je crois ferme qu’il est inutile d’écrire. C’est trop fatigant, trop compliqué, et c’est trop difficile d’arriver. Autant penser dès lors à devenir chef de quelque chose quelque part, c’est plus facile et rentable.

Mais tu as pris l’habitude de juger ta situation de « débutant » de 27 ans -parce que tu n’es que cela- par rapport à ma situation d’écrivain de 50 ans, qui a passé à travers des emmerdements que je ne souhaiterais à personne et que bien peu de mes amis -ou ennemis- ont connus. Ce que je décroche maintenant, je ne le voyais même pas au large, à 40 ans. Et c’est très bien ainsi. Je ne crois pas aux petits minets parisiens fils de leur père qui décrochent un merveilleux succès d’estime ou de commerce à 22 ans. Ca s’effondre vers les 24 ans, ce genre de lancement.

Quant au fait que tu t’effondres parce que les gens sont cons, c’est encore une question de faiblesse. Moi aussi, comme tant d’autres, j’ai toujours trouvé mon entourage très, très con, mais ça ne m’a jamais lessivé. Je dirais plutôt que cela m’a fortement inspiré. Ou même encouragé. Je crois que j’aurais été beaucoup plus lessivé, écrasé et complexé dans des bureaux uniquement fréquentés par des Einstein, des Faulkner et des Orson Welles.

Autre notation qui me fait sourire : ton indignation devant le fait que ta pièce diffusée sur France-Culture ne t’ait pas apporté de nouvelles relations. Que croyais-tu exactement ? Que d’obscurs génies ou des hordes d’âmes soeurs allaient soudain t’écrire, demander ton adresse et venir sonner à ta porte ? A Paris, personne ne vient jamais vous demander, à moins que vous ne soyez assez important pour distribuer des Légions d’honneur ou s’imposer comme une source de gros revenus. Ce n’est pas mon cas, et ce n’est certainement pas le tien. Si tu veux te faire des relations, tu devras faire comme tout le monde : t’accrocher aux sonnettes, et sonner, et sonner très fort pour qu’on t’ouvre la porte. Si tu refuses ce jeu, tu resteras, comme maintenant, devant des portes closes.

Bref, il serait grand temps que tu cesses de t’imposer comme le plus grand geignard de tous les temps. Tu racontes n’importe quoi pour te faire plaindre. Je sais que cette lettre est dure, mais c’est justement parce que la tienne est trop molle. Te voir dans cet état m’exaspère et me panique. Je t’embrasse. »

Deux commentaires a posteriori. D’abord, cette vigoureuse lettre d’engueulade -digne d’un vrai père- infirme quelque peu sa démission avec son fils, qu’il évoque dans le passage de son autobiographie cité en ouverture de ce blog. Puis, finalement, je méritais bel et bien ce « rappel à l’ordre » qui, d’ailleurs, rend d’autant plus sincères ses louanges sur mon premier roman. Ce n’est pas, du reste, que j’étais devenu, à 36 ans, tellement plus entreprenant et actif. Loin de là, même. Dès qu’il a lu mon manuscrit, il s’est littéralement rué aux éditions Denoël pour le leur donner en lecture. Et je n’étais plus franchement un minet de 22 ans ! Mais fils de, quand même… Je me doute que raconter cela casse un peu ma baraque et jette même carrément une ombre sur moi. Cependant une chose est sûre: quand bien même j’étais le fils de Jacques Sternberg, si mon manuscrit n’eût été que médiocre ou passable, je n’aurais pas été reçu par la maison Denoël avec un tel enthousiasme et une telle foi en ce roman. Tout juste s’ils n’ont pas déroulé le tapis rouge sous tes pieds! rigolait mon père.

Sternberg et le premier roman de Lionel Marek

Voici le texte intégral de la lettre adressée par mon père au Matin de Paris du 1er octobre 1982, que j’ai évoquée dans mon billet du 22 juin « Pseudonyme (2) »:

« Je suis assez surpris du titre publié à la « une » du Matin des livres, « Une nouvelle affaire Ajar ». Vous auriez au moins pu ajouter un point d’interrogation qui aurait fait basculer dans le doute votre tapageuse affirmation. Je puis aussi dissiper vos doutes en quelques mots parce que je n’ai pas envie d’en faire un roman.

Que Lionel Marek soit mon fils, cela m’est difficile de le nier puisque je le sais depuis trente-six ans. Il m’a fait lire ce roman qu’il écrivait en secret depuis des années et je le trouvais suffisamment saisissant pour estimer qu’il n’avait guère besoin de l’appui -fort relatif d’ailleurs- de mon nom pour imposer son texte. J’ai d’ailleurs horreur des numéros duettistes père et fils.

Quant à l’emploi d’un pseudonyme, on me l’a parfois conseillé, pour l’Anonyme notamment qui a déçu les critiques qui me connaissant trop bien -j’avais fait mieux déjà- alors qu’il est évident que ce roman présenté comme celui d’un débutant aurait frappé tout le monde, ne serait-ce que par le métier qu’il révèle. Métier acquis après trente-cinq livres publiés. Et tricher de cette façon m’aurait paru répugnant. Je veux bien être un maudit de la littérature, je refuse d’être un truqueur.

De plus, je n’aurais pas pu signer L’An prochain à Auschwitz pour la bonne raison que j’aurais été incapable de l’écrire. D’abord je n’aurais pas pensé à ce sujet parce que je n’ai jamais fait la moindre allusion à un problème quelconque de racines ou de judéité : je n’ai en effet que des problèmes d’insecte planétaires qui ne pense qu’à sa survie, rien de plus. Et je les ressasse de livre en livre depuis trente ans. Je n’ai plus davantage en moi le culot à l’état brut et l’imagination délirante qu’il y a dans le livre de Marek. Je l’avais peut-être il y a un certain nombres d’années, mais avec l’âge, j’en suis persuadé, on perd sa folie imaginative. Ce qui est vrai pour les pulsions sexuelles est également vrai pour les pulsions imaginatives, il faut l’accepter et s’y faire. Enfin, tous ceux qui ont lu mes livres les plus fous -comme Le Navigateur, Agathe et Béatrice ou l’Employé- ne peuvent s’y tromper: j’ai un style heurté, bourré de scories, mais c’est le mien, et n’étant ni un fin pasticheur ni un habile universitaire, j’aurais été incapable d’écrire la première page de l’An prochain à Auschwitz. Ni la dernière, ni d’ailleurs celles du milieu.

Que cette tempête d’encre soit bénéfique pour la carrière d’un livre, j’en suis ravi pour Marek, car ce livre passablement provocateur aurait pu passer inaperçu. Mais je suis désolé de lire dans la presse un article qui porte préjudice à celui qui l’a écrit en le soupçonnant de ne pas l’avoir écrit. Cela dit, je voudrais ajouter en conclusion que je regrette personnellement ne pas avoir pensé à faire un livre dont le héros serait Schlemihl. En effet, le « Juif » se révèle un bien meilleur sujet que l’obsédé sexuel, l’employé ou le navigateur qui ont toujours été mes seuls héros de prédilection. »

Lettre que m’a adressée mon père, le 6 septembre 1982:

« Je suis en train de relire ton « An prochain ». Tu sais sans doute que le passage de l’état de manuscrit à celui de livre imprimé change subtilement les choses: les qualités ou les défauts sont mis plus en relief. Et n’étant pas chargé de faire ton lancement de presse, je voudrais te dire une chose, avant que les pros de la critique n’entament leur concert. A mes yeux, et plus qu’à mes yeux d’ailleurs, c’est le livre le plus proche de mes tripes, de ma vision personnelle, de mon humour gris, que j’aie jamais lu. Je le trouve vraiment fascinant. Ce n’est pas seulement pour moi, une formidable réussite d’humour noir si difficile à tenir sur la distance, mais un livre qui en impose, qui me surprend. Moi si désabusé et si peu facile à éblouir par l’écriture.

Je trouve que le terme le plus important que Michel Bernard ait glissé dans son prière d’insérer, c’est : « le culot ». Culot qui me frappe encore plus à la deuxième -ou troisième, en fait- lecture. Et je crois que cela entraînera pas mal de polémiques, ce qui est extrêmement rare quand on a signé, non un essai politique mais une oeuvre de pure fiction.

Un jour, j’ai reçu une lettre-élucubration de 25 pages où un fana un peu délirant divaguait sur ma littérature et me jetait une phrase qui m’a beaucoup frappé, la seule d’ailleurs: « Une chose est importante à mes yeux, c’est que si vous, Sternberg, n’aviez pas existé, personne d’autre n’aurait pu écrire vos livres à votre place. Eh!bien, je crois pouvoir te dire la même chose.

Sur ce, Jean-Pol, pour ton lancement : « Bon vent » comme on dit aux marins quand ils prennent la mer sans savoir s’ils se taperont un force 1 au large ou un force 7. »

Ainsi a démarré une relation nouvelle entre mon père et moi. Dernièrement, alors que je me trouvais dans son bureau de travail envahi par les livres au sol, j’ai aperçu un exemplaire de l’An prochain à Auschwitz, en évidence, face à son fauteuil. Je l’ai pris en main, il était tout croqué, certaines feuilles s’en détachant presque. Il a vraiment dû le lire et le relire d’innombrables fois… J’ai été sensible à cet ultime hommage de sa part.

Autobiographies

C’est dans la perspective de ce blog que j’ai débuté ma relecture de l’oeuvre de Jacques Sternberg par ses écrits autobiographiques, si l’on excepte Le Délit, que j’ai tout naturellement relu, à l’occasion de sa réédition en février dernier par la Dernière Goutte à Strasbourg (www.ladernieregoutte.fr)

Ainsi, je viens de terminer Mémoires provisoires que j’ai dû lire au moins quatre fois depuis sa sortie en 1977, et dont l’écriture ample et passionnelle me frappe encore plus aujourd’hui. J’ai particulièrement aimé sa tirade virulente contre la culture enseignée à l’école et au lycée (page 45) qui a presque des accents rousseauiens (eh oui, c’est mon dada, ce rapprochement!), sauf que le citoyen de Genève ne brillait pas franchement par son sens de l’humour, noir ou non; mais bien d’autres passages aussi. Et, maintenant, au tour de Profession: mortel.

Ces écrits autobiographiques sont le préalable obligé au descriptif de ce que j’ai vécu avec mon père. Par associations d’idées, ils me remettent en mémoire les décors et l’ambiance de ce qu’aura été ma vie d’enfant dans le cocon familial, entouré de ma mère et de mon père; un doux refuge qui représentait pour moi le salutaire contrepoids à l’école que je détestais, qui m’angoissait, non pas tant à cause des maîtres que de mes condisciples, ce sinistre poids de la collectivité que j’ai toujours éprouvé jusqu’à aujourd’hui, dès que je me retrouve dans tout groupe où se trouvent plus de quatre personnes.

J’ai cependant hâte de retrouver les oeuvres de fiction de mon père, d’abord parce qu’elles me rappeleront moins sa personne au premier degré, ses écrits autobiographiques me le rendant nettement plus vivant qu’il ne l’est actuellement; puis, parce que, bien évidemment, c’est dans ses romans et nouvelles que son imagination proliférante et hypertrophiée explose littéralement.

 

 

 

Etats d’âme

(23 heures) Découragement. Ce blog me fait peur. Maintenant, je vis du matin au soir avec un mort, réfléchissant une bonne partie de la journée à ce que je vais écrire sur lui, puis rédigeant mon article de blog, et, un peu plus tard, me plongeant dans la relecture de son oeuvre jusqu’à l’extinction des feux. Est-ce que je n’en ferais pas un peu trop ? Ne serait-ce pas finalement une démarche totalement morbide, donc une fausse bonne idée ? Et, est-ce qu’à ce rythme-là, je tiendrais longtemps ?

Certes, j’éprouve du plaisir à parler de lui, à tenter d’intéresser ses admirateurs, mais aussi pourquoi, de temps à autre, cela me gêne-t-il tant de parler de moi également, de me faire exister, par le truchement de la mise en scène de cette relation en miroir qui évoque immanquablement un de ces numéros de duettistes père/fils qu’il détestait tant ? Sauf que c’est moi qui mène la danse, en ma funèbre et pompeuse qualité d’héritier. Il n’avait qu’à pas mourir, merde alors !! et comme je m’en serais infiniment mieux porté !!

 Mais, malgré tout, pourquoi n’aurais-je pas le droit de parler de moi ? Et n’ai-je pas annoncé la couleur dans le titre de ce blog ? Ou alors faudrait-il en ôter mon (faux) nom et m’effacer complètement ? Mais que je sache, je ne lui ai pas volé ma vocation littéraire, il me l’a transmise et il en était ravi ; cet héritage n’a donc rien de frauduleux, et, dans ce cas, pourquoi le dissimulerais-je ?

 

 

 

Un père impressionnant

En 1966, à l’âge de 19 ans et demi, ayant hérité de l’égotisme paternel, j’avais écrit mes souvenirs d’enfance et d’adolescence, avec comme titre: A la Recherche de la Défaite du Temps (je venais de découvrir Proust). Je ne résiste pas à reproduire ici le passage que j’avais consacré à mon père :

« Avec mon père, je n’ai que peu de contacts, à vrai dire. J’ai rarement l’occasion de lui parler, et le voudrais-je, que je ne pourrais point affronter ce face à face avec toute l’intelligence requise. En effet, cet homme qui s’entoure à mes yeux d’un grand prestige, en vertu de ce qu’il écrit, est peut-être le seul être humain qui m’ait vraiment impressionné au point que, devant lui, je me sente tout misérable, sans intérêt, désorienté et comme enchaîné par le regard méprisant qu’il porte souvent sur ma personne. Mais, je sens qu’il fuit tout aussi bien un quelconque échange prolongé avec moi, en réalité dès que je sors une phrase ou deux. Ceci explique pourquoi je n’éprouve pas,  à son égard, ce que l’on appelle de l’amour filial ; en revanche, je lui voue une incroyable estime, d’abord parce qu’il est un grand écrivain, puis, parce qu’il est la seule et unique personne qui réussisse à m’étonner, mieux, me déboussoler par son comportement. »

Autant dire que 1966 ne devait pas être une période faste dans nos rapports. A sa décharge, j’étais devenu très difficile à vivre, passablement dépressif et très irritable. Il n’avait pas toujours été comme cela avec moi, surtout quand j’étais enfant. Mon adolescence, pourtant peu revendicative et vindicative, l’avait éloigné de moi. Je le sentais déçu de n’avoir pas le genre de fils qu’il aurait souhaité, un garçon à son image, bourré de vitalité, ivre d’exercice physique, avec qui il aurait pu partager toutes ses pratiques sportives. Il enrageait de me voir, en vacances, passer le plus clair de mon temps à bouquiner dans ma chambre -lui, l’écrivain !

Nos relations ont commencé à changer, en 1969, quand je lui avais présenté une pièce de théâtre, très becketienne, qui l’avait enthousiasmé. Il devait sans doute songer: « Ce n’est certes pas un futur champion olympique, mais, au moins, peut-être une graine d’écrivain. » Il découvrait en moi un humour noir et cynique qu’il ne me soupçonnait guère. L’honneur était en quelque sorte sauf.

Par la suite… mais je m’arrête là, autrement si je relate déjà tout ce que furent mes rapports avec mon père, ce blog s’essoufflera très vite. Juste quelques mots encore. Bien plus tard, dans les années privilégiées de notre relation -quasiment leur âge d’or-, chaque fois que je lui confiais à quel point il avait pu m’intimider, m’impressionner autrefois, il riait et s’écriait : « Mais je n’ai jamais impressionné qui que ce soit ! » Est-ce tellement sûr?

 

 

 

 

Jacques et Jean-Jacques (2)

Autres points communs entre J. et JJ : l’égotisme, la manie d’établir des bilans de carrière lourds de reproches envers le milieu littéraire, un misérabilisme prononcé doublé d’une haute conscience de son talent…

 

Jacques et Jean-Jacques

Je suis en train de relire, parallèlement, toute l’oeuvre de Jacques Sternberg et toute l’oeuvre de Jean-Jacques Rousseau. Point commun manifeste: ce sont les deux seuls auteurs pour lesquels j’éprouve une grande tendresse, en tant qu’hommes.  Mais, de surcroît, je trouve qu’il existe des ressemblances entre eux, dont notamment la détestation du genre humain, de la civilisation et de l’arrivisme forcené, l’anti-intellectualisme, le refuge loin de la ville détestée dans un havre de nature, l’esprit hautement provocateur, ainsi que le sens de la formule percutante et l’éloquence dans la dénonciation des travers de la société. Mon père aurait été abasourdi par ce rapprochement, lui qui haïssait la culture classique…

Pseudonyme (3 -rectificatif)

J’ai oublié de dire, ce qui n’est pas sans importance, que Jacques Sternberg n’avait pas dissimulé que « l’auteur » de Glaise était sa femme. Tout comme il n’avait pas dissimulé que j’étais son fils, en 1982.

Pseudonyme (2)

Mon père a également usé d’un pseudonyme, pour ses tout premiers livres publiés au sortir de la guerre de 40, en Belgique, dont la « Boîte à guenilles » (récit un peu transposé de ses années de guerre) sera réédité par la Table Ronde en octobre prochain. Il avait choisi le nom de Jacques Bert, une abréviation et francisation de  »Sternberg », simplement parce que ce nom lui  paraissait trop compliqué comme nom d’auteur en terre francophone, mais aussi, en ces lendemains de guerre, parce que cela sonnait trop allemand.  Je peux attester, en tout cas, que ce nom n’est pas spontanément compris par les Français: huit fois sur dix, lorsqu’il s’agit de noter mon nom, il m’est demandé de le répéter et de l’épeler.

En 1960, un roman intitulé Glaise et écrit par Jacques Sternberg a paru aux éditions Julliard sous le nom de Christine Harth. On pourrait croire qu’il s’agissait-là d’un nouveau pseudonyme. Pas du tout, la réalité était bien plus délicate. Mon père avait demandé à sa femme Francine de se faire passer pour l’auteur du manuscrit, et elle s’est volontiers prise au jeu en se présentant auprès de René Julliard comme une charmante débutante. En fait, c’est elle qui a pris un pseudonyme ! Pourquoi cette mystification ? Simplement parce que mon père, ayant encore des difficultés à se faire éditer, pensait qu’une belle jeune femme qui proposait une non moins belle histoire d’amour, aurait beaucoup plus de chances que lui-même de conquérir un éditeur. Ce qui a été le cas. Douze ans plus tard, en 1972, ce même roman a été réédité par Christian Bourgois sous le nom de Jacques Sternberg, mais avec un autre titre: Le coeur froid.

En septembre 1982, mon premier livre L’an prochain à Auschwitz » sort et fait partie des romans de débutant distingués par la critique littéraire. Je suis convié par Bernard Pivot à Apostrophes. Mais, entre-temps, le Matin des Livres du 29 septembre titre: « Une nouvelle affaire Ajar » -On saura peut-être vendredi à Apostrophes si l’auteur de L’an prochain à Auschwitz est bien Lionel Marek ou son propre père Jacques Sternberg » On peut deviner à quel point j’ai modérément goûté la plaisanterie, cet article assez fielleux qui égrenait des déductions de flic, notamment au vu de mon comportement peu assuré lors de l’interview par l’auteur même de l’article, sans pourtant hasarder la seule déduction qui eût été vraiment accablante, à savoir que mon père avait déjà monté une telle mystification, vingt-deux ans auparavant; mais personne n’en a jamais rien su, ou, tout au moins, ceux qui l’ont su n’ont jamais dévoilé le pot aux roses. Mon père, alors, a aussitôt répondu au Matin de Paris pour opposer un démenti catégorique que le journal a publié, avec le sous-titre: « Je veux bien être un maudit de la littérature, mais je refuse d’être un truqueur déclare le père de Lionel Marek, qui authentifie l’oeuvre de son fils. »

Rassurez-vous, j’ai bel et bien écrit moi-même, comme un grand, tous mes livres, du premier au dernier.  

 

 

 

 

 

 

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