Engueulade paternelle

Mon père ne m’aura pas dispensé que des louanges, loin de là. Il m’avait écrit une lettre en juin 1973, qu’il qualifiait lui-même de dure. A cette époque, après avoir décroché une maîtrise de lettres modernes, je commençais à moisir dans un bureau de compagnie d’assurances, faute d’avoir trouvé un autre boulot qui m’aurait davantage convenu. Cette lettre ne donne certes pas une image de moi reluisante, mais peu m’importe, car je ne tiens pas à m’autocélébrer sur ce blog, ni ailleurs. Donc, voici cette lettre, qui répondait à une des miennes immanquablement pleurnichardes en ce temps-là.

« Cher Jean-Pol, au premier moment, ta lettre m’a paru très alarmante, tragique même. Mais, comme toutes les tragédies classiques, elle tire beaucoup de ses effets dramatiques d’une forte hypertrophie de la réalité. Qui, bien entendu, fausse complètement les faits. D’abord cette histoire d’agrégation. Moi, je n’y comprends rien et je suis capable d’avaler n’importe quoi à ce sujet, mais il se fait que B.S. est en vacances ici, et, lui, il comprend. Il dit, en effet, comme tu le sous-entends, que l’agrégation est très difficile à décrocher et qu’il faut compter sur un rude travail préparatoire pour avoir une maigre chance de passer ce cap. Mais il dit aussi que l’agrégation n’est pas une condition sine qua non pour devenir enseignant dans le secondaire et que le CAPES suffit, examen que tu as refusé de passer et que, paraît-il, tu pouvais parfaitement décrocher avant ta maîtrise. Et maman dixit que cet examen, tu as en réalité refusé de le passer parce que tu ne voulais pas « être un éternel étudiant ». Mais il est évident qu’avoir été si longtemps un presque éternel étudiant pour abandonner tout, à quelques mètres du but, c’était parfaitement idiot. Tu t’en aperçois soudain. Soudain, mais avec un peu de retard, comme toujours… Comme lorsque tu as repris la course au bac que tu avais abandonnée.

Passons sur tes « déjà 27 ans » si fatigués alors qu’il y a quantité d’hommes de 50 ans qui perdent tout et recommencent comme s’ils avaient 20 ans, mais ce qu’il y a de plus consternant, c’est que tu parles de moisir dans les assurances alors que tu n’y travailles que depuis moins d’un an ! A lire ta lettre, on pourrait jurer que tu as 60 ans, quarante ans de bureau dans le ventre et dans la gorge. Ma vie de bureau n’est drôle, farfelue et gentiment absurde que dans mes souvenirs ou dans certaines pages de mes romans. Dans la réalité, c’était une vie de bureau de huit ou parfois dix heures par jour avec liberté surveillée et seulement trois semaines de vacances que je pouvais à peine me payer. Et emballer 500 ou 700 paquets par jour, ou rédiger 40 lettres commerciales ou des circulaires imbéciles concernant des livres imbéciles n’avait rien de très exaltant. Il se fait que cela nourrissait mon imagination faite de hargne, de révolte et de dérision. Et que cela me paraissait le sort de tout le monde, donc le mien aussi, et pourquoi pas, puisque j’avais, comme tout le monde, une femme et un enfant dûment acceptés. Alors j’acceptais tout le reste, et je puis affirmer que j’ai écrit plus facilement et avec plus de rage entre 22 et 35 ans, donc à travers mes emplois les plus astreignants que par la suite, au gré d’emplois moins durs et d’horaires moins impitoyables. Mais à 27 ans, ton âge, je n’étais rien non plus, rien qu’un refusé de partout, sans même une pièce passée à la radio, sans même une promesse d’être publié un jour.

Cela me révoltait, c’est certain, mais cela ne me mettait pas dans ma tombe. Je me demande même si je ne croyais pas plus en moi en ces années-là que je n’y crois maintenant. J’avais en moi deux choses que tu sembles ignorer: la foi et l’espoir. La foi, ou plus exactement la rage d’écrire. A travers tout, contre tout. Et sans cela, je crois ferme qu’il est inutile d’écrire. C’est trop fatigant, trop compliqué, et c’est trop difficile d’arriver. Autant penser dès lors à devenir chef de quelque chose quelque part, c’est plus facile et rentable.

Mais tu as pris l’habitude de juger ta situation de « débutant » de 27 ans -parce que tu n’es que cela- par rapport à ma situation d’écrivain de 50 ans, qui a passé à travers des emmerdements que je ne souhaiterais à personne et que bien peu de mes amis -ou ennemis- ont connus. Ce que je décroche maintenant, je ne le voyais même pas au large, à 40 ans. Et c’est très bien ainsi. Je ne crois pas aux petits minets parisiens fils de leur père qui décrochent un merveilleux succès d’estime ou de commerce à 22 ans. Ca s’effondre vers les 24 ans, ce genre de lancement.

Quant au fait que tu t’effondres parce que les gens sont cons, c’est encore une question de faiblesse. Moi aussi, comme tant d’autres, j’ai toujours trouvé mon entourage très, très con, mais ça ne m’a jamais lessivé. Je dirais plutôt que cela m’a fortement inspiré. Ou même encouragé. Je crois que j’aurais été beaucoup plus lessivé, écrasé et complexé dans des bureaux uniquement fréquentés par des Einstein, des Faulkner et des Orson Welles.

Autre notation qui me fait sourire : ton indignation devant le fait que ta pièce diffusée sur France-Culture ne t’ait pas apporté de nouvelles relations. Que croyais-tu exactement ? Que d’obscurs génies ou des hordes d’âmes soeurs allaient soudain t’écrire, demander ton adresse et venir sonner à ta porte ? A Paris, personne ne vient jamais vous demander, à moins que vous ne soyez assez important pour distribuer des Légions d’honneur ou s’imposer comme une source de gros revenus. Ce n’est pas mon cas, et ce n’est certainement pas le tien. Si tu veux te faire des relations, tu devras faire comme tout le monde : t’accrocher aux sonnettes, et sonner, et sonner très fort pour qu’on t’ouvre la porte. Si tu refuses ce jeu, tu resteras, comme maintenant, devant des portes closes.

Bref, il serait grand temps que tu cesses de t’imposer comme le plus grand geignard de tous les temps. Tu racontes n’importe quoi pour te faire plaindre. Je sais que cette lettre est dure, mais c’est justement parce que la tienne est trop molle. Te voir dans cet état m’exaspère et me panique. Je t’embrasse. »

Deux commentaires a posteriori. D’abord, cette vigoureuse lettre d’engueulade -digne d’un vrai père- infirme quelque peu sa démission avec son fils, qu’il évoque dans le passage de son autobiographie cité en ouverture de ce blog. Puis, finalement, je méritais bel et bien ce « rappel à l’ordre » qui, d’ailleurs, rend d’autant plus sincères ses louanges sur mon premier roman. Ce n’est pas, du reste, que j’étais devenu, à 36 ans, tellement plus entreprenant et actif. Loin de là, même. Dès qu’il a lu mon manuscrit, il s’est littéralement rué aux éditions Denoël pour le leur donner en lecture. Et je n’étais plus franchement un minet de 22 ans ! Mais fils de, quand même… Je me doute que raconter cela casse un peu ma baraque et jette même carrément une ombre sur moi. Cependant une chose est sûre: quand bien même j’étais le fils de Jacques Sternberg, si mon manuscrit n’eût été que médiocre ou passable, je n’aurais pas été reçu par la maison Denoël avec un tel enthousiasme et une telle foi en ce roman. Tout juste s’ils n’ont pas déroulé le tapis rouge sous tes pieds! rigolait mon père.


Archive pour 26 juin, 2008

Engueulade paternelle

Mon père ne m’aura pas dispensé que des louanges, loin de là. Il m’avait écrit une lettre en juin 1973, qu’il qualifiait lui-même de dure. A cette époque, après avoir décroché une maîtrise de lettres modernes, je commençais à moisir dans un bureau de compagnie d’assurances, faute d’avoir trouvé un autre boulot qui m’aurait davantage convenu. Cette lettre ne donne certes pas une image de moi reluisante, mais peu m’importe, car je ne tiens pas à m’autocélébrer sur ce blog, ni ailleurs. Donc, voici cette lettre, qui répondait à une des miennes immanquablement pleurnichardes en ce temps-là.

« Cher Jean-Pol, au premier moment, ta lettre m’a paru très alarmante, tragique même. Mais, comme toutes les tragédies classiques, elle tire beaucoup de ses effets dramatiques d’une forte hypertrophie de la réalité. Qui, bien entendu, fausse complètement les faits. D’abord cette histoire d’agrégation. Moi, je n’y comprends rien et je suis capable d’avaler n’importe quoi à ce sujet, mais il se fait que B.S. est en vacances ici, et, lui, il comprend. Il dit, en effet, comme tu le sous-entends, que l’agrégation est très difficile à décrocher et qu’il faut compter sur un rude travail préparatoire pour avoir une maigre chance de passer ce cap. Mais il dit aussi que l’agrégation n’est pas une condition sine qua non pour devenir enseignant dans le secondaire et que le CAPES suffit, examen que tu as refusé de passer et que, paraît-il, tu pouvais parfaitement décrocher avant ta maîtrise. Et maman dixit que cet examen, tu as en réalité refusé de le passer parce que tu ne voulais pas « être un éternel étudiant ». Mais il est évident qu’avoir été si longtemps un presque éternel étudiant pour abandonner tout, à quelques mètres du but, c’était parfaitement idiot. Tu t’en aperçois soudain. Soudain, mais avec un peu de retard, comme toujours… Comme lorsque tu as repris la course au bac que tu avais abandonnée.

Passons sur tes « déjà 27 ans » si fatigués alors qu’il y a quantité d’hommes de 50 ans qui perdent tout et recommencent comme s’ils avaient 20 ans, mais ce qu’il y a de plus consternant, c’est que tu parles de moisir dans les assurances alors que tu n’y travailles que depuis moins d’un an ! A lire ta lettre, on pourrait jurer que tu as 60 ans, quarante ans de bureau dans le ventre et dans la gorge. Ma vie de bureau n’est drôle, farfelue et gentiment absurde que dans mes souvenirs ou dans certaines pages de mes romans. Dans la réalité, c’était une vie de bureau de huit ou parfois dix heures par jour avec liberté surveillée et seulement trois semaines de vacances que je pouvais à peine me payer. Et emballer 500 ou 700 paquets par jour, ou rédiger 40 lettres commerciales ou des circulaires imbéciles concernant des livres imbéciles n’avait rien de très exaltant. Il se fait que cela nourrissait mon imagination faite de hargne, de révolte et de dérision. Et que cela me paraissait le sort de tout le monde, donc le mien aussi, et pourquoi pas, puisque j’avais, comme tout le monde, une femme et un enfant dûment acceptés. Alors j’acceptais tout le reste, et je puis affirmer que j’ai écrit plus facilement et avec plus de rage entre 22 et 35 ans, donc à travers mes emplois les plus astreignants que par la suite, au gré d’emplois moins durs et d’horaires moins impitoyables. Mais à 27 ans, ton âge, je n’étais rien non plus, rien qu’un refusé de partout, sans même une pièce passée à la radio, sans même une promesse d’être publié un jour.

Cela me révoltait, c’est certain, mais cela ne me mettait pas dans ma tombe. Je me demande même si je ne croyais pas plus en moi en ces années-là que je n’y crois maintenant. J’avais en moi deux choses que tu sembles ignorer: la foi et l’espoir. La foi, ou plus exactement la rage d’écrire. A travers tout, contre tout. Et sans cela, je crois ferme qu’il est inutile d’écrire. C’est trop fatigant, trop compliqué, et c’est trop difficile d’arriver. Autant penser dès lors à devenir chef de quelque chose quelque part, c’est plus facile et rentable.

Mais tu as pris l’habitude de juger ta situation de « débutant » de 27 ans -parce que tu n’es que cela- par rapport à ma situation d’écrivain de 50 ans, qui a passé à travers des emmerdements que je ne souhaiterais à personne et que bien peu de mes amis -ou ennemis- ont connus. Ce que je décroche maintenant, je ne le voyais même pas au large, à 40 ans. Et c’est très bien ainsi. Je ne crois pas aux petits minets parisiens fils de leur père qui décrochent un merveilleux succès d’estime ou de commerce à 22 ans. Ca s’effondre vers les 24 ans, ce genre de lancement.

Quant au fait que tu t’effondres parce que les gens sont cons, c’est encore une question de faiblesse. Moi aussi, comme tant d’autres, j’ai toujours trouvé mon entourage très, très con, mais ça ne m’a jamais lessivé. Je dirais plutôt que cela m’a fortement inspiré. Ou même encouragé. Je crois que j’aurais été beaucoup plus lessivé, écrasé et complexé dans des bureaux uniquement fréquentés par des Einstein, des Faulkner et des Orson Welles.

Autre notation qui me fait sourire : ton indignation devant le fait que ta pièce diffusée sur France-Culture ne t’ait pas apporté de nouvelles relations. Que croyais-tu exactement ? Que d’obscurs génies ou des hordes d’âmes soeurs allaient soudain t’écrire, demander ton adresse et venir sonner à ta porte ? A Paris, personne ne vient jamais vous demander, à moins que vous ne soyez assez important pour distribuer des Légions d’honneur ou s’imposer comme une source de gros revenus. Ce n’est pas mon cas, et ce n’est certainement pas le tien. Si tu veux te faire des relations, tu devras faire comme tout le monde : t’accrocher aux sonnettes, et sonner, et sonner très fort pour qu’on t’ouvre la porte. Si tu refuses ce jeu, tu resteras, comme maintenant, devant des portes closes.

Bref, il serait grand temps que tu cesses de t’imposer comme le plus grand geignard de tous les temps. Tu racontes n’importe quoi pour te faire plaindre. Je sais que cette lettre est dure, mais c’est justement parce que la tienne est trop molle. Te voir dans cet état m’exaspère et me panique. Je t’embrasse. »

Deux commentaires a posteriori. D’abord, cette vigoureuse lettre d’engueulade -digne d’un vrai père- infirme quelque peu sa démission avec son fils, qu’il évoque dans le passage de son autobiographie cité en ouverture de ce blog. Puis, finalement, je méritais bel et bien ce « rappel à l’ordre » qui, d’ailleurs, rend d’autant plus sincères ses louanges sur mon premier roman. Ce n’est pas, du reste, que j’étais devenu, à 36 ans, tellement plus entreprenant et actif. Loin de là, même. Dès qu’il a lu mon manuscrit, il s’est littéralement rué aux éditions Denoël pour le leur donner en lecture. Et je n’étais plus franchement un minet de 22 ans ! Mais fils de, quand même… Je me doute que raconter cela casse un peu ma baraque et jette même carrément une ombre sur moi. Cependant une chose est sûre: quand bien même j’étais le fils de Jacques Sternberg, si mon manuscrit n’eût été que médiocre ou passable, je n’aurais pas été reçu par la maison Denoël avec un tel enthousiasme et une telle foi en ce roman. Tout juste s’ils n’ont pas déroulé le tapis rouge sous tes pieds! rigolait mon père.

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