Autobiographies (2)

J’ai achevé la relecture du « cycle autobiographique » de mon père. Rien de tel pour me le rendre plus vivant que nature, avec ses qualités et défauts, dans toute  la complexité d’une personnalité assez ahurissante. Je finis par songer que je reste encore, presque deux ans après sa disparition, dans une sorte de déni volontaire de sa mort. Non seulement je ne l’accepte pas, mais mon cœur se refuse à y croire, même si ma raison prétend me ramener les pieds sur terre. Un tel déni ne facilite pas le travail de deuil, paraît-il. Pas en ce qui me concerne. Contrairement à ce que je redoutais, aux tous premiers pas de mon blog, la sensation de vivre du matin au soir avec un prétendu mort, en le tenant même par la main m’apaise considérablement. Seul l’oubli fait des disparus de vrais morts. A plusieurs reprises, j’ai été tenté de mettre fin à mon blog pour divers motifs, mais, chaque fois, cette perspective m’a affligé. Je pensais : « Il ne faut pas que j’arrête, ce serait abandonner mon père, le laisser tout seul, le tuer une seconde fois. » 

Autant avouer que je ne tiens pas les autobiographies en odeur de sainteté ; il y a là une sorte de narcissisme et d’exhibitionnisme qui répugne à ma nature quelque peu puritaine. La preuve : les Confessions de Jean-Jacques ne sont pas ce que je préfère de lui, même si ce livre, ainsi que ses Rêveries, m’ont enchanté lorsque j’étais enfant. Cela étant, que fais-je d’autre que tisser dans ce blog ma propre autobiographie, peu à peu et de façon plutôt contournée en me raccrochant à mon père ? Il m’en coûte pourtant : dès que j’évoque ma personne, j’éprouve une certaine gêne et prends bien soin de ne pas verser dans des confidences trop intimes qui seraient d’ailleurs hors sujet. D’un autre côté, cela m’amuse de me dévoiler ici par petites touches pour que le lecteur finisse par se forger une image de ce que je suis. 

Mon père, lui, n’y allait pas par quatre chemins. Il adorait parler de lui. Avec moi, au temps où nous déjeunions ensemble à Montparnasse, il se livrait souvent à un de ses exercices favoris : la rétrospective de sa carrière littéraire. Toujours en poussant peu à peu son assiette et son verre jusque dans mon territoire, si bien que j’avais plutôt l’impression de voir déferler sur la table l’armée compacte de sa cinquantaine de livres qui n’allaient faire qu’une bouchée de la simple patrouille que constituaient mes quatre livres à moi. Je ne peux pas dire que j’aimais son côté éminemment narcissique. Et pourtant ce défaut ne le rendait jamais antipathique, bouffi de prétention, de suffisance et d’autosatisfaction à l’instar de bon nombre d’auteurs français. C’est que, parallèlement à sa conscience d’être un vrai et singulier écrivain, il avait toute l’humilité requise par sa condition d’insecte galactique

Il aimait parler de lui, oui. Mais peut-être pas, pour autant, écrire sur lui-même et sa vie. Dans sa première autobiographie, il exprime toutes ses réticences, son aversion pour les raconteurs d’anecdotes et de petites histoires. Raconter sa vie, écrit-il, est bardé de tous les pièges les plus haïssables. Et, finalement, il ne sera venu à l’autobiographie que poussé par des éditeurs et des lecteurs qui lui avaient souvent dit : Au lieu de vous balader dans les galaxies ou de vous enfoncer dans des délires qui n’intéressent que deux mille personnes, vous feriez bien mieux de raconter votre vie. Cela serait autrement plus rentable.  

Mémoires provisoires, écrit en 1976, à l’âge de 53 ans, reste l’autobiographie que je préfère, l’ayant relue au moins cinq fois dans mon existence. Tous ses grands thèmes personnels y sont abordés  avec une écriture brillante, ample et passionnelle : l’omniprésente terreur de la mort, la haine du Terrien, du savoir pompeux, le mépris des intellectuels et du parisianisme, l’incontournable  bilan de sa carrière littéraire qui, à l’époque, comptait un peu plus d’une vingtaine de livres, sa rage d’écrire immanquablement doublée d’un constat de ratage, son sentiment de non appartenance au milieu littéraire (Je ne serai jamais un écrivain à part entière : j’écris, mais je n’ai pas leur mentalité, pas leurs goûts, pas davantage leur credo et je n’appartiendrai jamais vraiment à leur monde. Bonne raison d’être méprisé, suspecté, au sein de ce même monde –page 111) ; sa vie amoureuse, assortie des portraits des femmes qui auront le plus compté pour lui, dont, en premier lieu, son épouse (Francine ne représentait pas simplement une femme qui « était dans ma vie », elle était véritablement ma vie –page 124 ; Francine est bien la femme la plus difficile « à vivre » que l’on puisse rêver : méprisante, orgueilleuse, emportée, angoissée, trop lucide pour être vraiment heureuse, intransigeante, exigeante, égocentrique, taciturne, souvent mal lunée et toujours prête à vous griffer plutôt qu’à consoler –page 145) et son premier amour, Myriam, en 1941, qui aura été à l’origine de son besoin d’écrire ; ses passions (le dessin d’humour, la voile, le jazz, les maquettes d’automobile et de locomotives, le Solex) ; mais par-dessus tout, en filigrane constant, la soif d’être un homme libre. Et voici sa conclusion (page 170) : 

Je ne me suis pas fait, à coups de concessions, de reculs vers le grand public et de compromissions, une grasse carrière dans la littérature, où il faut faire le trottoir pour réussir. Je ne me suis pas fait un grand nom, mais j’ai gardé le droit de sourire à Jacques Sternberg, à ce petit nom que je n’ai jamais trempé dans la soupe ni dans le fumier parisien, ni dans la fange de l’arrivisme ni dans la boue de la flagornerie. Je me suis fait une quantité d’ennemis que je méprise, mais je ne me suis pas brouillé avec moi-même. Dois-je le dire ? Je trouve cela plus important que n’importe quoi.  

Une conclusion qui ne manque pas de panache et m’évoque irrésistiblement Rousseau : la même fierté d’avoir refusé tout compromis et d’être resté lui-même envers et contre tout. A la seule différence près que Jean-Jacques s’est fait un grand nom. Au fait, Sophie, la mer et la nuit, roman d’amour et seul succès substantiel de Jacques Sternberg, serait-il donc, toutes proportions gardées, sa Nouvelle Héloïse, ce best-seller ô combien sentimental qui a propulsé Jean-Jacques au rang d’une idole nationale ? Je plaisante… 

On aura compris que je n’entends pas dispenser un commentaire analytique des œuvres de Jacques Sternberg, dont je serais incapable malgré mes études de lettres ; j’en laisse volontiers le soin à d’autres personnes plus érudites et sérieuses que moi, d’autant qu’une étude littéraire de cette œuvre manque cruellement. Je me borne donc à quelques réflexions subjectives qui procèdent surtout du « J’aime ou je n’aime pas » et de mon senti en tant que fils.  

Vivre en survivant (1977) décrit les mêmes passions que dans les Mémoires provisoires, mais en les développant et, même, en les rendant beaucoup plus vivantes. Ces passions incarnant, selon les termes mêmes de l’auteur, un art de vivre en marge de la frayeur quotidienne de vivre. Ce qui fait de ce livre une sorte de manifeste (un mot que mon père devait certainement détester) du superflu, de l’inutile, du pas rentable, et de la vraie gratuité. 

Tout à coup, je me demande si je ne préfère pas ce livre aux Mémoires provisoires, un livre que je n’avais d’ailleurs jamais lu auparavant, d’où un grisant sentiment de découverte. En réalité, cette lecture est tombée à point nommé. Car jamais, que ce soit dans ses deux autres autobiographies ou dans tous ses autres livres, je n’ai senti aussi fort l’homme que mon père était dans le quotidien, au point que la description de ses passions m’a évoqué plein de souvenirs d’enfance dont j’étais précisément à la recherche. Maintenant, je me le rappelle, jeune encore, agité, bruyant et bavard, dévoré de vitalité ; je le revois fabriquant ses maquettes d’automobile, avec ses petites fioles de colle au goût si agréable que, parfois, je les chipais pour les déguster ; s’adonnant aussi à ses collages, ronéotypant le Petit silence illustré dans notre appartement (il m’avait mis à contribution pour classer ? ou paginer ? agrafer ? -je ne sais plus trop- les feuillets de cette revue dont les couleurs vertes, jaunes et roses captivaient mes yeux d’enfant) ; j’entends à nouveau les disques de jazz qui emplissaient notre appartement. Et, là, il n’est plus Jacques Sternberg, ni mon père, ni même papa, mais tout simplement Natty, ce tendre diminutif de son prénom Nathan que lui avait attribué sa famille. 

Vivre en survivant, c’est aussi, en prime de ses passions, une cinglante et comique déclaration de guerre à la religion du travail et de la rentabilité, et, inversement, l’exaltation de l’inutilité sociale et économique, des projets les plus absurdes et voués à l’échec. Je ne ressemblais pas vraiment à mon père, mais j’ai totalement partagé quelques-unes de ses aversions, notamment celle du travail, du genre humain, sans parler de la terreur de la mort qui est un legs dont je me serais volontiers dispensé ; des goûts également, bien sûr le besoin d’écrire, et l’usage du Solex. Je puis même me vanter d’avoir parcouru en Solex le trajet de Paris à Londres via Boulogne, et, au retour, sous une pluie battante et ininterrompue ; je pense que cela vaut bien en nombre de kilomètres et en pluviométrie le périple Paris-Bruxelles via la côte qu’il mentionne dans son livre ! Mais, en revanche, pas du tout la passion de la voile, sauf quand il faisait très mauvais temps. Les ronds dans l’eau m’ennuyaient, et, de toute façon, je me suis toujours senti bien mieux dans l’eau que sur l’eau. 

Vivre en survivant, c’est également ce chapitre partiellement désagréable sur les femmes qui trace le portrait de la douce indolente de choc et de charme. Encore faut-il, pour aimer ce type de femme, avoir les moyens psychologiques de conduire la barque du couple, ce que mon père possédait largement et ce dont, moi, si indolent justement, je suis tout à fait démuni. Mais, hélas, ce portrait de son idéal féminin surgit après une énumération méprisante de toutes les catégories de femmes à éviter coûte que coûte, à savoir les femmes mariées et dotées d’enfants, les « vraies paumées névrotiques », les ambitieuses professionnelles, les féministes, les « humbles et modestes salariées » ; bref, autant de généralités insultantes, de stéréotypes à l’emporte-pièce dignes d’un macho.  Bon, je pardonne à mon père ce discours qui n’est guère plus choquant que celui des grands esprits qu’étaient Rousseau et Nietzsche, dès qu’ils se mêlaient de parler des femmes. 

Profession : mortel (2001). Que j’ai modérément goûté, malgré la gratification narcissique d’avoir fait l’objet d’une dizaine de lignes aimantes pour la toute première fois dans un livre de mon père. Ce sont les mémoires d’un homme vieillissant, fatigué et désabusé de presque toutes ses anciennes passions. Tout comme l’étaient les Rêveries de Jean-Jacques. L’intérêt majeur de cette ultime autobiographie réside dans les textes postérieurs à 1977 (date de Vivre en survivant), qui, pour la plupart, n’excèdent pas 1995, soit un intervalle de 18 ans qui part de sa période littéraire un peu faible chez Albin Michel -si l’on excepte l’hallucinant « Agathe et Béatrice » (et peut-être du Navigateur, que je n’ai pas encore relu)- pour arriver à la fin de son ultime rebond créatif de nouvelliste chez Denoël, qui, hélas, s’est brisé sur le très injuste insuccès de ses histoires sur Dieu en 1995. Quant aux textes portant sur les années que couvrent ses deux premières autobiographies, force est de constater qu’il ne s’agit grosso modo que de redites, hormis quelques précisions inédites mais loin d’être exhaustives sur ses années de guerre. 

On ne coupe évidemment pas à la traditionnelle rétrospective de sa carrière : « Dégringolade », son tout dernier bilan synthétique qui s’étend de 1960 (le traumatisme du refus d’Un Jour Ouvrable par Jérôme Lindon) à 1998. Un bilan fort intéressant, car, pour le coup, il avait vraiment un large recul sur l’évolution de sa carrière (il avait alors 75 ans). La conclusion en est totalement inattendue. Lui, qui se vantait d’être le maître du conte bref, évoque soudain ses premiers écrits où éclataient une boulimie exploratrice de visionnaire, pris d’une telle fureur d’écrire qu’on en arrivait à se demander où il allait chercher tout ce sidérant fatras et comment il le dégueulait en continuité sans marquer une seule pause. Pour conclure : J’étais presque trop mince à cette époque, mais j’avais du sang dans les veines et de la viande crue à larguer tous les nerfs tendus. Maintenant, j’ai pris des kilos inutiles, mais c’est ma prose qui est devenue squelettique, exsangue.  

Puis, il y a tous ces textes datant de 1989 et 1990 : Consumé, Dégradation, Enlisement, où on le sent au bout du rouleau moralement, hanté par le vieillissement et la mort : Je ne retrouve plus que les cendres des fulgurants enthousiasmes qui déclenchaient tout, y compris le n’importe quoi de n’importe quelle façon. Tout est consumé, tout a été consommé jusqu’à plus soif, jusqu’à l’os. Et ce qui reste n’est même pas l’âcre révolte d’avoir perdu tout cela, c’est la nausée de ne plus rien retrouver de cette sauvage vitalité, le dégoût d’arriver à marée basse de tous mes désirs sans même atteindre la résignation, cette morne politesse de l’âge (page 53-54). Il faut dire qu’en 1990, mon père avait subi une intervention chirurgicale des carotides, dangereusement bouchées, et, deux ans plus tard, il avait dû filer de nouveau à l’hôpital pour une infection pulmonaire. Ces deux séjours hospitaliers lui avaient fichu une frousse bleue et une terreur accrue de la mort, sans parler du vieillissement progressif. Déjà, les sombres Contes griffus en 1993 en portaient la marque. 

De beaux textes, émouvants, déchirants. Oui. Mais autant Vivre en survivant est tombé à point nommé, autant la relecture de ces textes crépusculaires est mal tombé, à contretemps de mon évolution psychologique. J’ai mis beaucoup de temps à me délivrer, après sa mort,  de mon père vieillissant, puis de mon père gravement malade, puis de mon père carrément mourant. Les images de sa déchéance physique et mentale ne cessaient de me harceler en boucle. Et, aussi, je ne supporte plus les vidéos où je le retrouve déjà bien âgé, à la fois parce qu’elles me rappellent l’âge d’or de notre vrai rapprochement qui est intervenu en 1990, quand il a émigré du Flore au Sélect pour enfin déjeuner avec moi en tête-à-tête ; et parce qu’elles sont trop proches de l’homme accablé par la maladie ; trop proches aussi de mon entrée en vieillesse qui n’est pas si lointaine que cela. 

On l’aura compris, ce que je veux maintenant, c’est mon père jeune encore, tel qu’il apparaît par exemple sur cette photographie affichée sur le mur face à ma table de travail ; elle date de 1965-66, il avait alors 43 ans, tout mince, très séduisant, avec un petit air discrètement avantageux de qui ne se sent ni con ni moche ; c’est Alain Resnais qui l’avait photographié chez nous, au temps où ils travaillaient sur le scénario de Je t’aime, je t’aime. Oui, je ne veux plus le mort, ni même le vieillard, mais l’homme en majesté, brillant et empli de vitalité à ras bord ; précisément celui que je n’ai pas vraiment connu et que, a posteriori, j’aurais tellement voulu connaître. Mon père, je ne l’aurai vraiment approché de façon intime qu’entre 1990 et 2002, soit seulement treize ans en tout et pour tout. C’est peu. Trop peu. Et je conçois maintenant une certaine amertume en songeant que n’importe lequel de ses compagnons et compagnes de table avec qui il déjeunait tous les jours et depuis des décennies devait forcément le connaître beaucoup mieux que moi. C’est une des difficultés inhérentes à ce blog où je prétends parler de mon père, alors que, dans les faits, je ne sais pas grand-chose de lui.   

Hantise (page 131-1985). Le type même de texte que je déteste. Sa soif des femmes, sa boulimie sexuelle doublée d’un cœur d’artichaut. Est-ce parce que je ne suis pas uniquement le fils de mon père, mais aussi celui de ma mère ? Oui, sans nul doute. Mais également parce que le goût de collectionner les femmes m’a toujours été étranger, ce qui m’a d’ailleurs valu l’avantage de ne jamais le jalouser sur ce plan-là. Un jour j’ai lancé une phrase à ma mère, qui l’avait profondément choqué : Je n’aime pas suffisamment l’être humain pour qu’une femme puisse m’exalter. Bon, ce n’était juste qu’une sinistre boutade à une époque particulière de mon existence. Preuve en est qu’autrefois mes amis étaient effarés par tout le cinéma que je pouvais me faire à propos d’une fille. Cela dit, les histoires de mon père avec toutes ses maîtresses m’ont toujours passablement déplu –pour autant que j’en eusse vent-, tout comme me tape sur les nerfs cette réputation de cavaleur effréné que l’on ne manque jamais d’évoquer dès que l’on parle de lui. Certes, cela faisait assurément partie du personnage, mais  cet aspect-là ne m’intéresse franchement pas et, même, je dirais que cela ne me regarde pas. 

Sur le terrain des femmes, cela a toujours un peu cloché avec lui, et pas seulement pour les raisons que je viens d’exprimer. En fait, je n’ai jamais aimé la façon dont il parlait du sexe dans ses livres -à part le délirant porno Agathe et Béatrice que j’aurais rêvé de pouvoir écrire. Sexuellement parlant, pour le peu que j’en sache, nous n’étions pas faits du même bois. En gros, il était assez proche de Henry Miller, et, moi, de Georges Bataille et de Sade. Il avait une sexualité saine, normale et gaie, alors que, pour ma part, j’avais un rapport au sexe plutôt trouble et compliqué. Ce pourquoi,  son érotisme littéraire n’excitant aucun de mes fantasmes, me laissaient et continuent de me laisser de marbre. 

En réalité, ce que je préfère dans Profession : mortel est sans doute ce qu’il y a de plus rassurant pour le bon fils juif que je suis, à savoir le lien indéfectible avec son épouse. Sa déclaration d’amour à sa femme était déjà très affirmée en 1976 dans les Mémoires provisoires (quoique déjà manifeste dans le film de Resnais, Je t’aime, je t’aime en 1968), et il a persisté et signé en 2001 dans sa dernière autobiographie. Tout d’abord, en reprenant certains passages des Mémoires provisoires, mais en les amplifiant. Pas seulement : mieux, son amour pour Francine circule à travers tout le livre, il en est même le fil rouge. Et c’est sans nul doute ce que je trouve le plus émouvant dans cet avant- dernier opus. 

J’aime tout particulièrement ce passage : Mais si je ne me suis pas détaché de Francine, c’est de toute évidence parce que je n’ai pas été simplement, banalement amoureux d’elle. Si je l’avais été, si je n’avais ressenti que ce sentiment qui m’est si familier il ne me serait pas venu l’idée d’aller vivre avec elle alors qu’au contraire j’avais eu, dès les premiers jours, la conviction d’avoir rencontré celle qui allait changer ma vie. Mon complément, ma compagne. Celle dont j’avais besoin et qui avait également besoin de moi.(page 175). Et cet autre passage encore : Autant l’avouer : de toutes les femmes que j’ai pu connaître, elle a toujours été la seule qui pensait de moi exactement ce que j’aurais pensé moi-même si je m’étais rencontré « hors de moi ». J’aurais été fasciné par l’écrivain et j’aurais trouvé l’homme assez décevant. Page 183). 

D’aucuns par-ci, par-là, ont mis en doute la sincérité de mon père dans ses autobiographies. C’est leur droit. D’ailleurs, ce problème de la sincérité tant rebattu occupait beaucoup l’esprit de mon père ; il m’en parlait souvent. Il m’avait semblé très frappé par le fait que, même dans mon journal intime, je pratiquais une forme d’autocensure, quand bien même personne ne pouvait en avoir connaissance et que je ne le destinais pas au public. Je lui avais dit : « Il est des choses que je n’ose pas coucher par écrit. » Sans vouloir me faire mousser, je pense qu’il a dû penser à moi en écrivant cette phrase, page 174, en réponse à la phrase de Cioran (« On ne devrait écrire que des livres pour y dire ce qu’on n’ose confier à personne ») : Ah ! oui ! Encore faut-il avoir le courage désespéré de se le confier à soi-même. 

Jean-Jacques Rousseau, qui aura été le grand promoteur de la littérature introspective, utilise dans ses Confessions une jolie expression en parlant de son prédécesseur en la matière, Montaigne : « Il ne se peignait que de profil ». Etant sous-entendu, bien sûr, que lui, Jean-Jacques, se peignait de face. Quant à Jacques Sternberg,  il emploie, dès les Mémoires provisoires, deux images fortes et morbides pour qualifier la démarche autobiographique : s’ouvrir le ventre à cœur ouvert et l’autopsie. D’ailleurs, l’un des titres qu’il avait sélectionnés pour Profession : mortel était Autopsie d’un insecte planétaire. Ce titre lugubre m’avait horrifié. En tout cas, l’aspiration à une sincérité radicale et absolue dans tout ce qu’il écrivait habitait bel et bien cet homme devenu autobiographe malgré lui. 

Enfin, j’ai particulièrement remarqué la rubrique Rêveries (page 307) : Il ne me faudrait pas plus de quinze jours pour faire, sur un parcours d’environ 2 000 pages, l’incontournable chef-d’œuvre que jamais aucun de mes cinquante livres publiés ne pourrait égaler. Soit rassembler en une seule masse tous mes contes généralement brefs, mes longues nouvelles triées sans indulgence, et surtout reprendre dans mes seize romans certains chapitres particulièrement réussis qui sont presque toujours très compréhensibles en dehors du contexte romanesque et deviennent tout naturellement des nouvelles parfois plus étonnantes que mes vraies nouvelles. 

Pourquoi pas ? Jolie idée, que ce best of compact, assez dans l’air du temps qui baigne notre époque de gens très pressés.  En attendant, republier l’ensemble de ses contes et nouvelles serait déjà un premier pas. C’est peut-être en bonne voie. Mais, par ailleurs, j’aimerais bien que soient republiés en bloc ses pamphlets, à savoir la Lettre aux gens malheureux, la Lettre ouverte aux Terriens qui me fait particulièrement jubiler, toutes ses chroniques du Magazine Littéraire qui lui ont valu tant d’ennemis dans le milieu littéraire, ainsi que ses chroniques de France Soir ; les trois autobiographies en un seul volume ; et l’ensemble de ses nouvelles de science-fiction. Je rêve peut-être… Mais qui sait ?  J’arrête là. Je m’aperçois que j’ai très nettement consacré beaucoup plus de pages à l’autobiographie que j’ai déclaré aimer le moins. Comme quoi, c’est toujours le dernier qui parle qui a raison ! 

Et maintenant, je m’adresse à tous les admirateurs de mon père qui lisent ce blog pour les inciter à me faire savoir si je commets des inexactitudes dans mes commentaires de son œuvre ou pour m’apporter certains éléments qui m’auraient échappé, car je ne prétends nullement être le « gardien du temple » omniscient ; et même pour me suggérer des sujets qu’ils aimeraient me voir aborder. Par ailleurs, je ne refuse pas les critiques à condition qu’elles soient étayées. Rien n’est pire que le silence ! 


Archive pour 27 juillet, 2008

Autobiographies (2)

J’ai achevé la relecture du « cycle autobiographique » de mon père. Rien de tel pour me le rendre plus vivant que nature, avec ses qualités et défauts, dans toute  la complexité d’une personnalité assez ahurissante. Je finis par songer que je reste encore, presque deux ans après sa disparition, dans une sorte de déni volontaire de sa mort. Non seulement je ne l’accepte pas, mais mon cœur se refuse à y croire, même si ma raison prétend me ramener les pieds sur terre. Un tel déni ne facilite pas le travail de deuil, paraît-il. Pas en ce qui me concerne. Contrairement à ce que je redoutais, aux tous premiers pas de mon blog, la sensation de vivre du matin au soir avec un prétendu mort, en le tenant même par la main m’apaise considérablement. Seul l’oubli fait des disparus de vrais morts. A plusieurs reprises, j’ai été tenté de mettre fin à mon blog pour divers motifs, mais, chaque fois, cette perspective m’a affligé. Je pensais : « Il ne faut pas que j’arrête, ce serait abandonner mon père, le laisser tout seul, le tuer une seconde fois. » 

Autant avouer que je ne tiens pas les autobiographies en odeur de sainteté ; il y a là une sorte de narcissisme et d’exhibitionnisme qui répugne à ma nature quelque peu puritaine. La preuve : les Confessions de Jean-Jacques ne sont pas ce que je préfère de lui, même si ce livre, ainsi que ses Rêveries, m’ont enchanté lorsque j’étais enfant. Cela étant, que fais-je d’autre que tisser dans ce blog ma propre autobiographie, peu à peu et de façon plutôt contournée en me raccrochant à mon père ? Il m’en coûte pourtant : dès que j’évoque ma personne, j’éprouve une certaine gêne et prends bien soin de ne pas verser dans des confidences trop intimes qui seraient d’ailleurs hors sujet. D’un autre côté, cela m’amuse de me dévoiler ici par petites touches pour que le lecteur finisse par se forger une image de ce que je suis. 

Mon père, lui, n’y allait pas par quatre chemins. Il adorait parler de lui. Avec moi, au temps où nous déjeunions ensemble à Montparnasse, il se livrait souvent à un de ses exercices favoris : la rétrospective de sa carrière littéraire. Toujours en poussant peu à peu son assiette et son verre jusque dans mon territoire, si bien que j’avais plutôt l’impression de voir déferler sur la table l’armée compacte de sa cinquantaine de livres qui n’allaient faire qu’une bouchée de la simple patrouille que constituaient mes quatre livres à moi. Je ne peux pas dire que j’aimais son côté éminemment narcissique. Et pourtant ce défaut ne le rendait jamais antipathique, bouffi de prétention, de suffisance et d’autosatisfaction à l’instar de bon nombre d’auteurs français. C’est que, parallèlement à sa conscience d’être un vrai et singulier écrivain, il avait toute l’humilité requise par sa condition d’insecte galactique

Il aimait parler de lui, oui. Mais peut-être pas, pour autant, écrire sur lui-même et sa vie. Dans sa première autobiographie, il exprime toutes ses réticences, son aversion pour les raconteurs d’anecdotes et de petites histoires. Raconter sa vie, écrit-il, est bardé de tous les pièges les plus haïssables. Et, finalement, il ne sera venu à l’autobiographie que poussé par des éditeurs et des lecteurs qui lui avaient souvent dit : Au lieu de vous balader dans les galaxies ou de vous enfoncer dans des délires qui n’intéressent que deux mille personnes, vous feriez bien mieux de raconter votre vie. Cela serait autrement plus rentable.  

Mémoires provisoires, écrit en 1976, à l’âge de 53 ans, reste l’autobiographie que je préfère, l’ayant relue au moins cinq fois dans mon existence. Tous ses grands thèmes personnels y sont abordés  avec une écriture brillante, ample et passionnelle : l’omniprésente terreur de la mort, la haine du Terrien, du savoir pompeux, le mépris des intellectuels et du parisianisme, l’incontournable  bilan de sa carrière littéraire qui, à l’époque, comptait un peu plus d’une vingtaine de livres, sa rage d’écrire immanquablement doublée d’un constat de ratage, son sentiment de non appartenance au milieu littéraire (Je ne serai jamais un écrivain à part entière : j’écris, mais je n’ai pas leur mentalité, pas leurs goûts, pas davantage leur credo et je n’appartiendrai jamais vraiment à leur monde. Bonne raison d’être méprisé, suspecté, au sein de ce même monde –page 111) ; sa vie amoureuse, assortie des portraits des femmes qui auront le plus compté pour lui, dont, en premier lieu, son épouse (Francine ne représentait pas simplement une femme qui « était dans ma vie », elle était véritablement ma vie –page 124 ; Francine est bien la femme la plus difficile « à vivre » que l’on puisse rêver : méprisante, orgueilleuse, emportée, angoissée, trop lucide pour être vraiment heureuse, intransigeante, exigeante, égocentrique, taciturne, souvent mal lunée et toujours prête à vous griffer plutôt qu’à consoler –page 145) et son premier amour, Myriam, en 1941, qui aura été à l’origine de son besoin d’écrire ; ses passions (le dessin d’humour, la voile, le jazz, les maquettes d’automobile et de locomotives, le Solex) ; mais par-dessus tout, en filigrane constant, la soif d’être un homme libre. Et voici sa conclusion (page 170) : 

Je ne me suis pas fait, à coups de concessions, de reculs vers le grand public et de compromissions, une grasse carrière dans la littérature, où il faut faire le trottoir pour réussir. Je ne me suis pas fait un grand nom, mais j’ai gardé le droit de sourire à Jacques Sternberg, à ce petit nom que je n’ai jamais trempé dans la soupe ni dans le fumier parisien, ni dans la fange de l’arrivisme ni dans la boue de la flagornerie. Je me suis fait une quantité d’ennemis que je méprise, mais je ne me suis pas brouillé avec moi-même. Dois-je le dire ? Je trouve cela plus important que n’importe quoi.  

Une conclusion qui ne manque pas de panache et m’évoque irrésistiblement Rousseau : la même fierté d’avoir refusé tout compromis et d’être resté lui-même envers et contre tout. A la seule différence près que Jean-Jacques s’est fait un grand nom. Au fait, Sophie, la mer et la nuit, roman d’amour et seul succès substantiel de Jacques Sternberg, serait-il donc, toutes proportions gardées, sa Nouvelle Héloïse, ce best-seller ô combien sentimental qui a propulsé Jean-Jacques au rang d’une idole nationale ? Je plaisante… 

On aura compris que je n’entends pas dispenser un commentaire analytique des œuvres de Jacques Sternberg, dont je serais incapable malgré mes études de lettres ; j’en laisse volontiers le soin à d’autres personnes plus érudites et sérieuses que moi, d’autant qu’une étude littéraire de cette œuvre manque cruellement. Je me borne donc à quelques réflexions subjectives qui procèdent surtout du « J’aime ou je n’aime pas » et de mon senti en tant que fils.  

Vivre en survivant (1977) décrit les mêmes passions que dans les Mémoires provisoires, mais en les développant et, même, en les rendant beaucoup plus vivantes. Ces passions incarnant, selon les termes mêmes de l’auteur, un art de vivre en marge de la frayeur quotidienne de vivre. Ce qui fait de ce livre une sorte de manifeste (un mot que mon père devait certainement détester) du superflu, de l’inutile, du pas rentable, et de la vraie gratuité. 

Tout à coup, je me demande si je ne préfère pas ce livre aux Mémoires provisoires, un livre que je n’avais d’ailleurs jamais lu auparavant, d’où un grisant sentiment de découverte. En réalité, cette lecture est tombée à point nommé. Car jamais, que ce soit dans ses deux autres autobiographies ou dans tous ses autres livres, je n’ai senti aussi fort l’homme que mon père était dans le quotidien, au point que la description de ses passions m’a évoqué plein de souvenirs d’enfance dont j’étais précisément à la recherche. Maintenant, je me le rappelle, jeune encore, agité, bruyant et bavard, dévoré de vitalité ; je le revois fabriquant ses maquettes d’automobile, avec ses petites fioles de colle au goût si agréable que, parfois, je les chipais pour les déguster ; s’adonnant aussi à ses collages, ronéotypant le Petit silence illustré dans notre appartement (il m’avait mis à contribution pour classer ? ou paginer ? agrafer ? -je ne sais plus trop- les feuillets de cette revue dont les couleurs vertes, jaunes et roses captivaient mes yeux d’enfant) ; j’entends à nouveau les disques de jazz qui emplissaient notre appartement. Et, là, il n’est plus Jacques Sternberg, ni mon père, ni même papa, mais tout simplement Natty, ce tendre diminutif de son prénom Nathan que lui avait attribué sa famille. 

Vivre en survivant, c’est aussi, en prime de ses passions, une cinglante et comique déclaration de guerre à la religion du travail et de la rentabilité, et, inversement, l’exaltation de l’inutilité sociale et économique, des projets les plus absurdes et voués à l’échec. Je ne ressemblais pas vraiment à mon père, mais j’ai totalement partagé quelques-unes de ses aversions, notamment celle du travail, du genre humain, sans parler de la terreur de la mort qui est un legs dont je me serais volontiers dispensé ; des goûts également, bien sûr le besoin d’écrire, et l’usage du Solex. Je puis même me vanter d’avoir parcouru en Solex le trajet de Paris à Londres via Boulogne, et, au retour, sous une pluie battante et ininterrompue ; je pense que cela vaut bien en nombre de kilomètres et en pluviométrie le périple Paris-Bruxelles via la côte qu’il mentionne dans son livre ! Mais, en revanche, pas du tout la passion de la voile, sauf quand il faisait très mauvais temps. Les ronds dans l’eau m’ennuyaient, et, de toute façon, je me suis toujours senti bien mieux dans l’eau que sur l’eau. 

Vivre en survivant, c’est également ce chapitre partiellement désagréable sur les femmes qui trace le portrait de la douce indolente de choc et de charme. Encore faut-il, pour aimer ce type de femme, avoir les moyens psychologiques de conduire la barque du couple, ce que mon père possédait largement et ce dont, moi, si indolent justement, je suis tout à fait démuni. Mais, hélas, ce portrait de son idéal féminin surgit après une énumération méprisante de toutes les catégories de femmes à éviter coûte que coûte, à savoir les femmes mariées et dotées d’enfants, les « vraies paumées névrotiques », les ambitieuses professionnelles, les féministes, les « humbles et modestes salariées » ; bref, autant de généralités insultantes, de stéréotypes à l’emporte-pièce dignes d’un macho.  Bon, je pardonne à mon père ce discours qui n’est guère plus choquant que celui des grands esprits qu’étaient Rousseau et Nietzsche, dès qu’ils se mêlaient de parler des femmes. 

Profession : mortel (2001). Que j’ai modérément goûté, malgré la gratification narcissique d’avoir fait l’objet d’une dizaine de lignes aimantes pour la toute première fois dans un livre de mon père. Ce sont les mémoires d’un homme vieillissant, fatigué et désabusé de presque toutes ses anciennes passions. Tout comme l’étaient les Rêveries de Jean-Jacques. L’intérêt majeur de cette ultime autobiographie réside dans les textes postérieurs à 1977 (date de Vivre en survivant), qui, pour la plupart, n’excèdent pas 1995, soit un intervalle de 18 ans qui part de sa période littéraire un peu faible chez Albin Michel -si l’on excepte l’hallucinant « Agathe et Béatrice » (et peut-être du Navigateur, que je n’ai pas encore relu)- pour arriver à la fin de son ultime rebond créatif de nouvelliste chez Denoël, qui, hélas, s’est brisé sur le très injuste insuccès de ses histoires sur Dieu en 1995. Quant aux textes portant sur les années que couvrent ses deux premières autobiographies, force est de constater qu’il ne s’agit grosso modo que de redites, hormis quelques précisions inédites mais loin d’être exhaustives sur ses années de guerre. 

On ne coupe évidemment pas à la traditionnelle rétrospective de sa carrière : « Dégringolade », son tout dernier bilan synthétique qui s’étend de 1960 (le traumatisme du refus d’Un Jour Ouvrable par Jérôme Lindon) à 1998. Un bilan fort intéressant, car, pour le coup, il avait vraiment un large recul sur l’évolution de sa carrière (il avait alors 75 ans). La conclusion en est totalement inattendue. Lui, qui se vantait d’être le maître du conte bref, évoque soudain ses premiers écrits où éclataient une boulimie exploratrice de visionnaire, pris d’une telle fureur d’écrire qu’on en arrivait à se demander où il allait chercher tout ce sidérant fatras et comment il le dégueulait en continuité sans marquer une seule pause. Pour conclure : J’étais presque trop mince à cette époque, mais j’avais du sang dans les veines et de la viande crue à larguer tous les nerfs tendus. Maintenant, j’ai pris des kilos inutiles, mais c’est ma prose qui est devenue squelettique, exsangue.  

Puis, il y a tous ces textes datant de 1989 et 1990 : Consumé, Dégradation, Enlisement, où on le sent au bout du rouleau moralement, hanté par le vieillissement et la mort : Je ne retrouve plus que les cendres des fulgurants enthousiasmes qui déclenchaient tout, y compris le n’importe quoi de n’importe quelle façon. Tout est consumé, tout a été consommé jusqu’à plus soif, jusqu’à l’os. Et ce qui reste n’est même pas l’âcre révolte d’avoir perdu tout cela, c’est la nausée de ne plus rien retrouver de cette sauvage vitalité, le dégoût d’arriver à marée basse de tous mes désirs sans même atteindre la résignation, cette morne politesse de l’âge (page 53-54). Il faut dire qu’en 1990, mon père avait subi une intervention chirurgicale des carotides, dangereusement bouchées, et, deux ans plus tard, il avait dû filer de nouveau à l’hôpital pour une infection pulmonaire. Ces deux séjours hospitaliers lui avaient fichu une frousse bleue et une terreur accrue de la mort, sans parler du vieillissement progressif. Déjà, les sombres Contes griffus en 1993 en portaient la marque. 

De beaux textes, émouvants, déchirants. Oui. Mais autant Vivre en survivant est tombé à point nommé, autant la relecture de ces textes crépusculaires est mal tombé, à contretemps de mon évolution psychologique. J’ai mis beaucoup de temps à me délivrer, après sa mort,  de mon père vieillissant, puis de mon père gravement malade, puis de mon père carrément mourant. Les images de sa déchéance physique et mentale ne cessaient de me harceler en boucle. Et, aussi, je ne supporte plus les vidéos où je le retrouve déjà bien âgé, à la fois parce qu’elles me rappellent l’âge d’or de notre vrai rapprochement qui est intervenu en 1990, quand il a émigré du Flore au Sélect pour enfin déjeuner avec moi en tête-à-tête ; et parce qu’elles sont trop proches de l’homme accablé par la maladie ; trop proches aussi de mon entrée en vieillesse qui n’est pas si lointaine que cela. 

On l’aura compris, ce que je veux maintenant, c’est mon père jeune encore, tel qu’il apparaît par exemple sur cette photographie affichée sur le mur face à ma table de travail ; elle date de 1965-66, il avait alors 43 ans, tout mince, très séduisant, avec un petit air discrètement avantageux de qui ne se sent ni con ni moche ; c’est Alain Resnais qui l’avait photographié chez nous, au temps où ils travaillaient sur le scénario de Je t’aime, je t’aime. Oui, je ne veux plus le mort, ni même le vieillard, mais l’homme en majesté, brillant et empli de vitalité à ras bord ; précisément celui que je n’ai pas vraiment connu et que, a posteriori, j’aurais tellement voulu connaître. Mon père, je ne l’aurai vraiment approché de façon intime qu’entre 1990 et 2002, soit seulement treize ans en tout et pour tout. C’est peu. Trop peu. Et je conçois maintenant une certaine amertume en songeant que n’importe lequel de ses compagnons et compagnes de table avec qui il déjeunait tous les jours et depuis des décennies devait forcément le connaître beaucoup mieux que moi. C’est une des difficultés inhérentes à ce blog où je prétends parler de mon père, alors que, dans les faits, je ne sais pas grand-chose de lui.   

Hantise (page 131-1985). Le type même de texte que je déteste. Sa soif des femmes, sa boulimie sexuelle doublée d’un cœur d’artichaut. Est-ce parce que je ne suis pas uniquement le fils de mon père, mais aussi celui de ma mère ? Oui, sans nul doute. Mais également parce que le goût de collectionner les femmes m’a toujours été étranger, ce qui m’a d’ailleurs valu l’avantage de ne jamais le jalouser sur ce plan-là. Un jour j’ai lancé une phrase à ma mère, qui l’avait profondément choqué : Je n’aime pas suffisamment l’être humain pour qu’une femme puisse m’exalter. Bon, ce n’était juste qu’une sinistre boutade à une époque particulière de mon existence. Preuve en est qu’autrefois mes amis étaient effarés par tout le cinéma que je pouvais me faire à propos d’une fille. Cela dit, les histoires de mon père avec toutes ses maîtresses m’ont toujours passablement déplu –pour autant que j’en eusse vent-, tout comme me tape sur les nerfs cette réputation de cavaleur effréné que l’on ne manque jamais d’évoquer dès que l’on parle de lui. Certes, cela faisait assurément partie du personnage, mais  cet aspect-là ne m’intéresse franchement pas et, même, je dirais que cela ne me regarde pas. 

Sur le terrain des femmes, cela a toujours un peu cloché avec lui, et pas seulement pour les raisons que je viens d’exprimer. En fait, je n’ai jamais aimé la façon dont il parlait du sexe dans ses livres -à part le délirant porno Agathe et Béatrice que j’aurais rêvé de pouvoir écrire. Sexuellement parlant, pour le peu que j’en sache, nous n’étions pas faits du même bois. En gros, il était assez proche de Henry Miller, et, moi, de Georges Bataille et de Sade. Il avait une sexualité saine, normale et gaie, alors que, pour ma part, j’avais un rapport au sexe plutôt trouble et compliqué. Ce pourquoi,  son érotisme littéraire n’excitant aucun de mes fantasmes, me laissaient et continuent de me laisser de marbre. 

En réalité, ce que je préfère dans Profession : mortel est sans doute ce qu’il y a de plus rassurant pour le bon fils juif que je suis, à savoir le lien indéfectible avec son épouse. Sa déclaration d’amour à sa femme était déjà très affirmée en 1976 dans les Mémoires provisoires (quoique déjà manifeste dans le film de Resnais, Je t’aime, je t’aime en 1968), et il a persisté et signé en 2001 dans sa dernière autobiographie. Tout d’abord, en reprenant certains passages des Mémoires provisoires, mais en les amplifiant. Pas seulement : mieux, son amour pour Francine circule à travers tout le livre, il en est même le fil rouge. Et c’est sans nul doute ce que je trouve le plus émouvant dans cet avant- dernier opus. 

J’aime tout particulièrement ce passage : Mais si je ne me suis pas détaché de Francine, c’est de toute évidence parce que je n’ai pas été simplement, banalement amoureux d’elle. Si je l’avais été, si je n’avais ressenti que ce sentiment qui m’est si familier il ne me serait pas venu l’idée d’aller vivre avec elle alors qu’au contraire j’avais eu, dès les premiers jours, la conviction d’avoir rencontré celle qui allait changer ma vie. Mon complément, ma compagne. Celle dont j’avais besoin et qui avait également besoin de moi.(page 175). Et cet autre passage encore : Autant l’avouer : de toutes les femmes que j’ai pu connaître, elle a toujours été la seule qui pensait de moi exactement ce que j’aurais pensé moi-même si je m’étais rencontré « hors de moi ». J’aurais été fasciné par l’écrivain et j’aurais trouvé l’homme assez décevant. Page 183). 

D’aucuns par-ci, par-là, ont mis en doute la sincérité de mon père dans ses autobiographies. C’est leur droit. D’ailleurs, ce problème de la sincérité tant rebattu occupait beaucoup l’esprit de mon père ; il m’en parlait souvent. Il m’avait semblé très frappé par le fait que, même dans mon journal intime, je pratiquais une forme d’autocensure, quand bien même personne ne pouvait en avoir connaissance et que je ne le destinais pas au public. Je lui avais dit : « Il est des choses que je n’ose pas coucher par écrit. » Sans vouloir me faire mousser, je pense qu’il a dû penser à moi en écrivant cette phrase, page 174, en réponse à la phrase de Cioran (« On ne devrait écrire que des livres pour y dire ce qu’on n’ose confier à personne ») : Ah ! oui ! Encore faut-il avoir le courage désespéré de se le confier à soi-même. 

Jean-Jacques Rousseau, qui aura été le grand promoteur de la littérature introspective, utilise dans ses Confessions une jolie expression en parlant de son prédécesseur en la matière, Montaigne : « Il ne se peignait que de profil ». Etant sous-entendu, bien sûr, que lui, Jean-Jacques, se peignait de face. Quant à Jacques Sternberg,  il emploie, dès les Mémoires provisoires, deux images fortes et morbides pour qualifier la démarche autobiographique : s’ouvrir le ventre à cœur ouvert et l’autopsie. D’ailleurs, l’un des titres qu’il avait sélectionnés pour Profession : mortel était Autopsie d’un insecte planétaire. Ce titre lugubre m’avait horrifié. En tout cas, l’aspiration à une sincérité radicale et absolue dans tout ce qu’il écrivait habitait bel et bien cet homme devenu autobiographe malgré lui. 

Enfin, j’ai particulièrement remarqué la rubrique Rêveries (page 307) : Il ne me faudrait pas plus de quinze jours pour faire, sur un parcours d’environ 2 000 pages, l’incontournable chef-d’œuvre que jamais aucun de mes cinquante livres publiés ne pourrait égaler. Soit rassembler en une seule masse tous mes contes généralement brefs, mes longues nouvelles triées sans indulgence, et surtout reprendre dans mes seize romans certains chapitres particulièrement réussis qui sont presque toujours très compréhensibles en dehors du contexte romanesque et deviennent tout naturellement des nouvelles parfois plus étonnantes que mes vraies nouvelles. 

Pourquoi pas ? Jolie idée, que ce best of compact, assez dans l’air du temps qui baigne notre époque de gens très pressés.  En attendant, republier l’ensemble de ses contes et nouvelles serait déjà un premier pas. C’est peut-être en bonne voie. Mais, par ailleurs, j’aimerais bien que soient republiés en bloc ses pamphlets, à savoir la Lettre aux gens malheureux, la Lettre ouverte aux Terriens qui me fait particulièrement jubiler, toutes ses chroniques du Magazine Littéraire qui lui ont valu tant d’ennemis dans le milieu littéraire, ainsi que ses chroniques de France Soir ; les trois autobiographies en un seul volume ; et l’ensemble de ses nouvelles de science-fiction. Je rêve peut-être… Mais qui sait ?  J’arrête là. Je m’aperçois que j’ai très nettement consacré beaucoup plus de pages à l’autobiographie que j’ai déclaré aimer le moins. Comme quoi, c’est toujours le dernier qui parle qui a raison ! 

Et maintenant, je m’adresse à tous les admirateurs de mon père qui lisent ce blog pour les inciter à me faire savoir si je commets des inexactitudes dans mes commentaires de son œuvre ou pour m’apporter certains éléments qui m’auraient échappé, car je ne prétends nullement être le « gardien du temple » omniscient ; et même pour me suggérer des sujets qu’ils aimeraient me voir aborder. Par ailleurs, je ne refuse pas les critiques à condition qu’elles soient étayées. Rien n’est pire que le silence ! 

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