« Engueulade » maternelle

Mes parents et moi étions de grands épistoliers. J’ai conservé quasiment toutes leurs lettres qui s’échelonnent de 1956 à 1981, pour la plupart écrites dans les courtes périodes de séparation (vacances des uns des autres), de longues lettres très aimantes qui, au temps où nous possédions trois chats, me donnaient systématiquement des nouvelles détaillées et drolatiques de cette petite famille féline -la grand-mère un peu braque et totalement illettrée, sa fille savante et snob, et son petit-fils aussi tendre que dissipé. C’est dire qu’à cette époque notre famille était vraiment constituée de six membres à part entière. De mon côté, je n’étais pas avare non plus de lettres (au moins trois courriers par semaine) dès que je quittais le giron familial ; des lettres très souvent geignardes, soit parce que ma petite amie me boudait, soit parce que, dès que je partais à l’étranger, je tombais toujours dans des endroits prétendument pourris. Puis, dans les périodes de conflit, autres rafales épistolaires.

« L’engueulade maternelle » est intéressante parce qu’elle est le strict pendant de « L’engueulade paternelle », bien qu’elle ait été écrite un peu plus tard, en 1974 ou 1975,  ce qui prouve que mon moral de petit employé d’assurances ne s’était guère arrangé; j’en étant même venu à me plaindre de ce que mon père refusait de me faire profiter de ses nombreuses relations pour que j’obtienne un emploi plus conforme à mes aspirations. Intéressante aussi, tout comme celle de mon père, parce qu’elle donne à voir la façon dont mes parents me voyaient (au moins à cette époque), et ce n’est que justice puisque, dans ce blog, il s’agit plutôt de Jacques Sternberg -et, le cas échéant, de sa femme- vus par leur fils.

« Mon Jean-Pol, c’est un fait, ta lettre m’a rendue très malheureuse. Malheureuse de te savoir si désespéré et de ne rien pouvoir pour toi. Mais, l’émotion et la tendresse ne suppriment pas la lucidité. Ni la mémoire.

Je me souviens d’un jeune homme de vingt ans envoyant ses études au diable, sous prétexte d’aller travailler tout de suite. Puis s’installant pendant un an dans une vie insouciante et confortable, dormant jusqu’à midi, puis lisant, rêvant, flânant, recevant ses petites amies et ses petits camarades aussi désoeuvrés que lui. Et moi, piquant des crises de rage, avec l’envie de te ficher à la rue pour te voir enfin réagir.

Tu me dévides un chapelet de professions que tu aurais aimé exercer. Mais, là encore, je me souviens de toi arrivant tous les mois avec un nouvel idéal professionnel, mais sans jamais rien faire pour l’atteindre. Et encore, ma mémoire me dit que si, en fin de compte tu as « choisi » les études de lettres, ce n’était pas par amour de la littérature, mais parce que, les années passant, tu as réalisé finalement toi-même que cela commençait à urger, et tu t’es rabattu là-dessus.

Je ne te raconte pas cela pour te désespérer davantage, mais parce que tu me donnes l’impression d’être encore en train de rêver. Et d’attendre, comme toujours, tout de ton père. Si Natty avait tant de facilité pour dégoter des emplois intéressants, je me demande pourquoi il ne se serait pas déjà recasé lui-même.

En réalité, il en est encore à se battre pour chacun de ses bouquins et nous vivons actuellement d’une commande miraculeuse qui lui est échue. Mais, après? ce sont l’incertitude et le brouillard absolus pour l’instant.  

Le pouvoir d’un père a des limites, Jean-Pol. Il ne lui est pas possible de te tirer d’affaire à l’infini. Si tu ne nous crois pas, c’est désolant et cela prouve que tu prends Natty pour Mauriac ou Hervé Bazin pourvus de confortables sinécures et ayant le bras long dans la bourgeoisie établie. Et le fait que Le Monde lui ait demandé des chroniques ne signifie pas pour autant qu’il y soit placé de façon à pouvoir y faire rentrer son fils. D’ailleurs, sais-tu combien Le Monde paie ses chroniques ? Deux cents cinquante francs l’une. C’est-à-dire que lorsqu’il a la chance d’en placer deux par mois, il gagne cinq cents francs. Je n’ai pas besoin de te dire que c’est insuffisant pour vivre.

De plus, chaque fois que Natty te demande un travail de journalisme, tu le livres avec des retards énormes ou pas du tout. Or, le journalisme, c’est uniquement du travail sur commande livré à l’heure dite, parfois même dans un délai d’une demi-heure, et cela exige une grande rapidité d’exécution.

Alors, que faire ? me demanderas-tu. Je n’en sais rien, mon Jean-Pol. Je ne vais pas jouer au donneur de conseils, alors que je ne serais certainement pas foutue de me trouver un emploi. Je ne te critique pas non plus. La phrase qui t’a fait du mal, curieusement pensée comme un compliment, voulait signifier que je te considérais comme trop intelligent et lucide pour rester dans les assurances. Tu l’as comprise à contresens.

Mais il est certain, qu’actuellement, nous ne pouvons vraiment rien pour toi. Avec ma tendresse, mon Jean-Pol. / Maman. « 

 A posteriori, s’agit-il vraiment d’une engueulade ? Pas vraiment. Une lettre sans doute moins dure que celle de mon père. Sa vision de moi à 20 ans correspondait tout à fait à la réalité. J’avais réellement une sale mentalité de fils de, et même de gosse de riche que je n’étais pas. Il faut préciser aussi qu’habiter dès son plus jeune âge et faire ses études dans le XVIème arrondissement finissent toujours par vous donner un certain sentiment de supériorité et l’impression que tout vous est dû, même si, dans les faits, l’on n’appartient pas à la grande bourgeoisie ambiante. Et j’avoue qu’une fois sorti de cet environnement très particulier, j’ai souvent éprouvé  une sensation de déclassement social -en tout premier lieu lorsque je comparais ma situation avec celle de l’écrivain Jacques Sternberg. Nul doute que cette frustration aura été le vrai déclic, non pas de mon besoin d’écrire, mais de ma tardive envie de publier un texte, c’est-à-dire de solliciter les honneurs du milieu littéraire. J’en reparlerai bientôt.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Archive pour 13 juillet, 2008

« Engueulade » maternelle

Mes parents et moi étions de grands épistoliers. J’ai conservé quasiment toutes leurs lettres qui s’échelonnent de 1956 à 1981, pour la plupart écrites dans les courtes périodes de séparation (vacances des uns des autres), de longues lettres très aimantes qui, au temps où nous possédions trois chats, me donnaient systématiquement des nouvelles détaillées et drolatiques de cette petite famille féline -la grand-mère un peu braque et totalement illettrée, sa fille savante et snob, et son petit-fils aussi tendre que dissipé. C’est dire qu’à cette époque notre famille était vraiment constituée de six membres à part entière. De mon côté, je n’étais pas avare non plus de lettres (au moins trois courriers par semaine) dès que je quittais le giron familial ; des lettres très souvent geignardes, soit parce que ma petite amie me boudait, soit parce que, dès que je partais à l’étranger, je tombais toujours dans des endroits prétendument pourris. Puis, dans les périodes de conflit, autres rafales épistolaires.

« L’engueulade maternelle » est intéressante parce qu’elle est le strict pendant de « L’engueulade paternelle », bien qu’elle ait été écrite un peu plus tard, en 1974 ou 1975,  ce qui prouve que mon moral de petit employé d’assurances ne s’était guère arrangé; j’en étant même venu à me plaindre de ce que mon père refusait de me faire profiter de ses nombreuses relations pour que j’obtienne un emploi plus conforme à mes aspirations. Intéressante aussi, tout comme celle de mon père, parce qu’elle donne à voir la façon dont mes parents me voyaient (au moins à cette époque), et ce n’est que justice puisque, dans ce blog, il s’agit plutôt de Jacques Sternberg -et, le cas échéant, de sa femme- vus par leur fils.

« Mon Jean-Pol, c’est un fait, ta lettre m’a rendue très malheureuse. Malheureuse de te savoir si désespéré et de ne rien pouvoir pour toi. Mais, l’émotion et la tendresse ne suppriment pas la lucidité. Ni la mémoire.

Je me souviens d’un jeune homme de vingt ans envoyant ses études au diable, sous prétexte d’aller travailler tout de suite. Puis s’installant pendant un an dans une vie insouciante et confortable, dormant jusqu’à midi, puis lisant, rêvant, flânant, recevant ses petites amies et ses petits camarades aussi désoeuvrés que lui. Et moi, piquant des crises de rage, avec l’envie de te ficher à la rue pour te voir enfin réagir.

Tu me dévides un chapelet de professions que tu aurais aimé exercer. Mais, là encore, je me souviens de toi arrivant tous les mois avec un nouvel idéal professionnel, mais sans jamais rien faire pour l’atteindre. Et encore, ma mémoire me dit que si, en fin de compte tu as « choisi » les études de lettres, ce n’était pas par amour de la littérature, mais parce que, les années passant, tu as réalisé finalement toi-même que cela commençait à urger, et tu t’es rabattu là-dessus.

Je ne te raconte pas cela pour te désespérer davantage, mais parce que tu me donnes l’impression d’être encore en train de rêver. Et d’attendre, comme toujours, tout de ton père. Si Natty avait tant de facilité pour dégoter des emplois intéressants, je me demande pourquoi il ne se serait pas déjà recasé lui-même.

En réalité, il en est encore à se battre pour chacun de ses bouquins et nous vivons actuellement d’une commande miraculeuse qui lui est échue. Mais, après? ce sont l’incertitude et le brouillard absolus pour l’instant.  

Le pouvoir d’un père a des limites, Jean-Pol. Il ne lui est pas possible de te tirer d’affaire à l’infini. Si tu ne nous crois pas, c’est désolant et cela prouve que tu prends Natty pour Mauriac ou Hervé Bazin pourvus de confortables sinécures et ayant le bras long dans la bourgeoisie établie. Et le fait que Le Monde lui ait demandé des chroniques ne signifie pas pour autant qu’il y soit placé de façon à pouvoir y faire rentrer son fils. D’ailleurs, sais-tu combien Le Monde paie ses chroniques ? Deux cents cinquante francs l’une. C’est-à-dire que lorsqu’il a la chance d’en placer deux par mois, il gagne cinq cents francs. Je n’ai pas besoin de te dire que c’est insuffisant pour vivre.

De plus, chaque fois que Natty te demande un travail de journalisme, tu le livres avec des retards énormes ou pas du tout. Or, le journalisme, c’est uniquement du travail sur commande livré à l’heure dite, parfois même dans un délai d’une demi-heure, et cela exige une grande rapidité d’exécution.

Alors, que faire ? me demanderas-tu. Je n’en sais rien, mon Jean-Pol. Je ne vais pas jouer au donneur de conseils, alors que je ne serais certainement pas foutue de me trouver un emploi. Je ne te critique pas non plus. La phrase qui t’a fait du mal, curieusement pensée comme un compliment, voulait signifier que je te considérais comme trop intelligent et lucide pour rester dans les assurances. Tu l’as comprise à contresens.

Mais il est certain, qu’actuellement, nous ne pouvons vraiment rien pour toi. Avec ma tendresse, mon Jean-Pol. / Maman. « 

 A posteriori, s’agit-il vraiment d’une engueulade ? Pas vraiment. Une lettre sans doute moins dure que celle de mon père. Sa vision de moi à 20 ans correspondait tout à fait à la réalité. J’avais réellement une sale mentalité de fils de, et même de gosse de riche que je n’étais pas. Il faut préciser aussi qu’habiter dès son plus jeune âge et faire ses études dans le XVIème arrondissement finissent toujours par vous donner un certain sentiment de supériorité et l’impression que tout vous est dû, même si, dans les faits, l’on n’appartient pas à la grande bourgeoisie ambiante. Et j’avoue qu’une fois sorti de cet environnement très particulier, j’ai souvent éprouvé  une sensation de déclassement social -en tout premier lieu lorsque je comparais ma situation avec celle de l’écrivain Jacques Sternberg. Nul doute que cette frustration aura été le vrai déclic, non pas de mon besoin d’écrire, mais de ma tardive envie de publier un texte, c’est-à-dire de solliciter les honneurs du milieu littéraire. J’en reparlerai bientôt.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

laptitedevoreusedelivres |
Le point du jour n'aura pas... |
l'Antre de LVDS (Le Se... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Atelier Ecrire Ensemble c&#...
| Au fil des mots.
| Spiralée