Sternberg et le premier roman de Lionel Marek

Voici le texte intégral de la lettre adressée par mon père au Matin de Paris du 1er octobre 1982, que j’ai évoquée dans mon billet du 22 juin « Pseudonyme (2) »:

« Je suis assez surpris du titre publié à la « une » du Matin des livres, « Une nouvelle affaire Ajar ». Vous auriez au moins pu ajouter un point d’interrogation qui aurait fait basculer dans le doute votre tapageuse affirmation. Je puis aussi dissiper vos doutes en quelques mots parce que je n’ai pas envie d’en faire un roman.

Que Lionel Marek soit mon fils, cela m’est difficile de le nier puisque je le sais depuis trente-six ans. Il m’a fait lire ce roman qu’il écrivait en secret depuis des années et je le trouvais suffisamment saisissant pour estimer qu’il n’avait guère besoin de l’appui -fort relatif d’ailleurs- de mon nom pour imposer son texte. J’ai d’ailleurs horreur des numéros duettistes père et fils.

Quant à l’emploi d’un pseudonyme, on me l’a parfois conseillé, pour l’Anonyme notamment qui a déçu les critiques qui me connaissant trop bien -j’avais fait mieux déjà- alors qu’il est évident que ce roman présenté comme celui d’un débutant aurait frappé tout le monde, ne serait-ce que par le métier qu’il révèle. Métier acquis après trente-cinq livres publiés. Et tricher de cette façon m’aurait paru répugnant. Je veux bien être un maudit de la littérature, je refuse d’être un truqueur.

De plus, je n’aurais pas pu signer L’An prochain à Auschwitz pour la bonne raison que j’aurais été incapable de l’écrire. D’abord je n’aurais pas pensé à ce sujet parce que je n’ai jamais fait la moindre allusion à un problème quelconque de racines ou de judéité : je n’ai en effet que des problèmes d’insecte planétaires qui ne pense qu’à sa survie, rien de plus. Et je les ressasse de livre en livre depuis trente ans. Je n’ai plus davantage en moi le culot à l’état brut et l’imagination délirante qu’il y a dans le livre de Marek. Je l’avais peut-être il y a un certain nombres d’années, mais avec l’âge, j’en suis persuadé, on perd sa folie imaginative. Ce qui est vrai pour les pulsions sexuelles est également vrai pour les pulsions imaginatives, il faut l’accepter et s’y faire. Enfin, tous ceux qui ont lu mes livres les plus fous -comme Le Navigateur, Agathe et Béatrice ou l’Employé- ne peuvent s’y tromper: j’ai un style heurté, bourré de scories, mais c’est le mien, et n’étant ni un fin pasticheur ni un habile universitaire, j’aurais été incapable d’écrire la première page de l’An prochain à Auschwitz. Ni la dernière, ni d’ailleurs celles du milieu.

Que cette tempête d’encre soit bénéfique pour la carrière d’un livre, j’en suis ravi pour Marek, car ce livre passablement provocateur aurait pu passer inaperçu. Mais je suis désolé de lire dans la presse un article qui porte préjudice à celui qui l’a écrit en le soupçonnant de ne pas l’avoir écrit. Cela dit, je voudrais ajouter en conclusion que je regrette personnellement ne pas avoir pensé à faire un livre dont le héros serait Schlemihl. En effet, le « Juif » se révèle un bien meilleur sujet que l’obsédé sexuel, l’employé ou le navigateur qui ont toujours été mes seuls héros de prédilection. »

Lettre que m’a adressée mon père, le 6 septembre 1982:

« Je suis en train de relire ton « An prochain ». Tu sais sans doute que le passage de l’état de manuscrit à celui de livre imprimé change subtilement les choses: les qualités ou les défauts sont mis plus en relief. Et n’étant pas chargé de faire ton lancement de presse, je voudrais te dire une chose, avant que les pros de la critique n’entament leur concert. A mes yeux, et plus qu’à mes yeux d’ailleurs, c’est le livre le plus proche de mes tripes, de ma vision personnelle, de mon humour gris, que j’aie jamais lu. Je le trouve vraiment fascinant. Ce n’est pas seulement pour moi, une formidable réussite d’humour noir si difficile à tenir sur la distance, mais un livre qui en impose, qui me surprend. Moi si désabusé et si peu facile à éblouir par l’écriture.

Je trouve que le terme le plus important que Michel Bernard ait glissé dans son prière d’insérer, c’est : « le culot ». Culot qui me frappe encore plus à la deuxième -ou troisième, en fait- lecture. Et je crois que cela entraînera pas mal de polémiques, ce qui est extrêmement rare quand on a signé, non un essai politique mais une oeuvre de pure fiction.

Un jour, j’ai reçu une lettre-élucubration de 25 pages où un fana un peu délirant divaguait sur ma littérature et me jetait une phrase qui m’a beaucoup frappé, la seule d’ailleurs: « Une chose est importante à mes yeux, c’est que si vous, Sternberg, n’aviez pas existé, personne d’autre n’aurait pu écrire vos livres à votre place. Eh!bien, je crois pouvoir te dire la même chose.

Sur ce, Jean-Pol, pour ton lancement : « Bon vent » comme on dit aux marins quand ils prennent la mer sans savoir s’ils se taperont un force 1 au large ou un force 7. »

Ainsi a démarré une relation nouvelle entre mon père et moi. Dernièrement, alors que je me trouvais dans son bureau de travail envahi par les livres au sol, j’ai aperçu un exemplaire de l’An prochain à Auschwitz, en évidence, face à son fauteuil. Je l’ai pris en main, il était tout croqué, certaines feuilles s’en détachant presque. Il a vraiment dû le lire et le relire d’innombrables fois… J’ai été sensible à cet ultime hommage de sa part.

 


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