Une lettre des chats de Jacques Sternberg

Mon père faisait volontiers parler nos chats (ce que donne à voir une séquence de Je t’aime, je t’aime (Alain Resnais -1968) dont il avait écrit le scénario très autobiographique et inspiré de son histoire d’amour avec sa femme Francine. Mais, nos chats écrivaient également des lettres ! En voici une qui m’avait été adressée par Zoé en juillet 1966, alors qu’elle et sa mère Sophie se trouvaient avec mes parents au  Moulleau, sur le bassin d’Arcachon, tandis que je passais mes vacances à Londres :

« Cher petit flandrin, nous avons été très touchées, toutes les deux, ma mère Sophie et moi-même, de recevoir ta belle carte de Rafale-Gare le soir, après la pluie. Londres a l’air d’une très belle ville, mais beaucoup plus petite que Le Moulleau qui est très étendu et dont nous n’avons pas encore fait le tour car nous passons beaucoup de temps dans l’appartement et sur la terrasse. La terrasse mesure 5 mètres 35 centimètres et 43 millimètres (de long) et elle donne sur des bois de pain à perte de vue, même pour nous qui voyons pourtant très loin. La nuit, on n’entend absolument plus rien, le matin les oiseaux, et, durant la journée, la Femme qui appelle sans cesse Zoé ou Sophie, car elle ne peut absolument plus se passer de nous. Il faut dire que sa passion pour nous a du bon : comme elle veut que nous passions de bonnes vacances, elle nous laisse tout l’appartement à notre disposition quand elle va à la plage avec Lomme, ce qui fait que nous pouvons gambader partout. Je dis gambader comme ça, mais en réalité, nous passons nos journées à dormir près du butane, sur la terrasse, exactement comme si nous étions dans un cagibi.

Lomme se fait toujours beaucoup de cheveux blancs à l’idée que tu es à Londres dans un taudis, dans la pluie et la crasse, la tempête et les cyclones, la poussière et l’essence, les microbes et les neiges éternelles, alors qu’ici il fait un temps radieux, quoique de moins en moins chaud depuis que nous sommes arrivés. Mais sans doute approchons-nous de l’hiver. Lomme voudrait aussi, ai-je ouï dire, que tu dises si vous avez trouvé une autre chambre et si vous n’êtes plus obligés de dormir sur un grabat, dans un appentis, sous une soupente, dans les combles de l’enfer londonien.

La Femme fait beaucoup de siestes et de soleil, de cuisine succulente et peu de ménage, ce qui fait que nous grossissons mais sommes très poussiéreuses. Quant à Lomme, c’est toujours la même chose : il passe son temps à prendre le soleil, le vent, l’eau et vit perpétuellement béat de baigner dans la nature qu’il prétend pourtant détester. C’est un être très complexe. Il fait de la voile le matin avec un moniteur et fait du soleil l’après-midi, mais sans moniteur je crois. Mais, du moment qu’il flotte sur l’eau et qu’il fait assez beau pour s’affaler sur la plage, il est toujours content. Il bouge moins que les étés précédents et prend du ventre.

Le soir, tous les deux sont souvent au cinéma. Ils ne nous emmènent jamais là-bas, on se demande pourquoi, ma mère et moi. Je crois qu’ils sont parfois un peu égoïstes. J’ai aussi entendu dire que Lomme a bien aimé les deux premiers chapitres de ton étude sur le crime, la crimeur et les crimistes, mais il a trouvé ni fait ni à faire ton chapitre sur le roman et le cinéma policiers. Il l’a d’ailleurs entièrement refait. C’est d’ailleurs la seule chose qu’il ait faite depuis qu’il est arrivé. A part cela, il lit des comics et rien d’autre. Je crois que le soleil l’a un peu anémié. Sinon, il se porte bien, il est déjà plus brun que la moquette qui est d’ailleurs grise, et la Femme commence à brunir, car elle est déjà plus hâlée que le frigidaire qui est tout blanc et contient notre bonne nourriture que je boude un peu, car le soleil ne me donne pas d’appétit, et il faut bien que je me rende intéressante dans une région où tout semble tellement intéressant pour la Femme, même le ciel, les arbres, les pommes de pain, les moustiques, le sable, la nuit étoilée alors qu’à Paris, il n’y a jamais que l’essence, la nuit.

Lomme dit souvent qu’au lieu d’être à Londres à prendre des notes sur la révolution sexuelle anglaise, tu aurais mieux fait de chasser les Françaises ici. Le seul inconvénient, c’est qu’il y en a très peu, car le Moulleau n’est pas une plage à la mode alors que Londres est une grande ville dans le vent, même s’il n’y a pas d’air là-bas.

Bref, nous, on te miaule à la figure, on te lèche un peu, alors que la Femme et Lomme nous chargent de t’embrasser et de te dire qu’ils t’écriront bientôt, mais en attendant c’est nous qui devons le faire, avec eux c’est toujours comme ça…  Zoé et Sophie. »

 

 

 

 

 

 

 

 


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