L’affaire Siné

Dans les années fin 50, mon père connaissait bien Siné, dont un dessin orne la couverture de L’Employé  (éditions de Minuit -1958), figurant un homme pieuvre coiffé d’un chapeau melon lisant à l’envers un journal portant le même titre que le roman. Par ailleurs, Siné avait illustré, en 1960, La Géométrie dans l’Impossible (Editions Le Terrain Vague-Losfeld).

 Jacques Sternberg, dans son Dictionnaire des idées revues (Denoël -1985), le cite parmi ses  créateurs favoris : Siné fit l’effet d’une bombe aux effets particulièrement soufflants, dans le courant des années 50, quand il fut le premier à faire de l’humour pas si bête et très méchant, s’en prenant aussi bien aux infirmes qu’aux curés, aux militaires comme aux croyants, aux policiers comme aux handicapés. Ils avaient largement de quoi s’entendre, même si mon père, qui se méfiait de toute cause partisane, ne partageait pas son constant et passionnel engagement politique. 

Ce matin, j’ai signé une pétition de soutien à Siné. Pas du tout parce que c’était un des bons copains de mon père, mais, à titre personnel et en tant qu’auteur qui a écrit quelques romans très provocants sur ladite question juive. L’affaire Siné est consternante et révoltante, symptôme d’un terrorisme de la « pensée politiquement correcte et compassionnelle » qui menace de plus en plus la liberté d’esprit, alors que la France était, il n’y a pas si longtemps, le vivier des pamphlétaires les plus virulents, les plus véhéments qui fussent au monde. 

Que des Juifs sectaires et paranoïaques se mettent à hurler à l’antisémitisme à tout propos, passe encore, il y a des imbéciles fanatiques partout. Mais que, dans la foulée, des non Juifs de l’establishment s’aplatissent systématiquement en hurlant avec eux, défie l’entendement, à moins d’admettre qu’émerge réellement dans ce pays un groupe de pression juif qu’il convient de caresser dans le bon sens du poil. 

Pour Laurent Joffrin et, maintenant, la Ministre de la culture, il n’y a aucun doute : l’article de Siné, dans Charlie Hebdo, colporte cette vieille lune de l’antisémitisme sur « l’association du juif, de l’argent et du pouvoir. » J’ai beau lire et relire la petite phrase de Siné : « Jean Sarkozy vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! », je ne comprends absolument pas cette interprétation délirante,  l’évocation de cette conversion au judaïsme impliquant tout naturellement que la fiancée est juive. Et riche héritière, puisque Siné entend, à tort ou à raison, dénoncer l’arrivisme de Jean Sarkozy.

Cette levée de boucliers contre Siné est non seulement d’un rare crétinisme mais constitue surtout un grave précédent : il serait donc désormais interdit d’écrire qu’un Juif est riche. Ridicule : Dieu sait que nous autres Juifs sommes fiers de tous nos hommes (et femmes, attention à l’accusation d’antiféminisme !) illustres qui se sont distingués et continuent de se distinguer dans les arts, lettres et sciences, ainsi que dans les finances et l’économie,  prouvant ainsi que le peuple juif demeure toujours en grande forme, malgré plus de deux millénaires de persécutions. Alors pourquoi devrait-on cacher qu’il y a des Juifs riches ? La richesse d’un Juif serait-elle donc plus suspecte que celle d’un goy ? Car c’est bien cela que ces prétendus ardents défenseurs de la communauté juive finissent par laisser transparaître malgré eux. Que toutes ces belles âmes nous foutent donc la paix ! Nous sommes capables de régler nos comptes entre nous, nous ne sommes plus de pauvres victimes démunies, aussi bien en Israël qu’en Diaspora, et nous en sommes fiers également. En fin de compte, quand un goy se met à penser aux Juifs, que ce soit pour les attaquer ou les défendre, c’est immanquablement de travers et à côté de la plaque.

Un mot encore. Cette surprotection de la communauté juive est un fort mauvais service à lui rendre : on ne fait qu’attiser l’exaspération d’autres minorités certes beaucoup moins bien traitées, non par écrit, mais carrément dans leur quotidien. Les Juifs, en leurs temps difficiles dans la première moitié du XXème siècle, à l’époque où il n’était pas encore du dernier chic d’être Juif, dans certains milieux, répétaient à l’envi ce dicton : « Moins on parle des Juifs, mieux cela vaut pour eux. » A méditer, par les temps qui courent… 

Mais des raisons moins « nobles » expliquent certainement ce tollé contre Siné. Des règlements de comptes professionnels, sans doute ; bien plus sûrement, la trouille d’un procès sur le dos (ce qui traduit, beaucoup plus qu’un grand amour des Juifs, la peur d’eux), ou, pourquoi pas, plus grave encore, le fait que l’on n’a pas le droit de critiquer le rejeton du Président.   


Archive pour 29 juillet, 2008

L’affaire Siné

Dans les années fin 50, mon père connaissait bien Siné, dont un dessin orne la couverture de L’Employé  (éditions de Minuit -1958), figurant un homme pieuvre coiffé d’un chapeau melon lisant à l’envers un journal portant le même titre que le roman. Par ailleurs, Siné avait illustré, en 1960, La Géométrie dans l’Impossible (Editions Le Terrain Vague-Losfeld).

 Jacques Sternberg, dans son Dictionnaire des idées revues (Denoël -1985), le cite parmi ses  créateurs favoris : Siné fit l’effet d’une bombe aux effets particulièrement soufflants, dans le courant des années 50, quand il fut le premier à faire de l’humour pas si bête et très méchant, s’en prenant aussi bien aux infirmes qu’aux curés, aux militaires comme aux croyants, aux policiers comme aux handicapés. Ils avaient largement de quoi s’entendre, même si mon père, qui se méfiait de toute cause partisane, ne partageait pas son constant et passionnel engagement politique. 

Ce matin, j’ai signé une pétition de soutien à Siné. Pas du tout parce que c’était un des bons copains de mon père, mais, à titre personnel et en tant qu’auteur qui a écrit quelques romans très provocants sur ladite question juive. L’affaire Siné est consternante et révoltante, symptôme d’un terrorisme de la « pensée politiquement correcte et compassionnelle » qui menace de plus en plus la liberté d’esprit, alors que la France était, il n’y a pas si longtemps, le vivier des pamphlétaires les plus virulents, les plus véhéments qui fussent au monde. 

Que des Juifs sectaires et paranoïaques se mettent à hurler à l’antisémitisme à tout propos, passe encore, il y a des imbéciles fanatiques partout. Mais que, dans la foulée, des non Juifs de l’establishment s’aplatissent systématiquement en hurlant avec eux, défie l’entendement, à moins d’admettre qu’émerge réellement dans ce pays un groupe de pression juif qu’il convient de caresser dans le bon sens du poil. 

Pour Laurent Joffrin et, maintenant, la Ministre de la culture, il n’y a aucun doute : l’article de Siné, dans Charlie Hebdo, colporte cette vieille lune de l’antisémitisme sur « l’association du juif, de l’argent et du pouvoir. » J’ai beau lire et relire la petite phrase de Siné : « Jean Sarkozy vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! », je ne comprends absolument pas cette interprétation délirante,  l’évocation de cette conversion au judaïsme impliquant tout naturellement que la fiancée est juive. Et riche héritière, puisque Siné entend, à tort ou à raison, dénoncer l’arrivisme de Jean Sarkozy.

Cette levée de boucliers contre Siné est non seulement d’un rare crétinisme mais constitue surtout un grave précédent : il serait donc désormais interdit d’écrire qu’un Juif est riche. Ridicule : Dieu sait que nous autres Juifs sommes fiers de tous nos hommes (et femmes, attention à l’accusation d’antiféminisme !) illustres qui se sont distingués et continuent de se distinguer dans les arts, lettres et sciences, ainsi que dans les finances et l’économie,  prouvant ainsi que le peuple juif demeure toujours en grande forme, malgré plus de deux millénaires de persécutions. Alors pourquoi devrait-on cacher qu’il y a des Juifs riches ? La richesse d’un Juif serait-elle donc plus suspecte que celle d’un goy ? Car c’est bien cela que ces prétendus ardents défenseurs de la communauté juive finissent par laisser transparaître malgré eux. Que toutes ces belles âmes nous foutent donc la paix ! Nous sommes capables de régler nos comptes entre nous, nous ne sommes plus de pauvres victimes démunies, aussi bien en Israël qu’en Diaspora, et nous en sommes fiers également. En fin de compte, quand un goy se met à penser aux Juifs, que ce soit pour les attaquer ou les défendre, c’est immanquablement de travers et à côté de la plaque.

Un mot encore. Cette surprotection de la communauté juive est un fort mauvais service à lui rendre : on ne fait qu’attiser l’exaspération d’autres minorités certes beaucoup moins bien traitées, non par écrit, mais carrément dans leur quotidien. Les Juifs, en leurs temps difficiles dans la première moitié du XXème siècle, à l’époque où il n’était pas encore du dernier chic d’être Juif, dans certains milieux, répétaient à l’envi ce dicton : « Moins on parle des Juifs, mieux cela vaut pour eux. » A méditer, par les temps qui courent… 

Mais des raisons moins « nobles » expliquent certainement ce tollé contre Siné. Des règlements de comptes professionnels, sans doute ; bien plus sûrement, la trouille d’un procès sur le dos (ce qui traduit, beaucoup plus qu’un grand amour des Juifs, la peur d’eux), ou, pourquoi pas, plus grave encore, le fait que l’on n’a pas le droit de critiquer le rejeton du Président.   

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