Un père impressionnant

En 1966, à l’âge de 19 ans et demi, ayant hérité de l’égotisme paternel, j’avais écrit mes souvenirs d’enfance et d’adolescence, avec comme titre: A la Recherche de la Défaite du Temps (je venais de découvrir Proust). Je ne résiste pas à reproduire ici le passage que j’avais consacré à mon père :

« Avec mon père, je n’ai que peu de contacts, à vrai dire. J’ai rarement l’occasion de lui parler, et le voudrais-je, que je ne pourrais point affronter ce face à face avec toute l’intelligence requise. En effet, cet homme qui s’entoure à mes yeux d’un grand prestige, en vertu de ce qu’il écrit, est peut-être le seul être humain qui m’ait vraiment impressionné au point que, devant lui, je me sente tout misérable, sans intérêt, désorienté et comme enchaîné par le regard méprisant qu’il porte souvent sur ma personne. Mais, je sens qu’il fuit tout aussi bien un quelconque échange prolongé avec moi, en réalité dès que je sors une phrase ou deux. Ceci explique pourquoi je n’éprouve pas,  à son égard, ce que l’on appelle de l’amour filial ; en revanche, je lui voue une incroyable estime, d’abord parce qu’il est un grand écrivain, puis, parce qu’il est la seule et unique personne qui réussisse à m’étonner, mieux, me déboussoler par son comportement. »

Autant dire que 1966 ne devait pas être une période faste dans nos rapports. A sa décharge, j’étais devenu très difficile à vivre, passablement dépressif et très irritable. Il n’avait pas toujours été comme cela avec moi, surtout quand j’étais enfant. Mon adolescence, pourtant peu revendicative et vindicative, l’avait éloigné de moi. Je le sentais déçu de n’avoir pas le genre de fils qu’il aurait souhaité, un garçon à son image, bourré de vitalité, ivre d’exercice physique, avec qui il aurait pu partager toutes ses pratiques sportives. Il enrageait de me voir, en vacances, passer le plus clair de mon temps à bouquiner dans ma chambre -lui, l’écrivain !

Nos relations ont commencé à changer, en 1969, quand je lui avais présenté une pièce de théâtre, très becketienne, qui l’avait enthousiasmé. Il devait sans doute songer: « Ce n’est certes pas un futur champion olympique, mais, au moins, peut-être une graine d’écrivain. » Il découvrait en moi un humour noir et cynique qu’il ne me soupçonnait guère. L’honneur était en quelque sorte sauf.

Par la suite… mais je m’arrête là, autrement si je relate déjà tout ce que furent mes rapports avec mon père, ce blog s’essoufflera très vite. Juste quelques mots encore. Bien plus tard, dans les années privilégiées de notre relation -quasiment leur âge d’or-, chaque fois que je lui confiais à quel point il avait pu m’intimider, m’impressionner autrefois, il riait et s’écriait : « Mais je n’ai jamais impressionné qui que ce soit ! » Est-ce tellement sûr?

 

 

 

 

 

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