Retour au blog et digressions

Une dizaine de jours sans écrire ce blog… Une absence pour servir de bonnes causes. J’étais pris par les corrections d’épreuves de La Boîte à guenilles, premier roman et récit des années de guerre de Jacques Sternberg, ainsi que par le rewriting d’un texte sur mon « Mai 68 à moi », rédigé quelques mois après les événements que je souhaitais remettre à mon éditeur avant qu’il ne parte en vacances. Etonnante coïncidence d’ailleurs que ces deux témoignages historiques qui ont été écrits dans la vingt-deuxième année de leurs auteurs respectifs, dont j’ai dû m’occuper en même temps…

Bien sûr, loin de moi de vouloir comparer Mai 68 à la seconde guerre mondiale. Finalement,  les peuples ont les événements historiques qu’ils méritent : deux boucheries à échelle mondiale au vingtième siècle, ce qui ne manquait quand même pas d’un certain panache (avec, hélas, cette horrible cerise sur le gâteau, la Shoa, dont, en revanche, on ne saurait prétendre, à moins d’être un antisémite forcené, que les Juifs la méritaient) ; puis Mai 68 en France, très pâle imitation des révolutions avortées du dix-neuvième siècle, pas mal dans son genre, « mais pouvait mieux faire »; et, aujourd’hui, toujours dans notre douce France, les épisodiques manifs et grèves de catégories professionnelles dont la hauteur de vues ne dépasse pas leur porte-monnaie; et l’accession au pouvoir de notre Nicolas national qui n’est qu’un symptôme criant d’un air du temps pétri d’une insigne médiocrité et d’une non moins insigne adoration du veau d’or. A cet égard, je termine cette digression par une pensée de mon Papa adoré (je plaisante, mais je le pense quand même fortement) que je viens de relire hier soir dans Profession : mortel :

Dans une de ses crises névrotiques, Malraux avait clamé que le « XXIème siècle serait spirituel ou ne serait pas. » A mon avis, il pédalait un peu trop haut dans le mysticisme. Le monde sera sans doute tout simplement une répugnante hypertrophie de ce qu’il est actuellement: une explosion planétaire de politique affairiste et surtout une course haletante d’un profit à un autre.  Cette pensée a été écrite en 1993, soit sept ans avant ledit XXIème siècle -et treize ans avant sa mort (je le précise parce que, pour moi son fils, et sans nul doute pour sa femme également, sa disparition reste un traumatisme tel qu’il a changé notre calendrier : an I, an II, etc. après sa mort, oui, il y a vraiment un « avant » et un « après » pour nous; et, finalement, à chacun son mort, et, du reste, j’ose le dire, j’éprouve bien davantage de sympathie et d’admiration pour mon père que pour le Christ qui aura véritablement semé le mal et la stupidité la plus crasse à travers l’histoire de l’humanité, en vertu du principe que l’enfer est souvent pavé de bonnes intentions.  Pour en revenir à cette citation de mon père qui prétendait être un insondable demeuré incapable de toute pensée, un idiot galactique comme il se surnommait (ne faisant que reprendre l’épithète de Hélène Oswald, éditrice de Profession: mortel), il ne pensait quand même pas si mal que cela. En réalité, c’est Jérôme Lindon qui a eu le mot le plus juste sur mon père: un cancre génial.

 Mais, sauf son respect (celui de mon père, pas de Lindon), je crois qu’en 1993 l’on pouvait largement subodorer la suite des événements. Et moi qui -depuis ma retraite dont je sonne ce mois-ci le premier anniversaire- suis plongé dans l’histoire du Monde depuis ses origines, je redécouvre qu’il en a toujours été ainsi: l’être humain n’aura toujours été mû que par le profit et la soif de domination. En fait, je cite ces phrases de mon père parce que depuis longtemps je songeais également que Malraux s’était planté en beauté, prenant sans doute ses désirs pour des réalités. A moins de considérer que l’hystérie débile des mouvements intégristes actuels aient qualité de « spirituel ». Et quand bien même ! le « spirituel » m’a toujours révulsé.

Mon père avait, avant sa maladie, le  génie de la digression (j’en parle parce que je laisse divaguer mes pensées). De la digression, dans la conversation, contrairement à son écriture qui allait directement au but, surtout dans ses nouvelles et contes brefs, évidemment.  Comme quoi, on n’écrit pas comme l’on pense, on ne pense pas comme l’on écrit. Par exemple, Thomas Bernhard (un de mes auteurs fétiches), le roi de la digression et, aussi, de la progression de pensée au rythme d’un escargot agonisant, parlait de façon très simple et directe, voire laconique. 

Chaque fois que je déjeunais avec mon père au restaurant, je m’amusais à suivre avec la plus grande attention son discours en abyme, de digression en digression, me demandant chaque fois, non sans anxiété, s’il allait finalement pouvoir « retomber sur ses pieds », mais également s’il ne ferait pas tomber tout bonnement un verre ou une carafe avec ses habituels grands gestes de bras qu’en outre il accompagnait toujours de poussées invasives, progressives mais obstinées de ses couverts jusque dans le territoire de son convive en face. C’est dire qu’il fallait le surveiller de tous les côtés ! Et il y réussissait. Aucune casse de vaisselle, et un parfait retour à son propos initial qui devait dater d’un bon quart d’heure. Bref, il avait une conversation si tortueuse à suivre dans ses multiples méandres que la moindre inattention pouvait être fatale à la compréhension.

Je ne veux pas faire pleurer dans les chaumières des admirateurs de Jacques Sternberg, mais je dévoile quand même que cet homme à la conversation si brillante, est sorti de ses interventions chirurgicales fin 2002, avec une cervelle nettement diminuée. Et il en avait parfaitement conscience: car à l’hôpital, après ses deux opérations et anesthésies successives, peinant d’ores et déjà à trouver ses mots, il avait dit à sa femme: Je ne suis plus intéressant, ce qui m’avait fait monter les larmes aux yeux. Jusqu’à ce qu’il se mette à psalmodier, quatre ans après, cet horrible Je ne suis plus rien, quand son cancer avait commencé à prendre possession de lui. Tout se déglinguait en lui, son cerveau aussi, et à la vitesse grand V. A vrai dire, la détérioration de ses facultés intellectuelles me révoltait bien davantage que ce cancer qui devait lui porter le coup de grâce.  

Bon. J’étais parti pour me montrer un peu gai sur ce blog, et c’est raté. Le fort gentil billet de Pierre Assouline m’a requinqué, 266 visites en une journée, et je lui en suis reconnaissant. Certes, les lecteurs se font plus rares de jour en jour. Simple succès de curiosité, éphémère par définition. Peut-être que mon blog n’est pas assez sexy comme on dit aujourd’hui: pas de présentation tape-à-l’oeil, de couleurs fantaisie ou flamboyantes, aucune photographie (mais je compte m’y mettre), en définitive rien d’autre que du texte. Mais je tiens bon. Après tout, je pourrais me contenter des vrais admirateurs de mon père. Tout en nourrissant quand même l’espoir que mon blog donnera  l’envie de lire Jacques Sternberg à ceux qui ne le connaissent pas.

Assouline m’a fait sourire en écrivant que j’édifiais un autel à la gloire de mon héros de père. Ce n’est pas tout à fait juste, il doit me prendre pour un ange, ou, tout au moins, pour un bon fils juif par excellence !  Ce que je ne me cache pas d’être, et quelle honte à cela ? car la profonde tendresse que j’éprouve et manifeste à l’égard de mon père est totalement sincère. Un autel, pour autant? Non, pas vraiment. J’ai beaucoup trop d’esprit critique et de misanthropie chevillée au corps pour pouvoir nourrir un amour inconditionnel pour qui que ce soit ; ni même pour une femme, encore moins pour moi-même, et pas davantage pour mes parents, père y compris. Il y avait des côtés chez mon père qui m’agaçaient, et également certains de ses livres qui continuent de m’agacer tout autant, j’en parlerai sans doute au fil de ce blog ; pourquoi d’ailleurs me gênerais-je? Je suis sûr qu’il détesterait toute sanctification outrancière qui empesterait la fausseté. Et puis ne disait-il pas de moi que j’étais un « éternel agacé » ? Cela le faisait rigoler, même lorsque cet agacement le visait. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi peu susceptible dans les relations courantes avec autrui. Denrée extrêmement rare chez l’espèce humaine… Mais, quand même, lorsqu’il s’agissait de sa littérature, il en allait autrement. Je me souviens notamment de ce midi au Flore en 1982, il était ivre de rage en découvrant un papier de Walter Lewino -pas un ami que je sache, mais un de ses copains- sur L’anonyme, qui le taxait d’auto-plagiat. Cela dit, je peux comprendre. Est-ce que j’apprécierais tellement qu’un de mes copains descende en flèche un de mes livres dans la presse ?

 

 

 


2 commentaires

  1. Di Brazza dit :

    Cher monsieur,
    J’ai eu, moi aussi, connaissance de l’existence de ce blog par Pierre Assouline. Je fais donc partie de ces 266 visiteurs qui sont venus respirer autant votre odeur, votre parfum plutôt, que celui de votre père. Depuis, votre adresse URL figure dans mes listes de liens. Ce qui vous assure, en gros, une visite par jour (!): la mienne. je mets en effet un point d’honneur à aller crapahuter quotidiennement chez tous ces gens que j’ai mis à l’honneur sur ma terrasse, comme on le fait avec ses azalées, ses géraniums ou tout autre végétal dont on est très fier et qu’on voudrait faire partager au plus grand nombre tout en les protégeant d’un excés de soleil.
    J’avais, j’en ai déjà parlé chez P.A, vu à la télé, il y a de nombreuses années et à pas d’heure très certainement, vu une émission consacrée à votre père ( ou un bout d’émission, allez savoir). Cet homme là m’avait plu. J’avais aimé son humour un peu désabusé (c’est le souvenir que j’en ai gardé) et le fait qu’il avait écrit des nouvelles incroyablement brèves dont d’autres auraient pu s’emparer pour écrire un roman tant elles semblaient « pleines ». Je m’étais promis de retenir son nom: il m’a échappé. Deux trois ans en arrière, voilà que le souvenir de cette émission m’est revenu. J’ai cherché sur Google, un peu stupidement, comment chercher quelqu’un quand on a ni nom ni titre sous la main ? cette recherche évidemment se solda par l’échec.
    Autant dire que l’article de P.A m’a vraiment fait plaisir et que je vais me mettre très sèrieusement à lire J. Sternberg puisque tel est le nom du disparu que je cherchais.
    Et puis je vous lirai aussi. Mais pas comme on lit le fils de. Les fils de n’ont souvent d’autre nom que le nom de leur père.

    Chacun ayant une marotte plus ou moins dicible, j’ai pour ma part l’habitude de terminer tous mes courriers, commentaires ou autres mails par des amications. Celles à vous destinées, plus bas, seront donc les premières et je l’espère surtout pas les dernières.

    amications uerèles
    dB

  2. Didier da dit :

    Oui, tenez bon, votre blog, rencontré par hasard, est très intéressant et, au meilleur sens du terme, touchant. Je ne sais pas si je suis un admirateur de Jacques Sternberg, il est sûr en tout cas que je tiens « Je t’aime je t’aime » pour un très très grand film (je l’ai découvert à seize ans et mon admiration, récemment rafraîchie par l’édition tant espérée du DVD, est restée intacte : pour s’en tenir à la part qui revient à votre père, quel merveilleux scénario, quels superbes dialogues…)

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