Pourquoi un pseudonyme

En 1969, donc à l’âge de 23 ans, j’avais écrit une pièce de théâtre intitulée La Route sur laquelle mon père s’était enthousiasmé, au point de la transmettre à Lucien Attoun, qui l’avait immédiatement retenue dans le cadre de son Nouveau répertoire dramatique radiodiffusé. Mes tous premiers pas dans le monde littéraire -mais là n’est pas la question, j’en reparlerai plus tard. Le fait marquant c’est que, pour mon père, il allait de soi que j’adopte un pseudonyme, parce qu’il avait horreur (une de ses expressions favorites et que j’utilise également à tout bout de champ) de ce qu’il appelait les tandems père/fils. Contrairement à ce qu’il pensait de lui-même, il savait se montrer parfois autoritaire et imposer sa loi.

Mais je ne lui ai opposé aucune résistance, pour la bonne raison que j’adorais les pseudonymes et les fausses identités. Dès 17-18 ans, je m’étais choisi un pseudonyme pour moi tout seul, puisque je ne connaissais presque personne et n’avais, encore moins, avoir affaire à un quelconque public. Un pseudonyme assez prétentieux : Lord Basil Blackwood. Je voyais grand, en ce temps-là. Puis, à 19 ans, j’optai pour  »Cyril Vegh »(d’après le nom d’une grande formation de quatuors pour cordes), toujours juste dans ma tête à moi, sans jamais même le divulguer à qui que ce soit; cependant, il m’est resté jusqu’à aujourd’hui, puisque je m’en sers comme pseudo pour mon adresse électronique.

Pour en revenir à l’époque de ma pièce de théâtre, j’avais choisi un autre pseudonyme: Daniel Marek. Je devais aimer le prénom Daniel, et Marek sonnait polonais, peut-être juif aussi, en accordance avec mes origines. En 1982, à l’occasion de la publication de mon premier roman, j’avais simplement troqué Daniel pour Lionel. Visiblement, j’apprécie les prénoms qui se terminent par el (ce son me plaît) et sont d’origine biblique, puisque El signifie « Dieu » en hébreu. Et j’étais ravi, j’étaix aux anges quand les gens du milieu littéraire m’appelaient Lionel, parce que cela me donnait l’impression d’être devenu quelqu’un d’autre que moi, de plus brillant; et, dans une certaine mesure, c’était le cas. Je passe sur les quelques fois où l’on m’a confondu avec Marek Halter…

Mais, mon petit succès d’estime remporté par mon premier livre s’étant effacé au bout d’un an, chaque fois que l’on me présentait dans un cocktail à une personne du milieu littéraire, il semblait indispensable de préciser que j’étais le « fils de Jacques Sternberg ». Ce qui ne me désagréait pas du tout, car j’étais très fier de mon père, et j’oubliais vite que la nécessité d’apporter cette précision signait de toute évidence que je me trouvais bel et bien en perte de notoriété.

Mais, plus tard, dans les années 90, j’ai commencé à rechigner un peu, et je m’en étais ouvert auprès de mon père en lui déclarant qu’il était dommage que le nom de Sternberg ne me serve en gros qu’à désigner le petit fonctionnaire que j’étais, et non l’écrivain; d’autant que « Sternberg », c’est quand même plus beau que « Marek ». Refus catégorique de mon père, avec l’argument que l’on allait nous confondre et, aussi, que cela me ferait peut-être du tort, vu le nombre d’ennemis qu’il avait, raisons qui m’ont paru assez spécieuses. Mais in fine il m’a sorti un argument imparable: il est mauvais et peu rentable de changer de nom en cours de carrière. Donc, je me suis rangé à son avis, sans aucune arrière-pensée, ne lui en voulant absolument pas, car, en définitive, il m’aura réellement aidé à m’introduire dans le milieu littéraire, dès lors qu’il s’était emballé sur un de mes textes. J’ai donc bénéficié des avantages du statut de fils de, et je pouvais bien lui accorder cette petite concession sur mon nom, sans pour autant avoir l’impression d’avoir vendu mon âme au Diable.

Même s’il m’arrive encore d’avoir des états d’âme sur l’obligation de porter un pseudonyme, je suis désormais coincé: il est mort, et ce serait vraiment abject de lui voler en quelque sorte son nom (bien qu’il soit tout autant le mien, je crois) en profitant de sa disparition. Et, comme me l’a dit quelqu’un: « Même si tu reprenais ton vrai nom, il n’y aurait toujours, aux yeux du monde littéraire, qu’un seul écrivain s’appelant Sternberg -Jacques Sternberg. Sur le coup, j’ai trouvé cette parole assez inélégante, en tout cas pas d’un tact exquis. Mais cette personne a raison: finalement, il vaut mieux m’éviter l’humiliation suprême d’entendre chuchoter qu’il y a Sternberg le Grand et Sternberg le Petit… En dernier ressort, mon pseudonyme ne m’apporte certes pas la renommée, mais au moins me sert-il à dissimuler ma petitesse.

 

 

 


Autres articles

Répondre

laptitedevoreusedelivres |
Le point du jour n'aura pas... |
l'Antre de LVDS (Le Se... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Atelier Ecrire Ensemble c&#...
| Au fil des mots.
| Spiralée