Chats

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Chats de Siné, chats de Jacques Sternberg. Ce gros tire-au-flanc félin de Siné aurait pu illustrer le conte « Les Esclaves » de Sternberg, extrait des 188 contes à régler (Denoël -1988) :   

« Au commencement, Dieu créa le chat à son image. Et, bien entendu, il trouva que c’était bien. Ce qui prouve qu’il avait une très bonne opinion de lui-même car ce n’était pas si bien que cela.

 En effet, le chat ne voulait rien faire. Il était paresseux, renfermé, taciturne, économe de ses gestes et, de plus, extrêmement buté. C’est alors que Dieu eut l’idée de  créer l’homme. Uniquement dans le but de servir le chat, de lui servir d’esclave jusqu’à la fin des temps. Au chat, il avait donné l’indolence et la lucidité ; à l’homme, il inocula la névrose de l’agitation, le don du bricolage et la passion du travail intensif. L’homme s’en donna à coeur joie. Au cours des siècles, il édifia toute une civilisation fondée sur l’invention et la production, la concurrence et la consommation. Civilisation fort tapageuse qui n’avait en réalité qu’un seul but secret: offrir au chat le confort, le vivre et le couvert.

C’est dire que l’homme inventa des millions d’objets inutiles, généralement absurdes, tout cela pour produire parallèlement les quelques objets indispensables au bien-être du chat: le radiateur, le coussin, le bol, le plat de sciure, le filet du pêcheur breton, le couteau à hacher la viande, la moquette ou le tapis, le panier d’osier et peut-être aussi la radio puisque les chats aiment bien la musique.

Mais, de tout cela, les hommes ne savent rien. A leurs souhaits. Bénis soient-ils. Et ils croient l’être. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes des chats. »

 


Archive pour juillet, 2008

l’affaire Siné (2)

Philippe Val vient donc de lâcher le morceau : les familles de Jean Sarkozy et de sa fiancée l’avaient menacé d’un procès. C’est leur droit. Même si Jean Sarkozy est un personnage assez antipathique, on peut lui laisser le bénéfice du doute sur cette conversion au judaïsme et ses tenants et aboutissants. D’un autre côté, une presse non seulement libre mais à vocation satirique doit également préserver son  droit à la raillerie, même perfide. En définitive, l’affaire devient politique: on ne s’attaque pas impunément à la famille Sarkozy, et, de nos jours, la presse soi-disant libre doit obtempérer à la volonté du prince. Ceci est une autre histoire, pour moi. La vraie histoire, c’est que l’on ait dressé de façon aussi hystérique que fallacieuse le paravent de la lutte contre l’antisémitisme. Je gage que Jean Sarkozy et ses proches n’avaient pas du tout l’intention de déposer une plainte pour antisémitisme, mais simplement pour diffamation ou calomnie ou atteinte à la vie privée. On aura quand même eu un bon moment de rigolade avec l’énorme bourde symptomatique de Laurent Joffrin sur la race juive, un lapsus vraiment calamiteux chez cet ardent défenseur de l’antiracisme.

L’affaire Siné

Dans les années fin 50, mon père connaissait bien Siné, dont un dessin orne la couverture de L’Employé  (éditions de Minuit -1958), figurant un homme pieuvre coiffé d’un chapeau melon lisant à l’envers un journal portant le même titre que le roman. Par ailleurs, Siné avait illustré, en 1960, La Géométrie dans l’Impossible (Editions Le Terrain Vague-Losfeld).

 Jacques Sternberg, dans son Dictionnaire des idées revues (Denoël -1985), le cite parmi ses  créateurs favoris : Siné fit l’effet d’une bombe aux effets particulièrement soufflants, dans le courant des années 50, quand il fut le premier à faire de l’humour pas si bête et très méchant, s’en prenant aussi bien aux infirmes qu’aux curés, aux militaires comme aux croyants, aux policiers comme aux handicapés. Ils avaient largement de quoi s’entendre, même si mon père, qui se méfiait de toute cause partisane, ne partageait pas son constant et passionnel engagement politique. 

Ce matin, j’ai signé une pétition de soutien à Siné. Pas du tout parce que c’était un des bons copains de mon père, mais, à titre personnel et en tant qu’auteur qui a écrit quelques romans très provocants sur ladite question juive. L’affaire Siné est consternante et révoltante, symptôme d’un terrorisme de la « pensée politiquement correcte et compassionnelle » qui menace de plus en plus la liberté d’esprit, alors que la France était, il n’y a pas si longtemps, le vivier des pamphlétaires les plus virulents, les plus véhéments qui fussent au monde. 

Que des Juifs sectaires et paranoïaques se mettent à hurler à l’antisémitisme à tout propos, passe encore, il y a des imbéciles fanatiques partout. Mais que, dans la foulée, des non Juifs de l’establishment s’aplatissent systématiquement en hurlant avec eux, défie l’entendement, à moins d’admettre qu’émerge réellement dans ce pays un groupe de pression juif qu’il convient de caresser dans le bon sens du poil. 

Pour Laurent Joffrin et, maintenant, la Ministre de la culture, il n’y a aucun doute : l’article de Siné, dans Charlie Hebdo, colporte cette vieille lune de l’antisémitisme sur « l’association du juif, de l’argent et du pouvoir. » J’ai beau lire et relire la petite phrase de Siné : « Jean Sarkozy vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! », je ne comprends absolument pas cette interprétation délirante,  l’évocation de cette conversion au judaïsme impliquant tout naturellement que la fiancée est juive. Et riche héritière, puisque Siné entend, à tort ou à raison, dénoncer l’arrivisme de Jean Sarkozy.

Cette levée de boucliers contre Siné est non seulement d’un rare crétinisme mais constitue surtout un grave précédent : il serait donc désormais interdit d’écrire qu’un Juif est riche. Ridicule : Dieu sait que nous autres Juifs sommes fiers de tous nos hommes (et femmes, attention à l’accusation d’antiféminisme !) illustres qui se sont distingués et continuent de se distinguer dans les arts, lettres et sciences, ainsi que dans les finances et l’économie,  prouvant ainsi que le peuple juif demeure toujours en grande forme, malgré plus de deux millénaires de persécutions. Alors pourquoi devrait-on cacher qu’il y a des Juifs riches ? La richesse d’un Juif serait-elle donc plus suspecte que celle d’un goy ? Car c’est bien cela que ces prétendus ardents défenseurs de la communauté juive finissent par laisser transparaître malgré eux. Que toutes ces belles âmes nous foutent donc la paix ! Nous sommes capables de régler nos comptes entre nous, nous ne sommes plus de pauvres victimes démunies, aussi bien en Israël qu’en Diaspora, et nous en sommes fiers également. En fin de compte, quand un goy se met à penser aux Juifs, que ce soit pour les attaquer ou les défendre, c’est immanquablement de travers et à côté de la plaque.

Un mot encore. Cette surprotection de la communauté juive est un fort mauvais service à lui rendre : on ne fait qu’attiser l’exaspération d’autres minorités certes beaucoup moins bien traitées, non par écrit, mais carrément dans leur quotidien. Les Juifs, en leurs temps difficiles dans la première moitié du XXème siècle, à l’époque où il n’était pas encore du dernier chic d’être Juif, dans certains milieux, répétaient à l’envi ce dicton : « Moins on parle des Juifs, mieux cela vaut pour eux. » A méditer, par les temps qui courent… 

Mais des raisons moins « nobles » expliquent certainement ce tollé contre Siné. Des règlements de comptes professionnels, sans doute ; bien plus sûrement, la trouille d’un procès sur le dos (ce qui traduit, beaucoup plus qu’un grand amour des Juifs, la peur d’eux), ou, pourquoi pas, plus grave encore, le fait que l’on n’a pas le droit de critiquer le rejeton du Président.   

Autobiographies (2)

J’ai achevé la relecture du « cycle autobiographique » de mon père. Rien de tel pour me le rendre plus vivant que nature, avec ses qualités et défauts, dans toute  la complexité d’une personnalité assez ahurissante. Je finis par songer que je reste encore, presque deux ans après sa disparition, dans une sorte de déni volontaire de sa mort. Non seulement je ne l’accepte pas, mais mon cœur se refuse à y croire, même si ma raison prétend me ramener les pieds sur terre. Un tel déni ne facilite pas le travail de deuil, paraît-il. Pas en ce qui me concerne. Contrairement à ce que je redoutais, aux tous premiers pas de mon blog, la sensation de vivre du matin au soir avec un prétendu mort, en le tenant même par la main m’apaise considérablement. Seul l’oubli fait des disparus de vrais morts. A plusieurs reprises, j’ai été tenté de mettre fin à mon blog pour divers motifs, mais, chaque fois, cette perspective m’a affligé. Je pensais : « Il ne faut pas que j’arrête, ce serait abandonner mon père, le laisser tout seul, le tuer une seconde fois. » 

Autant avouer que je ne tiens pas les autobiographies en odeur de sainteté ; il y a là une sorte de narcissisme et d’exhibitionnisme qui répugne à ma nature quelque peu puritaine. La preuve : les Confessions de Jean-Jacques ne sont pas ce que je préfère de lui, même si ce livre, ainsi que ses Rêveries, m’ont enchanté lorsque j’étais enfant. Cela étant, que fais-je d’autre que tisser dans ce blog ma propre autobiographie, peu à peu et de façon plutôt contournée en me raccrochant à mon père ? Il m’en coûte pourtant : dès que j’évoque ma personne, j’éprouve une certaine gêne et prends bien soin de ne pas verser dans des confidences trop intimes qui seraient d’ailleurs hors sujet. D’un autre côté, cela m’amuse de me dévoiler ici par petites touches pour que le lecteur finisse par se forger une image de ce que je suis. 

Mon père, lui, n’y allait pas par quatre chemins. Il adorait parler de lui. Avec moi, au temps où nous déjeunions ensemble à Montparnasse, il se livrait souvent à un de ses exercices favoris : la rétrospective de sa carrière littéraire. Toujours en poussant peu à peu son assiette et son verre jusque dans mon territoire, si bien que j’avais plutôt l’impression de voir déferler sur la table l’armée compacte de sa cinquantaine de livres qui n’allaient faire qu’une bouchée de la simple patrouille que constituaient mes quatre livres à moi. Je ne peux pas dire que j’aimais son côté éminemment narcissique. Et pourtant ce défaut ne le rendait jamais antipathique, bouffi de prétention, de suffisance et d’autosatisfaction à l’instar de bon nombre d’auteurs français. C’est que, parallèlement à sa conscience d’être un vrai et singulier écrivain, il avait toute l’humilité requise par sa condition d’insecte galactique

Il aimait parler de lui, oui. Mais peut-être pas, pour autant, écrire sur lui-même et sa vie. Dans sa première autobiographie, il exprime toutes ses réticences, son aversion pour les raconteurs d’anecdotes et de petites histoires. Raconter sa vie, écrit-il, est bardé de tous les pièges les plus haïssables. Et, finalement, il ne sera venu à l’autobiographie que poussé par des éditeurs et des lecteurs qui lui avaient souvent dit : Au lieu de vous balader dans les galaxies ou de vous enfoncer dans des délires qui n’intéressent que deux mille personnes, vous feriez bien mieux de raconter votre vie. Cela serait autrement plus rentable.  

Mémoires provisoires, écrit en 1976, à l’âge de 53 ans, reste l’autobiographie que je préfère, l’ayant relue au moins cinq fois dans mon existence. Tous ses grands thèmes personnels y sont abordés  avec une écriture brillante, ample et passionnelle : l’omniprésente terreur de la mort, la haine du Terrien, du savoir pompeux, le mépris des intellectuels et du parisianisme, l’incontournable  bilan de sa carrière littéraire qui, à l’époque, comptait un peu plus d’une vingtaine de livres, sa rage d’écrire immanquablement doublée d’un constat de ratage, son sentiment de non appartenance au milieu littéraire (Je ne serai jamais un écrivain à part entière : j’écris, mais je n’ai pas leur mentalité, pas leurs goûts, pas davantage leur credo et je n’appartiendrai jamais vraiment à leur monde. Bonne raison d’être méprisé, suspecté, au sein de ce même monde –page 111) ; sa vie amoureuse, assortie des portraits des femmes qui auront le plus compté pour lui, dont, en premier lieu, son épouse (Francine ne représentait pas simplement une femme qui « était dans ma vie », elle était véritablement ma vie –page 124 ; Francine est bien la femme la plus difficile « à vivre » que l’on puisse rêver : méprisante, orgueilleuse, emportée, angoissée, trop lucide pour être vraiment heureuse, intransigeante, exigeante, égocentrique, taciturne, souvent mal lunée et toujours prête à vous griffer plutôt qu’à consoler –page 145) et son premier amour, Myriam, en 1941, qui aura été à l’origine de son besoin d’écrire ; ses passions (le dessin d’humour, la voile, le jazz, les maquettes d’automobile et de locomotives, le Solex) ; mais par-dessus tout, en filigrane constant, la soif d’être un homme libre. Et voici sa conclusion (page 170) : 

Je ne me suis pas fait, à coups de concessions, de reculs vers le grand public et de compromissions, une grasse carrière dans la littérature, où il faut faire le trottoir pour réussir. Je ne me suis pas fait un grand nom, mais j’ai gardé le droit de sourire à Jacques Sternberg, à ce petit nom que je n’ai jamais trempé dans la soupe ni dans le fumier parisien, ni dans la fange de l’arrivisme ni dans la boue de la flagornerie. Je me suis fait une quantité d’ennemis que je méprise, mais je ne me suis pas brouillé avec moi-même. Dois-je le dire ? Je trouve cela plus important que n’importe quoi.  

Une conclusion qui ne manque pas de panache et m’évoque irrésistiblement Rousseau : la même fierté d’avoir refusé tout compromis et d’être resté lui-même envers et contre tout. A la seule différence près que Jean-Jacques s’est fait un grand nom. Au fait, Sophie, la mer et la nuit, roman d’amour et seul succès substantiel de Jacques Sternberg, serait-il donc, toutes proportions gardées, sa Nouvelle Héloïse, ce best-seller ô combien sentimental qui a propulsé Jean-Jacques au rang d’une idole nationale ? Je plaisante… 

On aura compris que je n’entends pas dispenser un commentaire analytique des œuvres de Jacques Sternberg, dont je serais incapable malgré mes études de lettres ; j’en laisse volontiers le soin à d’autres personnes plus érudites et sérieuses que moi, d’autant qu’une étude littéraire de cette œuvre manque cruellement. Je me borne donc à quelques réflexions subjectives qui procèdent surtout du « J’aime ou je n’aime pas » et de mon senti en tant que fils.  

Vivre en survivant (1977) décrit les mêmes passions que dans les Mémoires provisoires, mais en les développant et, même, en les rendant beaucoup plus vivantes. Ces passions incarnant, selon les termes mêmes de l’auteur, un art de vivre en marge de la frayeur quotidienne de vivre. Ce qui fait de ce livre une sorte de manifeste (un mot que mon père devait certainement détester) du superflu, de l’inutile, du pas rentable, et de la vraie gratuité. 

Tout à coup, je me demande si je ne préfère pas ce livre aux Mémoires provisoires, un livre que je n’avais d’ailleurs jamais lu auparavant, d’où un grisant sentiment de découverte. En réalité, cette lecture est tombée à point nommé. Car jamais, que ce soit dans ses deux autres autobiographies ou dans tous ses autres livres, je n’ai senti aussi fort l’homme que mon père était dans le quotidien, au point que la description de ses passions m’a évoqué plein de souvenirs d’enfance dont j’étais précisément à la recherche. Maintenant, je me le rappelle, jeune encore, agité, bruyant et bavard, dévoré de vitalité ; je le revois fabriquant ses maquettes d’automobile, avec ses petites fioles de colle au goût si agréable que, parfois, je les chipais pour les déguster ; s’adonnant aussi à ses collages, ronéotypant le Petit silence illustré dans notre appartement (il m’avait mis à contribution pour classer ? ou paginer ? agrafer ? -je ne sais plus trop- les feuillets de cette revue dont les couleurs vertes, jaunes et roses captivaient mes yeux d’enfant) ; j’entends à nouveau les disques de jazz qui emplissaient notre appartement. Et, là, il n’est plus Jacques Sternberg, ni mon père, ni même papa, mais tout simplement Natty, ce tendre diminutif de son prénom Nathan que lui avait attribué sa famille. 

Vivre en survivant, c’est aussi, en prime de ses passions, une cinglante et comique déclaration de guerre à la religion du travail et de la rentabilité, et, inversement, l’exaltation de l’inutilité sociale et économique, des projets les plus absurdes et voués à l’échec. Je ne ressemblais pas vraiment à mon père, mais j’ai totalement partagé quelques-unes de ses aversions, notamment celle du travail, du genre humain, sans parler de la terreur de la mort qui est un legs dont je me serais volontiers dispensé ; des goûts également, bien sûr le besoin d’écrire, et l’usage du Solex. Je puis même me vanter d’avoir parcouru en Solex le trajet de Paris à Londres via Boulogne, et, au retour, sous une pluie battante et ininterrompue ; je pense que cela vaut bien en nombre de kilomètres et en pluviométrie le périple Paris-Bruxelles via la côte qu’il mentionne dans son livre ! Mais, en revanche, pas du tout la passion de la voile, sauf quand il faisait très mauvais temps. Les ronds dans l’eau m’ennuyaient, et, de toute façon, je me suis toujours senti bien mieux dans l’eau que sur l’eau. 

Vivre en survivant, c’est également ce chapitre partiellement désagréable sur les femmes qui trace le portrait de la douce indolente de choc et de charme. Encore faut-il, pour aimer ce type de femme, avoir les moyens psychologiques de conduire la barque du couple, ce que mon père possédait largement et ce dont, moi, si indolent justement, je suis tout à fait démuni. Mais, hélas, ce portrait de son idéal féminin surgit après une énumération méprisante de toutes les catégories de femmes à éviter coûte que coûte, à savoir les femmes mariées et dotées d’enfants, les « vraies paumées névrotiques », les ambitieuses professionnelles, les féministes, les « humbles et modestes salariées » ; bref, autant de généralités insultantes, de stéréotypes à l’emporte-pièce dignes d’un macho.  Bon, je pardonne à mon père ce discours qui n’est guère plus choquant que celui des grands esprits qu’étaient Rousseau et Nietzsche, dès qu’ils se mêlaient de parler des femmes. 

Profession : mortel (2001). Que j’ai modérément goûté, malgré la gratification narcissique d’avoir fait l’objet d’une dizaine de lignes aimantes pour la toute première fois dans un livre de mon père. Ce sont les mémoires d’un homme vieillissant, fatigué et désabusé de presque toutes ses anciennes passions. Tout comme l’étaient les Rêveries de Jean-Jacques. L’intérêt majeur de cette ultime autobiographie réside dans les textes postérieurs à 1977 (date de Vivre en survivant), qui, pour la plupart, n’excèdent pas 1995, soit un intervalle de 18 ans qui part de sa période littéraire un peu faible chez Albin Michel -si l’on excepte l’hallucinant « Agathe et Béatrice » (et peut-être du Navigateur, que je n’ai pas encore relu)- pour arriver à la fin de son ultime rebond créatif de nouvelliste chez Denoël, qui, hélas, s’est brisé sur le très injuste insuccès de ses histoires sur Dieu en 1995. Quant aux textes portant sur les années que couvrent ses deux premières autobiographies, force est de constater qu’il ne s’agit grosso modo que de redites, hormis quelques précisions inédites mais loin d’être exhaustives sur ses années de guerre. 

On ne coupe évidemment pas à la traditionnelle rétrospective de sa carrière : « Dégringolade », son tout dernier bilan synthétique qui s’étend de 1960 (le traumatisme du refus d’Un Jour Ouvrable par Jérôme Lindon) à 1998. Un bilan fort intéressant, car, pour le coup, il avait vraiment un large recul sur l’évolution de sa carrière (il avait alors 75 ans). La conclusion en est totalement inattendue. Lui, qui se vantait d’être le maître du conte bref, évoque soudain ses premiers écrits où éclataient une boulimie exploratrice de visionnaire, pris d’une telle fureur d’écrire qu’on en arrivait à se demander où il allait chercher tout ce sidérant fatras et comment il le dégueulait en continuité sans marquer une seule pause. Pour conclure : J’étais presque trop mince à cette époque, mais j’avais du sang dans les veines et de la viande crue à larguer tous les nerfs tendus. Maintenant, j’ai pris des kilos inutiles, mais c’est ma prose qui est devenue squelettique, exsangue.  

Puis, il y a tous ces textes datant de 1989 et 1990 : Consumé, Dégradation, Enlisement, où on le sent au bout du rouleau moralement, hanté par le vieillissement et la mort : Je ne retrouve plus que les cendres des fulgurants enthousiasmes qui déclenchaient tout, y compris le n’importe quoi de n’importe quelle façon. Tout est consumé, tout a été consommé jusqu’à plus soif, jusqu’à l’os. Et ce qui reste n’est même pas l’âcre révolte d’avoir perdu tout cela, c’est la nausée de ne plus rien retrouver de cette sauvage vitalité, le dégoût d’arriver à marée basse de tous mes désirs sans même atteindre la résignation, cette morne politesse de l’âge (page 53-54). Il faut dire qu’en 1990, mon père avait subi une intervention chirurgicale des carotides, dangereusement bouchées, et, deux ans plus tard, il avait dû filer de nouveau à l’hôpital pour une infection pulmonaire. Ces deux séjours hospitaliers lui avaient fichu une frousse bleue et une terreur accrue de la mort, sans parler du vieillissement progressif. Déjà, les sombres Contes griffus en 1993 en portaient la marque. 

De beaux textes, émouvants, déchirants. Oui. Mais autant Vivre en survivant est tombé à point nommé, autant la relecture de ces textes crépusculaires est mal tombé, à contretemps de mon évolution psychologique. J’ai mis beaucoup de temps à me délivrer, après sa mort,  de mon père vieillissant, puis de mon père gravement malade, puis de mon père carrément mourant. Les images de sa déchéance physique et mentale ne cessaient de me harceler en boucle. Et, aussi, je ne supporte plus les vidéos où je le retrouve déjà bien âgé, à la fois parce qu’elles me rappellent l’âge d’or de notre vrai rapprochement qui est intervenu en 1990, quand il a émigré du Flore au Sélect pour enfin déjeuner avec moi en tête-à-tête ; et parce qu’elles sont trop proches de l’homme accablé par la maladie ; trop proches aussi de mon entrée en vieillesse qui n’est pas si lointaine que cela. 

On l’aura compris, ce que je veux maintenant, c’est mon père jeune encore, tel qu’il apparaît par exemple sur cette photographie affichée sur le mur face à ma table de travail ; elle date de 1965-66, il avait alors 43 ans, tout mince, très séduisant, avec un petit air discrètement avantageux de qui ne se sent ni con ni moche ; c’est Alain Resnais qui l’avait photographié chez nous, au temps où ils travaillaient sur le scénario de Je t’aime, je t’aime. Oui, je ne veux plus le mort, ni même le vieillard, mais l’homme en majesté, brillant et empli de vitalité à ras bord ; précisément celui que je n’ai pas vraiment connu et que, a posteriori, j’aurais tellement voulu connaître. Mon père, je ne l’aurai vraiment approché de façon intime qu’entre 1990 et 2002, soit seulement treize ans en tout et pour tout. C’est peu. Trop peu. Et je conçois maintenant une certaine amertume en songeant que n’importe lequel de ses compagnons et compagnes de table avec qui il déjeunait tous les jours et depuis des décennies devait forcément le connaître beaucoup mieux que moi. C’est une des difficultés inhérentes à ce blog où je prétends parler de mon père, alors que, dans les faits, je ne sais pas grand-chose de lui.   

Hantise (page 131-1985). Le type même de texte que je déteste. Sa soif des femmes, sa boulimie sexuelle doublée d’un cœur d’artichaut. Est-ce parce que je ne suis pas uniquement le fils de mon père, mais aussi celui de ma mère ? Oui, sans nul doute. Mais également parce que le goût de collectionner les femmes m’a toujours été étranger, ce qui m’a d’ailleurs valu l’avantage de ne jamais le jalouser sur ce plan-là. Un jour j’ai lancé une phrase à ma mère, qui l’avait profondément choqué : Je n’aime pas suffisamment l’être humain pour qu’une femme puisse m’exalter. Bon, ce n’était juste qu’une sinistre boutade à une époque particulière de mon existence. Preuve en est qu’autrefois mes amis étaient effarés par tout le cinéma que je pouvais me faire à propos d’une fille. Cela dit, les histoires de mon père avec toutes ses maîtresses m’ont toujours passablement déplu –pour autant que j’en eusse vent-, tout comme me tape sur les nerfs cette réputation de cavaleur effréné que l’on ne manque jamais d’évoquer dès que l’on parle de lui. Certes, cela faisait assurément partie du personnage, mais  cet aspect-là ne m’intéresse franchement pas et, même, je dirais que cela ne me regarde pas. 

Sur le terrain des femmes, cela a toujours un peu cloché avec lui, et pas seulement pour les raisons que je viens d’exprimer. En fait, je n’ai jamais aimé la façon dont il parlait du sexe dans ses livres -à part le délirant porno Agathe et Béatrice que j’aurais rêvé de pouvoir écrire. Sexuellement parlant, pour le peu que j’en sache, nous n’étions pas faits du même bois. En gros, il était assez proche de Henry Miller, et, moi, de Georges Bataille et de Sade. Il avait une sexualité saine, normale et gaie, alors que, pour ma part, j’avais un rapport au sexe plutôt trouble et compliqué. Ce pourquoi,  son érotisme littéraire n’excitant aucun de mes fantasmes, me laissaient et continuent de me laisser de marbre. 

En réalité, ce que je préfère dans Profession : mortel est sans doute ce qu’il y a de plus rassurant pour le bon fils juif que je suis, à savoir le lien indéfectible avec son épouse. Sa déclaration d’amour à sa femme était déjà très affirmée en 1976 dans les Mémoires provisoires (quoique déjà manifeste dans le film de Resnais, Je t’aime, je t’aime en 1968), et il a persisté et signé en 2001 dans sa dernière autobiographie. Tout d’abord, en reprenant certains passages des Mémoires provisoires, mais en les amplifiant. Pas seulement : mieux, son amour pour Francine circule à travers tout le livre, il en est même le fil rouge. Et c’est sans nul doute ce que je trouve le plus émouvant dans cet avant- dernier opus. 

J’aime tout particulièrement ce passage : Mais si je ne me suis pas détaché de Francine, c’est de toute évidence parce que je n’ai pas été simplement, banalement amoureux d’elle. Si je l’avais été, si je n’avais ressenti que ce sentiment qui m’est si familier il ne me serait pas venu l’idée d’aller vivre avec elle alors qu’au contraire j’avais eu, dès les premiers jours, la conviction d’avoir rencontré celle qui allait changer ma vie. Mon complément, ma compagne. Celle dont j’avais besoin et qui avait également besoin de moi.(page 175). Et cet autre passage encore : Autant l’avouer : de toutes les femmes que j’ai pu connaître, elle a toujours été la seule qui pensait de moi exactement ce que j’aurais pensé moi-même si je m’étais rencontré « hors de moi ». J’aurais été fasciné par l’écrivain et j’aurais trouvé l’homme assez décevant. Page 183). 

D’aucuns par-ci, par-là, ont mis en doute la sincérité de mon père dans ses autobiographies. C’est leur droit. D’ailleurs, ce problème de la sincérité tant rebattu occupait beaucoup l’esprit de mon père ; il m’en parlait souvent. Il m’avait semblé très frappé par le fait que, même dans mon journal intime, je pratiquais une forme d’autocensure, quand bien même personne ne pouvait en avoir connaissance et que je ne le destinais pas au public. Je lui avais dit : « Il est des choses que je n’ose pas coucher par écrit. » Sans vouloir me faire mousser, je pense qu’il a dû penser à moi en écrivant cette phrase, page 174, en réponse à la phrase de Cioran (« On ne devrait écrire que des livres pour y dire ce qu’on n’ose confier à personne ») : Ah ! oui ! Encore faut-il avoir le courage désespéré de se le confier à soi-même. 

Jean-Jacques Rousseau, qui aura été le grand promoteur de la littérature introspective, utilise dans ses Confessions une jolie expression en parlant de son prédécesseur en la matière, Montaigne : « Il ne se peignait que de profil ». Etant sous-entendu, bien sûr, que lui, Jean-Jacques, se peignait de face. Quant à Jacques Sternberg,  il emploie, dès les Mémoires provisoires, deux images fortes et morbides pour qualifier la démarche autobiographique : s’ouvrir le ventre à cœur ouvert et l’autopsie. D’ailleurs, l’un des titres qu’il avait sélectionnés pour Profession : mortel était Autopsie d’un insecte planétaire. Ce titre lugubre m’avait horrifié. En tout cas, l’aspiration à une sincérité radicale et absolue dans tout ce qu’il écrivait habitait bel et bien cet homme devenu autobiographe malgré lui. 

Enfin, j’ai particulièrement remarqué la rubrique Rêveries (page 307) : Il ne me faudrait pas plus de quinze jours pour faire, sur un parcours d’environ 2 000 pages, l’incontournable chef-d’œuvre que jamais aucun de mes cinquante livres publiés ne pourrait égaler. Soit rassembler en une seule masse tous mes contes généralement brefs, mes longues nouvelles triées sans indulgence, et surtout reprendre dans mes seize romans certains chapitres particulièrement réussis qui sont presque toujours très compréhensibles en dehors du contexte romanesque et deviennent tout naturellement des nouvelles parfois plus étonnantes que mes vraies nouvelles. 

Pourquoi pas ? Jolie idée, que ce best of compact, assez dans l’air du temps qui baigne notre époque de gens très pressés.  En attendant, republier l’ensemble de ses contes et nouvelles serait déjà un premier pas. C’est peut-être en bonne voie. Mais, par ailleurs, j’aimerais bien que soient republiés en bloc ses pamphlets, à savoir la Lettre aux gens malheureux, la Lettre ouverte aux Terriens qui me fait particulièrement jubiler, toutes ses chroniques du Magazine Littéraire qui lui ont valu tant d’ennemis dans le milieu littéraire, ainsi que ses chroniques de France Soir ; les trois autobiographies en un seul volume ; et l’ensemble de ses nouvelles de science-fiction. Je rêve peut-être… Mais qui sait ?  J’arrête là. Je m’aperçois que j’ai très nettement consacré beaucoup plus de pages à l’autobiographie que j’ai déclaré aimer le moins. Comme quoi, c’est toujours le dernier qui parle qui a raison ! 

Et maintenant, je m’adresse à tous les admirateurs de mon père qui lisent ce blog pour les inciter à me faire savoir si je commets des inexactitudes dans mes commentaires de son œuvre ou pour m’apporter certains éléments qui m’auraient échappé, car je ne prétends nullement être le « gardien du temple » omniscient ; et même pour me suggérer des sujets qu’ils aimeraient me voir aborder. Par ailleurs, je ne refuse pas les critiques à condition qu’elles soient étayées. Rien n’est pire que le silence ! 

Bibliographies

Mieux vaut tard que jamais : voici les biographies respectives de Jacques Sternberg et de Lionel Marek.

Pour aider un peu au choix des lecteurs parmi la cinquantaine d’ouvrages de Jacques Sternberg, j’ai mis en caractères gras les titres que je place au pic de son oeuvre ; la plupart, pour leur radicalité littéraire (mes préférences maximales allant à L’Employé et à Un jour ouvrable), et certains, peut-être moins intéressants sur ce plan-là, mais qui me font vibrer pour d’autres raisons -notamment ses écrits pamphlétaires et autobiographiques. Ceci n’engage évidemment que mes propres goûts. Mais mon père me reconnaissait volontiers la qualité d’être un lecteur intransigeant et exigeant. Et, à cet égard, c’est sans doute le moment d’avouer que, contrairement à ce que l’on dit et redit communément de Jacques Sternberg, je pense qu’il a excellé bien davantage dans le roman (en tout cas au début de sa carrière) que dans ses contes et nouvelles (à quelques exceptions près). Et, au fond de lui-même, il le savait; il en était même meurtri, car ses plus beaux romans avaient tous été des bides… Enfin, je précise qu’au fil de ma relecture de l’intégrale de son oeuvre, mon avis pourrait bien évoluer un peu. Tout particulièrement sur Le Navigateur qui comptait parmi les livres préférés de mon père, et dont je n’ai gardé aucun souvenir particulier, je crois même ne l’avoir jamais terminé.

En ce qui concerne ma bibliographie, c’est vite fait, cinq livres seulement. Mon père portait mon premier roman aux nues, mais avait quand même un petit faible pour le deuxième roman (Pourquoi moi) qui l’avait estomaqué par son côté encore plus scandaleux ; et, comme je l’ai déjà dit, se trouvant à quelques encablures de la mort, il n’a pas été en état de lire mon dernier livre (Tuez-moi). Le point de vue de l’auteur sur sa propre oeuvre étant quand même intéressant, je dirais que Pourquoi moi est, de loin, mon préféré -j’avais un sacré culot et une belle inconscience, à l’époque, d’écrire des choses pareilles sur les Juifs et la Shoa ; un livre qui frôlerait aujourd’hui -par ces temps de dictature du « politiquement correct »- une interdiction de vente, mais la critique a préféré ne pas me faire l’honneur d’un scandale et l’étouffer par un silence total. Enfin, voici le point de vue de mon éditeur, en l’occurrence Bernard Wallet, non moins intéressant: Tuez-moi est mon livre le plus abouti, depuis L’an prochain à Auschwitz.

                                           

Bibliographie de Jacques Sternberg

Angles morts, nouvelles, ill. E.Vautier, à compte d’auteur, Bruxelles,1944.

La boîte à guenilles, Bruxelles, Paris, Éd. du Sablon, 1945.

Jamais je n’aurais cru cela !, Bruxelles, Éd. de la Nouvelle Revue Belgique, 1945.

Touches Noires, nouvelle, Bruxelles, Ed. Cyrano, 1948.

La Géométrie dans l’impossible, Paris, Ed. Arcanes, 1953

Le Délit, roman, Paris, Plon, 1954.

La Géométrie dans la terreur…, collage de Philippe Carval, Paris, Le Terrain Vague, 1955.

La sortie est au fond de l’espace, roman, Paris, Denoël, 1956.

Entre deux mondes incertains, Paris, Denoël, 1957.

L’Employé, Paris, Les Éditions de Minuit, 1958.

Une succursale du fantastique nommée science-fiction, Paris, Le Terrain Vague, 1958.

L’Architecte, ill. de Topor, Paris, Le Terrain Vague, coll. Le Second Degré, 1959.

La Géométrie dans l’impossible, dessins de Siné, Paris, Le Terrain Vague, 1960.

Manuel du parfait petit secrétaire commercial, ill. de Soro, Paris, Éric Losfeld, Le Terrain Vague, 1960.

Un siècle d’humour anglo-américain (préface de  André Maurois),  anthologie, Paris, Les Productions de Paris, coll. Les Grands Reliés, 1961.

Un siècle d’humour français…, anthologie, Paris, Les Productions de Paris, coll. Les Grands Reliés, 1961

La banlieue, roman, Paris, René Julliard, 1961.

Un jour ouvrable, Paris, Le Terrain Vague, 1961.

Les Chefs-d’œuvre de l’érotisme, Paris, Éditions Planète, 1964.

Les Chefs-d’œuvre du sourire, Paris, Éditions Planète, 1964.

Toi, ma nuit, Paris, Le Terrain Vague, 1965.

Les Chefs-d’œuvre du crime, anthologie, Paris, Marabout, 1966.

Les Chefs-d’œuvre du dessin d’humour, anthologie, Paris, Éditions Planète, 1968

C’est la guerre, Monsieur Gruber, théâtre, Paris, Le Terrain Vague, 1968. 

Je t’aime, je t’aime, scénario (film d’Alain Resnais), Paris, L’Avant-Scène, ainsi qu’au Terrain Vague, Losfeld, 1969.

Attention, planète habitée, Paris, Éric Losfeld, 1969.

Les Chefs-d’œuvre de la science-fiction, anthologie, Paris, Éditions Planète, 1970.

Univers zéro, Marabout, coll. Série Science-fiction, 1970.

Les Chefs-d’œuvre du kitsch, anthologie, Paris, Éditions Planète, 1971.

Un siècle de pin-up, anthologie, Paris, Éditions Planète, coll. Redécouvertes, 1971.

Chroniques de « France-soir », ill. de Jean Gourmelin, recueil d’articles, Paris, Éric Losfeld, 1971.

Le Cœur froid, roman, Paris, Christian Bourgois, 1972.

Futurs sans avenir, nouvelles, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs et demain, 1971

Le Tour du monde en 300 gravures, anthologie, Paris, Éditions Planète, coll. Redécouvertes, 1972.

 Lettre aux gens malheureux et qui ont bien raison de l’être, Paris, E. Losfeld, coll. L’Extricable, 1972.

À la dérive en dériveur, Paris, Julliard, coll. Idée fixe, 1973.

Dictionnaire du mépris, Paris, Calmann-Lévy, 1973.

Un siècle de dessins contestataires, anthologie, Paris, Denoël, 1974.

Contes glacés, ill. de Roland Topor, Marabout, 1974. 

Lettre ouverte aux Terriens, Paris, Albin Michel, coll. Lettre ouverte, 1974.  

Sophie, la mer et la nuit, roman, Paris, Albin Michel, 1975.

Mémoires provisoires ou Comment rater tout ce que l’on réussit, Paris, Retz, 1977.

Le Navigateur, roman, Paris, Albin Michel, 1977.

Vivre en survivant, ill. de  Jean Gourmelin, Paris, Tchou, coll. L’École buissonnière, 1977.

Mai 86, roman, Paris, Albin Michel, 1978.

Topor, Paris, Seghers, coll. Seghers humour, 1978.

Agathe et Béatrice, Claire et Dorothée, roman, Paris, Albin Michel, 1979.  

Rêver la mer, Paris, Gallimard, coll. Les Mémoires de la mer, 1979.

Théâtre, théâtre, Paris, Christian Bourgois, 1979.

Suite pour Eveline, sweet Evelin, roman, Paris, Albin Michel, 1980.

Ports en eaux-fortes : les ports du monde vus par les graveurs au XIXe siècle, Paris, Éditions maritimes et d’outre-mer, 1981.

L’Anonyme, roman, Paris, Albin Michel, 1982.

Les Variations Sternberg pour clavier de machine à écrire sur deux thèmes de lettres commerciales, Paris, Le Pré aux Clercs, 1985. Dictionnaire des idées revues, Paris, Denoël, 1985.

Les Pensées, Paris, Le Cherche Midi, coll, Les Pensées, 1986.

188 contes à régler, ill. de Roland Topor, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, 1988. 

Le Shlemihl, roman, Paris, Julliard, 1989.

Histoires à dormir sans vous, Paris, Denoël, 1990.

Histoires à mourir de vous, Paris, Denoël, 1991. 

Contes griffus, Paris, Denoël, 1993.

Dieu, moi et les autres, contes, Paris, Denoël, 1995. 

Si loin de nulle part, Paris, les Belles lettres, coll. Le Cabinet noir, 1998.

Œuvres choisies, Tournai, La Renaissance du Livre, coll. Les maîtres de l’imaginaire, 2001

Profession, mortel, fragments d’autobiographie, Paris, Les Belles lettres, 2001.

300 contes pour solde de tout compte, Paris, Manitoba-Les Belles lettres, coll. Le Grand Cabinet noir, 2002.

Bibliographie de Lionel Marek

L’An prochain à Auschwitz (Editions Denoël -1982)

Pourquoi moi (Editions Denoël – 1986)

Nouvelles d’un amour (Editions Denoël -1990)

La Vie en deux (Editions Verticales -2000)

Tuez-moi (Editions Verticales -2007)

« Engueulade » maternelle

Mes parents et moi étions de grands épistoliers. J’ai conservé quasiment toutes leurs lettres qui s’échelonnent de 1956 à 1981, pour la plupart écrites dans les courtes périodes de séparation (vacances des uns des autres), de longues lettres très aimantes qui, au temps où nous possédions trois chats, me donnaient systématiquement des nouvelles détaillées et drolatiques de cette petite famille féline -la grand-mère un peu braque et totalement illettrée, sa fille savante et snob, et son petit-fils aussi tendre que dissipé. C’est dire qu’à cette époque notre famille était vraiment constituée de six membres à part entière. De mon côté, je n’étais pas avare non plus de lettres (au moins trois courriers par semaine) dès que je quittais le giron familial ; des lettres très souvent geignardes, soit parce que ma petite amie me boudait, soit parce que, dès que je partais à l’étranger, je tombais toujours dans des endroits prétendument pourris. Puis, dans les périodes de conflit, autres rafales épistolaires.

« L’engueulade maternelle » est intéressante parce qu’elle est le strict pendant de « L’engueulade paternelle », bien qu’elle ait été écrite un peu plus tard, en 1974 ou 1975,  ce qui prouve que mon moral de petit employé d’assurances ne s’était guère arrangé; j’en étant même venu à me plaindre de ce que mon père refusait de me faire profiter de ses nombreuses relations pour que j’obtienne un emploi plus conforme à mes aspirations. Intéressante aussi, tout comme celle de mon père, parce qu’elle donne à voir la façon dont mes parents me voyaient (au moins à cette époque), et ce n’est que justice puisque, dans ce blog, il s’agit plutôt de Jacques Sternberg -et, le cas échéant, de sa femme- vus par leur fils.

« Mon Jean-Pol, c’est un fait, ta lettre m’a rendue très malheureuse. Malheureuse de te savoir si désespéré et de ne rien pouvoir pour toi. Mais, l’émotion et la tendresse ne suppriment pas la lucidité. Ni la mémoire.

Je me souviens d’un jeune homme de vingt ans envoyant ses études au diable, sous prétexte d’aller travailler tout de suite. Puis s’installant pendant un an dans une vie insouciante et confortable, dormant jusqu’à midi, puis lisant, rêvant, flânant, recevant ses petites amies et ses petits camarades aussi désoeuvrés que lui. Et moi, piquant des crises de rage, avec l’envie de te ficher à la rue pour te voir enfin réagir.

Tu me dévides un chapelet de professions que tu aurais aimé exercer. Mais, là encore, je me souviens de toi arrivant tous les mois avec un nouvel idéal professionnel, mais sans jamais rien faire pour l’atteindre. Et encore, ma mémoire me dit que si, en fin de compte tu as « choisi » les études de lettres, ce n’était pas par amour de la littérature, mais parce que, les années passant, tu as réalisé finalement toi-même que cela commençait à urger, et tu t’es rabattu là-dessus.

Je ne te raconte pas cela pour te désespérer davantage, mais parce que tu me donnes l’impression d’être encore en train de rêver. Et d’attendre, comme toujours, tout de ton père. Si Natty avait tant de facilité pour dégoter des emplois intéressants, je me demande pourquoi il ne se serait pas déjà recasé lui-même.

En réalité, il en est encore à se battre pour chacun de ses bouquins et nous vivons actuellement d’une commande miraculeuse qui lui est échue. Mais, après? ce sont l’incertitude et le brouillard absolus pour l’instant.  

Le pouvoir d’un père a des limites, Jean-Pol. Il ne lui est pas possible de te tirer d’affaire à l’infini. Si tu ne nous crois pas, c’est désolant et cela prouve que tu prends Natty pour Mauriac ou Hervé Bazin pourvus de confortables sinécures et ayant le bras long dans la bourgeoisie établie. Et le fait que Le Monde lui ait demandé des chroniques ne signifie pas pour autant qu’il y soit placé de façon à pouvoir y faire rentrer son fils. D’ailleurs, sais-tu combien Le Monde paie ses chroniques ? Deux cents cinquante francs l’une. C’est-à-dire que lorsqu’il a la chance d’en placer deux par mois, il gagne cinq cents francs. Je n’ai pas besoin de te dire que c’est insuffisant pour vivre.

De plus, chaque fois que Natty te demande un travail de journalisme, tu le livres avec des retards énormes ou pas du tout. Or, le journalisme, c’est uniquement du travail sur commande livré à l’heure dite, parfois même dans un délai d’une demi-heure, et cela exige une grande rapidité d’exécution.

Alors, que faire ? me demanderas-tu. Je n’en sais rien, mon Jean-Pol. Je ne vais pas jouer au donneur de conseils, alors que je ne serais certainement pas foutue de me trouver un emploi. Je ne te critique pas non plus. La phrase qui t’a fait du mal, curieusement pensée comme un compliment, voulait signifier que je te considérais comme trop intelligent et lucide pour rester dans les assurances. Tu l’as comprise à contresens.

Mais il est certain, qu’actuellement, nous ne pouvons vraiment rien pour toi. Avec ma tendresse, mon Jean-Pol. / Maman. « 

 A posteriori, s’agit-il vraiment d’une engueulade ? Pas vraiment. Une lettre sans doute moins dure que celle de mon père. Sa vision de moi à 20 ans correspondait tout à fait à la réalité. J’avais réellement une sale mentalité de fils de, et même de gosse de riche que je n’étais pas. Il faut préciser aussi qu’habiter dès son plus jeune âge et faire ses études dans le XVIème arrondissement finissent toujours par vous donner un certain sentiment de supériorité et l’impression que tout vous est dû, même si, dans les faits, l’on n’appartient pas à la grande bourgeoisie ambiante. Et j’avoue qu’une fois sorti de cet environnement très particulier, j’ai souvent éprouvé  une sensation de déclassement social -en tout premier lieu lorsque je comparais ma situation avec celle de l’écrivain Jacques Sternberg. Nul doute que cette frustration aura été le vrai déclic, non pas de mon besoin d’écrire, mais de ma tardive envie de publier un texte, c’est-à-dire de solliciter les honneurs du milieu littéraire. J’en reparlerai bientôt.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Retour au blog et digressions

Une dizaine de jours sans écrire ce blog… Une absence pour servir de bonnes causes. J’étais pris par les corrections d’épreuves de La Boîte à guenilles, premier roman et récit des années de guerre de Jacques Sternberg, ainsi que par le rewriting d’un texte sur mon « Mai 68 à moi », rédigé quelques mois après les événements que je souhaitais remettre à mon éditeur avant qu’il ne parte en vacances. Etonnante coïncidence d’ailleurs que ces deux témoignages historiques qui ont été écrits dans la vingt-deuxième année de leurs auteurs respectifs, dont j’ai dû m’occuper en même temps…

Bien sûr, loin de moi de vouloir comparer Mai 68 à la seconde guerre mondiale. Finalement,  les peuples ont les événements historiques qu’ils méritent : deux boucheries à échelle mondiale au vingtième siècle, ce qui ne manquait quand même pas d’un certain panache (avec, hélas, cette horrible cerise sur le gâteau, la Shoa, dont, en revanche, on ne saurait prétendre, à moins d’être un antisémite forcené, que les Juifs la méritaient) ; puis Mai 68 en France, très pâle imitation des révolutions avortées du dix-neuvième siècle, pas mal dans son genre, « mais pouvait mieux faire »; et, aujourd’hui, toujours dans notre douce France, les épisodiques manifs et grèves de catégories professionnelles dont la hauteur de vues ne dépasse pas leur porte-monnaie; et l’accession au pouvoir de notre Nicolas national qui n’est qu’un symptôme criant d’un air du temps pétri d’une insigne médiocrité et d’une non moins insigne adoration du veau d’or. A cet égard, je termine cette digression par une pensée de mon Papa adoré (je plaisante, mais je le pense quand même fortement) que je viens de relire hier soir dans Profession : mortel :

Dans une de ses crises névrotiques, Malraux avait clamé que le « XXIème siècle serait spirituel ou ne serait pas. » A mon avis, il pédalait un peu trop haut dans le mysticisme. Le monde sera sans doute tout simplement une répugnante hypertrophie de ce qu’il est actuellement: une explosion planétaire de politique affairiste et surtout une course haletante d’un profit à un autre.  Cette pensée a été écrite en 1993, soit sept ans avant ledit XXIème siècle -et treize ans avant sa mort (je le précise parce que, pour moi son fils, et sans nul doute pour sa femme également, sa disparition reste un traumatisme tel qu’il a changé notre calendrier : an I, an II, etc. après sa mort, oui, il y a vraiment un « avant » et un « après » pour nous; et, finalement, à chacun son mort, et, du reste, j’ose le dire, j’éprouve bien davantage de sympathie et d’admiration pour mon père que pour le Christ qui aura véritablement semé le mal et la stupidité la plus crasse à travers l’histoire de l’humanité, en vertu du principe que l’enfer est souvent pavé de bonnes intentions.  Pour en revenir à cette citation de mon père qui prétendait être un insondable demeuré incapable de toute pensée, un idiot galactique comme il se surnommait (ne faisant que reprendre l’épithète de Hélène Oswald, éditrice de Profession: mortel), il ne pensait quand même pas si mal que cela. En réalité, c’est Jérôme Lindon qui a eu le mot le plus juste sur mon père: un cancre génial.

 Mais, sauf son respect (celui de mon père, pas de Lindon), je crois qu’en 1993 l’on pouvait largement subodorer la suite des événements. Et moi qui -depuis ma retraite dont je sonne ce mois-ci le premier anniversaire- suis plongé dans l’histoire du Monde depuis ses origines, je redécouvre qu’il en a toujours été ainsi: l’être humain n’aura toujours été mû que par le profit et la soif de domination. En fait, je cite ces phrases de mon père parce que depuis longtemps je songeais également que Malraux s’était planté en beauté, prenant sans doute ses désirs pour des réalités. A moins de considérer que l’hystérie débile des mouvements intégristes actuels aient qualité de « spirituel ». Et quand bien même ! le « spirituel » m’a toujours révulsé.

Mon père avait, avant sa maladie, le  génie de la digression (j’en parle parce que je laisse divaguer mes pensées). De la digression, dans la conversation, contrairement à son écriture qui allait directement au but, surtout dans ses nouvelles et contes brefs, évidemment.  Comme quoi, on n’écrit pas comme l’on pense, on ne pense pas comme l’on écrit. Par exemple, Thomas Bernhard (un de mes auteurs fétiches), le roi de la digression et, aussi, de la progression de pensée au rythme d’un escargot agonisant, parlait de façon très simple et directe, voire laconique. 

Chaque fois que je déjeunais avec mon père au restaurant, je m’amusais à suivre avec la plus grande attention son discours en abyme, de digression en digression, me demandant chaque fois, non sans anxiété, s’il allait finalement pouvoir « retomber sur ses pieds », mais également s’il ne ferait pas tomber tout bonnement un verre ou une carafe avec ses habituels grands gestes de bras qu’en outre il accompagnait toujours de poussées invasives, progressives mais obstinées de ses couverts jusque dans le territoire de son convive en face. C’est dire qu’il fallait le surveiller de tous les côtés ! Et il y réussissait. Aucune casse de vaisselle, et un parfait retour à son propos initial qui devait dater d’un bon quart d’heure. Bref, il avait une conversation si tortueuse à suivre dans ses multiples méandres que la moindre inattention pouvait être fatale à la compréhension.

Je ne veux pas faire pleurer dans les chaumières des admirateurs de Jacques Sternberg, mais je dévoile quand même que cet homme à la conversation si brillante, est sorti de ses interventions chirurgicales fin 2002, avec une cervelle nettement diminuée. Et il en avait parfaitement conscience: car à l’hôpital, après ses deux opérations et anesthésies successives, peinant d’ores et déjà à trouver ses mots, il avait dit à sa femme: Je ne suis plus intéressant, ce qui m’avait fait monter les larmes aux yeux. Jusqu’à ce qu’il se mette à psalmodier, quatre ans après, cet horrible Je ne suis plus rien, quand son cancer avait commencé à prendre possession de lui. Tout se déglinguait en lui, son cerveau aussi, et à la vitesse grand V. A vrai dire, la détérioration de ses facultés intellectuelles me révoltait bien davantage que ce cancer qui devait lui porter le coup de grâce.  

Bon. J’étais parti pour me montrer un peu gai sur ce blog, et c’est raté. Le fort gentil billet de Pierre Assouline m’a requinqué, 266 visites en une journée, et je lui en suis reconnaissant. Certes, les lecteurs se font plus rares de jour en jour. Simple succès de curiosité, éphémère par définition. Peut-être que mon blog n’est pas assez sexy comme on dit aujourd’hui: pas de présentation tape-à-l’oeil, de couleurs fantaisie ou flamboyantes, aucune photographie (mais je compte m’y mettre), en définitive rien d’autre que du texte. Mais je tiens bon. Après tout, je pourrais me contenter des vrais admirateurs de mon père. Tout en nourrissant quand même l’espoir que mon blog donnera  l’envie de lire Jacques Sternberg à ceux qui ne le connaissent pas.

Assouline m’a fait sourire en écrivant que j’édifiais un autel à la gloire de mon héros de père. Ce n’est pas tout à fait juste, il doit me prendre pour un ange, ou, tout au moins, pour un bon fils juif par excellence !  Ce que je ne me cache pas d’être, et quelle honte à cela ? car la profonde tendresse que j’éprouve et manifeste à l’égard de mon père est totalement sincère. Un autel, pour autant? Non, pas vraiment. J’ai beaucoup trop d’esprit critique et de misanthropie chevillée au corps pour pouvoir nourrir un amour inconditionnel pour qui que ce soit ; ni même pour une femme, encore moins pour moi-même, et pas davantage pour mes parents, père y compris. Il y avait des côtés chez mon père qui m’agaçaient, et également certains de ses livres qui continuent de m’agacer tout autant, j’en parlerai sans doute au fil de ce blog ; pourquoi d’ailleurs me gênerais-je? Je suis sûr qu’il détesterait toute sanctification outrancière qui empesterait la fausseté. Et puis ne disait-il pas de moi que j’étais un « éternel agacé » ? Cela le faisait rigoler, même lorsque cet agacement le visait. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi peu susceptible dans les relations courantes avec autrui. Denrée extrêmement rare chez l’espèce humaine… Mais, quand même, lorsqu’il s’agissait de sa littérature, il en allait autrement. Je me souviens notamment de ce midi au Flore en 1982, il était ivre de rage en découvrant un papier de Walter Lewino -pas un ami que je sache, mais un de ses copains- sur L’anonyme, qui le taxait d’auto-plagiat. Cela dit, je peux comprendre. Est-ce que j’apprécierais tellement qu’un de mes copains descende en flèche un de mes livres dans la presse ?

 

 

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