Régis Jauffret

Régis Jauffret n’est pas n’importe qui pour moi. Je lui reconnais beaucoup de talent, et j’avoue lui envier sa carrière littéraire. Car nous avons eu, en tout cas, le même parcours éditorial, Denoël, puis Verticales, via Bernard Wallet. A la différence près qu’il a fini par réussir, avec la consécration de la Blanche chez Gallimard, et que, moi, je demeure scotché au fond du trou, très loin du succès d’estime que m’avait valu mon premier roman en 1982. Bien plus : avec son Histoire d’amour, il avait -involontairement, bien sûr- coupé l’herbe de mon inspiration sous les pieds, car, depuis quelque temps, à l’époque, je mijotais exactement la même idée de roman : un homme qui, soudain, sans raison précise, pénètre comme par effraction dans la vie d’une jeune femme apparemment banale. Mon père avait également adoré ce roman, ainsi que Autobiographie. Je tiens aussi Clémence Picot pour un grand livre. J’ai été complètement bluffé par cette description clinique d’un monstre aux pulsions homicides, cette femme hantée et dévastée par sa furieuse envie de tuer le môme de sa voisine. Un livre qui fait froid dans le dos, qui m’a presque terrifié, et Dieu sait que j’ai l’imagination plutôt noire. Force m’est de constater, néanmoins, que sur le plan de la noirceur et du mépris de l’être humain, Jauffret m’a battu à plate couture. Preuve en est qu’en réalité je n’ai jamais osé me soulager de mes pires fantasmes dans ma littérature, quand bien même d’aucuns pensent que j’en fais déjà trop dans le glauque et la noirceur. Il a du cran, Jauffret. 

Mais, avec Univers, univers et Microfictions, j’ai fini par décrocher. Pour le premier, un sujet très ambitieux et alléchant, cette multiplication de vies potentielles que s’invente un personnage, se succédant les unes aux autres, à la vitesse d’un cheval au galop. Mais qui finit par lasser, par chuter dans l’insignifiance et la banalité, par ne plus devenir qu’un procédé rongé jusqu’à l’os, avec la sensation que l’auteur pourrait continuer à écrire ce même livre jusqu’à la fin de ses jours. C’est précisément cela, le danger des petites histoires jamais si intéressantes que cela en soi, tout auteur normalement doué peut en imaginer une vingtaine par jour, tant que la cervelle suit. Microfictions, c’est du tout au même. Pas une seule de ces fictions ne m’a accroché.

Lacrimosa, je ne l’achèterai même pas. Pourtant, cette idée d’un dialogue entre un vivant et son mort tombe à point nommé pour moi. Question d’éthique personnelle. Je l’ai déjà écrit ici, je n’apprécie guère les autobiographies ou les autofictions. Le moi est haïssable, oh que oui. Pas la peine de l’exhiber avec tant de fierté. Profiter de sa notoriété pour étaler sa personne et sa vie intime, prendre pour acquit que cette « chère petite » personne ne peut qu’intéresser le public, quel péché de vanité et de surestimation de soi. Mais c’est la mode, décidémment. La Angot, la Millet, et, hélas, Jauffret, avec certes plus de style, en cette rentrée littéraire. Trois livres qui vont faire un tabac. Celui de Jauffret, sur le dos d’une femme qu’il a connue intimement et qui s’est suicidée -il y a six mois, dit-il. Un acte de thérapie, peut-être. Mais il aurait pu, tout aussi bien, écrire ce texte juste pour lui-même et un fond de tiroir, quitte même à le présenter un peu plus tard en pâture au public, au lieu de se ruer ainsi chez l’éditeur, rentrée littéraire obligeant.

“Des hommes comme Rousseau s’entendent à utiliser leurs faiblesses, leur lacunes, leurs fautes, comme un fumier pour leur talent. », écrivait donc Nietzsche. Sauf que Jean-Jacques, même s’il était hanté par sa personne, ne s’est décidé à écrire ses Confessions que sous la pression d’une véritable cabale contre lui, en vue de se justifier, de s’expliquer et de prouver qu’il ne correspondait pas au portrait exécrable que tiraient de lui ses détracteurs sur la place publique. N’empêche, il aura quand même ouvert cette voie royale de l’exhibitionnisme à toute une kyrielle de narcissiques et de nombrilistes, au fil des siècles.  

Je tiens un journal intime depuis l’âge de 16 ans. Je le continue. Il est gros de 10 120 pages à ce jour, soit 111 volumes. Je ne saurais donc guère nier que j’aime écrire sur moi. Mais il ne sera jamais publié. Je préfèrerais plutôt le jeter au feu, sentant ma fin approcher. Quelques personnes autour de moi, qui n’ont d’ailleurs même pas lu une seule page de ce journal, m’ont suggéré, chaque fois que j’étais visiblement en panne d’inspiration, de rechercher de la matière dans mes écrits intimes, du vécu ! du vécu ! toujours cette exigence du vécu quasiment brut et si peu littéraire. De fait, certaines périodes de ma vie, les plus sombres en fait, m’ont inspiré de nombreuses belles et fortes pages intimes qui pourraient facilement former un roman ou deux. Mais voilà, je ne veux pas. J’en suis incapable. Je rougirais de honte. Parce qu’elles sont beaucoup trop noires et choquantes. Et, surtout, parce qu’elles impliquent des personnes vivantes de mon entourage.

De même n’ai-je jamais évoqué, de manière frontale, ma personne dans mes romans. Que des proches m’y reconnaissent par-ci, par-là, bien sûr ; mais j’ai toujours eu à coeur de donner la primauté à la pure fiction, et non au vécu personnel; à l’imaginaire et aux fantasmes, et non à de dérisoires anecdotes de la vie quotidienne. Je n’appartiens nullement au type d’écrivain qui s’assied durant trois heures dans un café, calepin à la main, à l’affût des sorties amusantes, voire imbéciles d’un quelconque habitué de comptoir (pas davantage ne l’était d’ailleurs mon père). J’ai passé d’innombrables soirées dans des bars, mais pas une seule fois je n’ai glané une phrase que j’estimais assez frappante pour être reprise dans un de mes romans en cours.

En réalité, le seul et tout premier écart que je me permette avec cette mise à distance de mon moi, c’est ici, dans ce blog. Comme si la mort de mon père avait libéré ma parole. Mais elle n’a rien libéré du tout, au contraire. Car j’établis une nette distinction entre mon journal et ce blog où je n’épanche rien de vraiment intime. Je m’en tiens à mon père et à moi, à l’activité littéraire, parfois à l’actualité. Pas de quoi fouetter un chat, comme on dit, ni même dans les autobiographies de Jacques Sternberg, où prédomine l’exaltation de ses passions et de ses terreurs ; dénuées de tout psychologisme nombrilistique, de toute description des méandres de sa sexualité ; dénuées surtout de cette véritable plaie, de cet attentat à la vraie littérature que représente la propension à l’anecdote censée donner davantage de relief et de croustillant au vécu.

 

 


Archive pour août, 2008

« Le Loup des Steppes »

Dans mon journal intime du 20 décembre 1962 (j’avais donc 16 ans), j’écris : « Je transcris ci-dessous une page de Hermann Hesse, tirée de son livre Der Steppenwolf : elle doit avoir sa place dans mon journal, car, mot par mot, elle reflète ma pensée et ma conception de la vie. » Et voici donc cet extrait :

« C’est une bien belle chose que ce contentement, que cette absence de douleur, que ces jours supportables et assoupis, où ni la souffrance ni le plaisir n’osent crier, où tout chuchote et glisse sur la pointe des pieds. Malheureusement, je suis ainsi fait que c’est précisément cette satisfaction que je supporte le moins ; après une brève durée, elle me répugne et m’horripile inexprimablement, et je dois par désespoir me réfugier dans quelque autre climat, si possible par la voie des plaisirs, mais si nécessaire, par celle des douleurs. Quand je reste un peu de temps sans peine et joie, à respirer la fade et tiède abomination de ces bons jours, ou soit-disant tels, mon âme pleine d’enfantillages se sent prise d’une telle misère, d’un tourment si cuisant, que je saisis la lyre rouillée de la gratitude et que je la flanque à la figure béate du dieu engourdi de satisfaction, car je préfère une douleur franchement diabolique à cette confortable température moyenne ! Je sens me brûler une soif sauvage de sensations violentes, une fureur contre cette existence neutre, plate, réglée et stérilisée, un désir forcené de saccager quelque chose, un grand magasin, ou une cathédrale, ou moi-même, de faire des sottises enragées, d’arracher leur perruque à quelques idoles respectées, d’aider des écoliers en révolte à s’embarquer sur un paquebot, de séduire une petite fille, ou de tordre le cou à un quelconque représentant de l’ordre bourgeois. Car c’est cela que je hais, que je maudis et que j’abomine du plus profond de mon coeur : cette béatitude, cette santé, ce confort, cet optimisme soigné, ce gras et prospère élevage du moyen, du médiocre et de l’ordinaire. »

J’avais eu un coup de foudre pour Le loup des steppes, m’identifiant totalement au protagoniste vivant comme un reclus, en marge d’une société qu’il abominait. Pas très loin de « l’homme du sous-sol » de Dostoievski et du Terrier de Kafka ; ni de la pensée de Nietzsche. Je suis cohérent et immuable dans mes goûts, que, pour l’essentiel (le joyeux et serein Beckett y compris), j’avais déjà acquis entre 16 et 20 ans. En gros, il ne me restait plus qu’à découvrir Thomas Bernhard, dans les années 80, puis Nietzsche en 2000, pour parfaire mon panthéon dédié aux hommes illustres du Pessimisme et de la Révolte.

 

 

 

Jean-Jacques vu par Nietzsche

« Des hommes comme Rousseau s’entendent à utiliser leurs faiblesses, leur lacunes, leurs fautes, comme un fumier pour leur talent. Si celui-là se plaint de la corruption et de la décadence de la société comme d’une funeste conséquence de la civilisation, il y a là au fond une expérience personnelle dont l’amertume lui donne cette âpreté d’une condamnation générale et empoisonne les flèches qu’il tire ; il se soulage d’abord comme individu et pense à chercher un remède qui sera d’utilité pour la société directement, mais indirectement et grâce à elle, pour lui. » (Humain, trop humain, 617) écrit en 1878.

« Mais Rousseau, -où vraiment voulait-il revenir ? Rousseau, ce premier homme moderne, idéaliste et canaille en une seule personne, qui avait besoin de « la dignité morale » pour supporter son propre aspect, malade d’une vanité effrénée, d’un mépris effréné de lui-même. Cet avorton qui  s’est campé au seuil des temps nouveaux, voulait lui aussi le « retour à la nature » -encore une fois, où voulait-il revenir ? Je hais encore Rousseau dans la Révolution ; elle est l’expression historique de cet être à deux faces, idéaliste et canaille. La farce sanglante qui se joua alors, l’ « immoralité » de la Révolution, tout cela m’est égal ; ce que je hais, c’est sa moralité à la Rousseau, -les soi-disant « vérités » de la Révolution par lesquelles elle exerce encore son action et sa persuasion sur tout ce qui est plat et médiocre. La doctrine de l’égalité !… » (Le Crépuscule des idoles, 48) écrit en 1888, un an avant son foudroyant effondrement psychique à Turin.

 

Jean-Jacques, Nietzsche, Hölderlin, Jacques et moi

Jusqu’où aimer un écrivain ? Mes études de lettres dites modernes, je les ai entreprises au lendemain des événements de 1968, à la fac rouge de Censier, qui avait pris le relais de Nanterre où j’avais fait mes premières armes d’étudiant aussi contestataire que bourgeois dans l’âme.

 En 1969, c’était le triomphe du structuralisme, non seulement en sociologie, mais dans les études littéraires : Barthes, Lucaks, Todorov… Règle de base : seul le texte compte. Foin des biographies exhaustives des auteurs sur leur sexualité, leurs déboires de santé et tares psychologiques. Exactement le contraire de ce qui gouverne l’actuel air du temps (car, pour un peu, on va bientôt juger de l’action politique de Nicolas à l’aune du nombre de coups qu’il tire avec Carla). L’oeuvre, et  non l’homme. Mais de quoi dépend alors l’oeuvre ? De ce que les antagonismes de classes sécrètent. Donc, l’homme, oui, mais dans les strictes limites de son appartenance à une classe sociale déterminée. Un point de vue marxiste qui m’enchantait. Concrètement, cette évidence qui n’en était pas vraiment une, à l’époque : la description que Zola fait, par exemple, des ouvriers dans « L’assommoir » n’est pas objective, mais conditionnée par les inévitables stéréotypes de sa mentalité de petit bourgeois.

J’en reviens donc à ma question préliminaire: jusqu’où peut-on aimer un écrivain? C’est l’admiration de son oeuvre qui convie à s’intéresser à l’homme qu’il est ou a été. Alors, l’on cède à l’envie de lire sa biographie, moi comme les autres. Une biographie qui ne serait pas seulement « marxiste », donc puritaine, mais davantage ouverte sur l’être de chair et de sueur. Et, parmi nos auteurs préférés, approchés au-delà de leur oeuvre, il en est qui déçoivent ou qui ne vous inspirent rien de particulier; d’autres qui vous touchent. Si je m’en tiens à mes écrivains privilégiés, la vie très mondaine de ces grands esthètes qu’étaient Proust et James m’a passablement ennuyé, impossible pour moi de sympathiser avec de telles chochottes. Le caractère teigneux, doublé de mégacrises d’épilepsie, de Dostoievski, m’a plutôt repoussé, alors même que ses personnages romanesques sont ceux auxquels je m’identifie le plus spontanément; Kafka ne m’a pas davantage séduit, trop sage, trop coincé sans doute, je ne saurais dire précisément.

Les seuls écrivains qui m’inspirent une vraie tendresse, ce sont : Jean-Jacques (on va finir par le savoir !), Friedrich Nietzsche (qui pointe de plus en plus son nez dans ce blog) et Friedrich Hölderlin, vous savez : le « fou de Tübingen, dans sa tour ». Et mon père aussi, mais bon, je suis son fils. Qu’avaient de commun Jean-Jacques et les deux Friedrich ? L’introversion, un amour immodéré de la solitude, une très piètre carrière amoureuse ou sexuelle, mais, avant tout, une totale inaptitude au bonheur. Au point que les deux Friedrich ont basculé dans la folie, et Jean-Jacques l’aura évité de justesse. Qu’avaient de commun Jean-Jacques et Friedrich (le philosophe au marteau) ? Pas seulement leur vie de grand frustré, mais un esprit rebelle et marginal : ils ont été, chacun à leur manière, des esprits forts qui détestaient pourtant les discours entortillés et mensongers des philosophes ; leur raison marchait à l’affectif, au passionnel. Et, l’un comme l’autre, ils avaient une écriture « grand style », aussi éloquente qu’agressive. Des pamphlétaires dans l’âme qui pensaient librement et dans l’excès, tout comme Jacques, mon père, lequel n’a pas du tout eu une vie de grand frustré, mais qui, lorsqu’il se mêlait de discourir sur l’être humain et la société, déployait une rare virulence ; bien plus, son mépris du genre humain était une des sources majeures de son inspiration. En cela, Jean-Jacques, Jacques et Friedrich sont des écrivains on ne peut plus roboratifs. Ils vous sapent le monde dessous vos pieds avec panache, ils bousculent croyances, clichés et normes avec une féroce jubilation.  

Mais voilà, je ne comprends pas pourquoi cette « bande des trois » ne s’entendaient pas. Nietzsche, visiblement, tenait Jean-Jacques en piètre estime, et Jacques ne voulait entendre parler ni de Jean-Jacques ni de Nietzsche, pourtant auteur prolifique d’aphorismes cinglants. Jacques se méfiait-il de cette maléfique aura d’idole nazie qui a collé à la peau de Friedrich, pas mal de temps après la guerre ? Nul doute que Friedrich a été dévoyé par les nazis : il éprouvait même une franche sympathie pour les Juifs et détestait les Allemands, les nationalistes et les antisémites de tout poil au point de se brouiller avec sa soeur. Il n’était certes pas un grand démocrate dans l’âme, mais moi non plus, ce qui ne fait pas de moi un nazi pour autant. Un communiste, oui, peut-être bien !

Bref, qu’est-ce qui m’unit tellement à mes trois auteurs ? L’inaptitude au bonheur, sans doute, cette sombre vision de l’existence et de l’être humain, leur extrême fragilité ; je n’aime rien tant chez autrui que sa fêlure, sa brèche même invisible ; sa souffrance, autant dire.

Jacques S. était sans illusions sur l’être humain et le monde, encore moins sur la vie qui rime avec la mort, mais il s’en est mieux tiré que mes célébrités. Peut-être son tempérament juif, cet acharnement à survivre, son maître-mot qui est aussi le slogan du peuple juif. Il a choisi de mordre dans la vie à pleines dents (quel cliché ! mais j’aime cette image), d’en profiter, non pas comme un vulgaire jouisseur, mais comme un philosophe à l’antique, celui qui éprouve au tréfonds de lui-même que la mort se rapproche de jour en jour ; mû, même dans ses rapports avec le sexe et les femmes, par cette seule et unique terreur du saut dans le néant. Mon père n’était pas un homme pétri de bonheur, il donnait le change, il sauvait les meubles et l’apparence, n’hésitant pas à faire le clown avec autrui ; il était vraiment un profond angoissé, et sa littérature si noire en atteste, sa littérature qui était un combat quotidien contre sa fatale et si banale destinée, celle-là même qu’il a fini par rencontrer en cette matinée encore couleur nuit du 11 octobre 2006, à cinq heures vingt pour être précis, veillé par son épouse, dans une triste chambre de l’Hôtel-Dieu. Je ne veux pas me souvenir de ces moments-là, mais je m’en souviens malgré moi : le 10 octobre 2006, vers onze heures du matin, il était recroquevillé, agité, et je l’ai entendu murmurer : « Je vais mourir ». Et, peu après, en effet, il avait basculé dans ce que je ne reconnaissais pas pour ce qu’elle était -une entrée en agonie-, ayant adopté cette position de gisant qu’il ne devait plus quitter, bouche ouverte, d’où sortait une respiration bruyante. J’évite de me poser la question, mais toujours malgré moi, je me la pose souvent et l’écarte aussitôt : « Cet homme qui était nourri d’une telle terreur de mourir, quelles pensées ont bien pu lui traverser l’esprit, alors qu’il se sentait déjà broyé par les serres de son ennemie la plus redoutable ? » Peut-être a-t-il songé à notre Dieu-qui-n’existe-pas qui l’aurait nargué, selon ses propres termes dans ses Contes griffus : « Alors, Sternberg, mon absence t’aura salement gâché la vie, non ? »

Sternberg aura pleinement vécu, au diapason de ses désirs, en homme libre ; nul ne pourrait dire de son existence qu’elle a été un ratage, même s’il eût souhaité un surplus de reconnaissance de l’écrivain qu’il était. En revanche, mes âmes soeurs, Rousseau, Nietzsche et Hölderlin n’ont connu que la souffrance, une vie pitoyable, bien en deçà de leurs moyens intellectuels. Jean-Jacques a certes connu la célébrité, une gloire que ce rat de Voltaire lui enviait ; mais cette renommée, il l’a éprouvée comme une chute hors du paradis, comme la source de tous ses maux. La foudre de Dieu est tombée soudain sur Nietzsche comme pour dévaster sa cervelle dont jaillissaient tant d’invectives blasphématoires. Un seul et malheureux amour, la « céleste » Diotima, aura enténébré l’esprit de Hölderlin, le plus grand poète allemand, pendant ses trente-sept dernières années. C’est en ces hommes-là que je me reconnais -bien que je n’aie évidemment pas leur génie-, par empathie, par compassion ; ces hommes solitaires qui rêvaient davantage qu’ils ne vivaient, ces âmes meurtries mais passionnées.

 

 

Actualité (1)

Au fait, il comparaît quand en justice, Siné, poursuivi par la LICRA ? Le 9 septembre, je crois me souvenir. Je serai dans les Cévennes. Mais est-ce que les médias en parleront haut et fort ? J’en doute. Toutes ces affaires tonitruantes qui se dégonflent de façon si abrupte. L’ère du zapping forcené. Et, au fait, le sinistre Fofana, que devient-il ? On n’en entend absolument plus parler, étrange. C’est si long que cela, une instruction ? Les faits remontent quand même au début de 2006. Serait-ce prouver la circonstance aggravée de l’antisémitisme qui nécessiterait autant de temps ? De plus en plus étrange. Ledit antisémitisme ne serait donc pas aussi criant qu’on a bien voulu nous le faire croire. Tout ce tollé qui a abouti à une humiliante manifestation de protestation de ces Juifs que l’on avait parqués à vingt mètres ou même plus en arrière du carré du Tout-Paris mondain des Droits de l’homme. Histoire que, cette fois-ci, une bombe ne frappe pas que des Français innocents ! Cette brute de Fofana qui a eu, en plus, le malheur -comme si son meurtre n’était déjà pas assez horrible en soi- de penser qu’il serait a priori plus rentable de prendre un Juif en otage plutôt qu’un maghrébin forcément sans le sou. Il s’est planté en beauté, la famille du pauvre Ilan ne roulait pas sur l’or.

Les grosses têtes pensantes de la politique dispensent beaucoup de conneries, depuis quelque temps. On trouve normal que Cohn-Bendit (qui me paraissait d’une autre envergure autrefois en mai 68) assimile, pour protester contre la présence du Président à l’inauguration des J.O,  la Chine à l’Allemagne nazie, et, encore plus crétin, qu’il dénonce l’effigie de Mao-Tsé-Toung, le père de la révolution chinoise, sous laquelle devront se dérouler les Jeux. Mais les Chinois ont entendu la leçon, apparemment : leur époque révolutionnaire, complètement squeezée de leur histoire nationale retracée par un spectacle de chorégraphie quelque peu kitsch au moment de l’inauguration. Et l’effigie de Mao, elle se trouvait où ? Pas un seul plan de télé qui l’ait montrée… Et, Olivier Besancenot, qui vient d’en sortir une bien bonne aussi : une révolution n’est pas à exclure dans notre pays, vu la crise dans laquelle le capitalisme est plongé, ça risque de chauffer, camarades, et on va s’y préparer, ajoute-t-il. Une révolution en France ? Et qui va la faire, cette révolution ? Il y a encore un prolétariat digne de ce nom dans ce pays ? Ou alors l’on compte sur les banlieues sinistrées et les SDF ? Déjà, en mai 68, il fallait être singulièrement naïf pour croire en la possibilité d’une révolution, alors, quarante ans après… On tremble ! Faudra que Sarkozy trouve une arme plus efficace que son karcher, oh là, je vais vite planquer mes économies en Suisse, tiens.

Mais bon, on a quand même trouvé une nouvelle cause à défendre, portée à bout de bras par BHL et le fils de son bouffon Glucksmann :  la Georgie, lâchement attaquée par la Russie, et, pan, de nouveau le spectre de la guerre froide et l’épouvantail du crypto-communisme qui colle finalement à la peau des Russes, c’est plus fort qu’eux, le naturel revenant au galop. BHL, c’est son obsession, l’anti-communisme tout naturellement doublé d’un pro-américanisme frénétique, il a bâti sa carrière là-dessus, avec sa Barbarie à visage humain, en 1977, ce simpliste et abusif amalgame des totalitarismes nazi et bolchévique (qui remonte d’ailleurs à Hanna Arendt, sauf erreur de ma part), dans la foulée des témoignages du faux Dostoievski qui vient de mourir, ledit Soljenitsyne, aussi nationaliste, réac et mystique, mais sans le génie du vrai Fédor. Le même BHL qui osait s’écrier, lors de l’invasion américaine en Afghanistan, dans un article quelque chose du genre « Preuve est faite qu’un peuple peut se libérer de n’importe quelle tyrannie ». Ouais, moyennant un déluge de bombes américaines sur des gens qui devaient être à peine aussi armés que les Polonais avec leurs lances au moment de l’invasion allemande en 1939. Et son article sur la dernière guerre au Liban : « Sderot, ville martyre ! » s’écriait-il. Quelle indécence au regard des milliers de civils morts sous les bombardements de Tsahal !

 

 

 

 

Dieu et ses religions

Dans l’Histoire du Monde que je potasse ferme, comme si je devais passer un concours d’agrégation de prof d’histoire dans les six mois qui viennent, toutes les descriptions ayant trait aux diverses religions me tombent immanquablement des mains et de la raison qui gouverne mon esprit. La foi et la croyance méprisent souverainement la raison, et c’est bien cela que je déteste.

Le christianisme (surtout le catholicisme) la religion la plus meurtrière et hypocrite, bien plus que l’Islam, toujours au service du pouvoir et des nantis, avec ses dogmes incompréhensibles -que peut bien signifier cette abracadabrante histoire de sainte Trinité, ce polythéisme déguisé ?-; cette religion à vocation universelle donc à prétention ouvertement hégémonique, fondée sur l’enseignement du Christ, ah oui ! parlons-en. Cet horrible « Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui l’autre joue. » Dire que d’aucuns en font un révolutionnaire ! Et le mirage de cet incrédible royaume des cieux dont il nous bassine de façon obsessionnelle ?  »Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! », puis cet aveu de son étourdissante démagogie, qui répond à une question de ses disciples : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles? » : « Je leur parle en paraboles, parce qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en entendant ils n’entendent ni ne comprennent. » A qui s’adressait donc le Christ ? Aux abrutis de tout poil, c’est clair. Une religion de faibles, d’esclaves et de crédules, disait en gros Nietzsche. Qui, au final, ne les aura que mieux exploités et dupés, au nom du sinistre crucifié dont on ne saura jamais quelles furent ses réelles intentions. Et si Jésus était l’envoyé du Diable sur terre ?

On fait grand cas du bouddhisme qui, je sais, je sais, n’est pas tant une religion qu’une pensée dite philosophique. Une pensée vouée à transformer l’être humain en légume quasi grabataire, en surzombie. Ce fameux Nirvana, qui passe par l’annihilation des désirs et des souffrances, autant dire par la dépossession de tout ce qui incarne le plus fort de la vie. Ce qui n’empêche pas pour autant le Daila Lama d’avoir l’air d’un petit bonhomme facétieux et madré qui ne s’en laisse pas compter par les désolantes simagrées des membres de la classe politique française qui s’empressent à reculons et en tout cas par pur et criant opportunisme de venir lui faire risette.

L’Islam, je n’en dirai pas grand-chose. Une religion qui a été conquérante, oui, mais quelle civilisation, quand même, en ce temps où l’Europe n’était qu’un trou à barbares incultes. Une religion très pompée du judaïsme, ce qui est un plus pour moi. Du judaïsme, précisément, je ne dirai pas grand-chose non plus. C’est trop compliqué. Mon père, dans une interview à l’occasion de la sortie de ses histoires sur Dieu, moi et les autres, avait déclaré :   »Dans mon livre, il y a d’abord le côté aberrant de ne pas croire en Dieu et de faire comme si on y croyait. C’est très juif, ça. Le Juif a toujours énormément dialogué avec Dieu…. Albert Cohen dans ses carnets écrit des supplications à Dieu auquel il ne croit pas. Il y a cette phrase extraordinaire de lui que je cite de mémoire : Tu sais bien, mon Dieu, qu’il n’y a que toi qui aies compté pour moi, même si tu n’existes pas. » Et, vrai, notre-Dieu-qui-n’existe-pas est un personnage formidable. Il a vraiment tous les défauts de la mère juive, telle qu’on la caricature : jaloux, possessif, exclusif, susceptible et exigeant, culpabilisant, atteint d’un sentiment de mal aimé à nul autre pareil, sans cesse dans le chantage affectif, colérique, etc. En échange, il a fourgué à son peuple une terre pourrie qui, deux mille ans après, est devenu le seul et unique coin de la planète où les Juifs doivent encore lutter pour leur survie. Et, au fait, Yaveh, il était où, pendant la guerre ? Pourquoi se taisait-il ? On s’est souvent posé cette question, oui. Il se planquait ? Il a été arrêté dans une quelconque rafle et gazé ni vu ni connu ? Ce Dieu-là, j’en parle d’ailleurs dans mon dernier livre Tuez-moi (pages 101 à 105), le seul passage vraiment drôle et dans la veine de l’An prochain à Auschwitz dans ce livre par ailleurs assez funèbre ; Dieu qui squatte le domicile de mon personnage et lui en fait baver un maximum.  

Bref, ne demandez jamais à un Juif d’attaquer sa religion, même s’il est athée. Quelque part, elle lui tient trop à coeur, elle fait partie de son identité. Il me revient l’histoire juive suivante :

« Une dizaine de Juifs se retrouvent, après un naufrage, sur une île déserte. Au bout d’un certain temps, des sauveteurs les retrouvent. Au vu de deux constructions strictements semblables et bâties l’une à côté de l’autre, ils interrogent les Juifs. « C’est quoi, ces deux bâtiments? -Ce sont deux synagogues. -Deux synagogues pour une dizaine de personnes ? -Oui. L’une pour ceux qui croient en Dieu, l’autre pour ceux qui n’y croient pas. »

Pour terminer, voyons ce que Sternberg écrit sur la religion, dans son dictionnaire des idées revues:  « J’ai toujours haï la religion parce qu’elle exclut tout humour. De même, je déteste les églises et les cathédrales, ces pompeuses architectures qui sanctifient le grand Rien et ont englouti des fortunes qu’on aurait pu distribuer à des humains, au nom de la mythique charité chrétienne. Mais je serais volontiers entré dans une église appelée Notre-Dame des Athées. » Cela m’évoque un lugubre souvenir. Cet après-midi du jeudi 5 octobre 2006 où il a fallu hospitaliser mon père qui allait de plus en plus mal, à seulement six jours de sa mort. Dans l’ambulance, il a demandé : « Où allons-nous ? » Je lui ai répondu: « A l’Hôtel-Dieu. » -C’est où ? -Juste à côté de Notre-Dame. -Charmant ! avait-il lâché d’un ton méprisant, en levant les yeux au ciel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sternberg, les psys et les universitaires

Il n’échappera à personne que, depuis quelque temps, j’écris « Sternberg » et non plus « Jacques Sternberg ». Aurais-je donc fini par admettre qu’il n’y a qu’un seul Sternberg écrivain ? Qu’en penserait donc un psy ?

Je reviens à mon portait clinique de J.S. Je le relis, et une chose me frappe. Il transpire vraiment une admiration à peine latente. « Intelligence originale, largement supérieure à la moyenne ». Ben, voyons ! D’un autre côté, c’est la vérité, et même une évidence qui se répercute jusque dans ses résultats du Rorschach. « L’imagination est évidemment prévalente ». Cet évidemment (c’est-à-dire : Comment pourrait-il en être autrement ?) qui trahit la partialité de l’apprenti psy que j’étais. Et si, en définitive, ce portrait du père en disait également long sur le fils de ?

Je n’ai jamais communiqué ce portrait à mon père. Il n’était pas du tout demandeur, notoirement hostile aux psys et à tout ce qui ressemblait de loin ou de près à la psychologie. J’imagine d’ailleurs sa tête, s’il avait dû lire ma prose analytique. Il aurait écarquillé les yeux de stupéfaction, poussé ce « Hein ! » prolongé qui marquait habituellement sa sidération et son incompréhension. Cela n’aurait pas arrangé sa piètre opinion de la psychologie. Et, finalement, il serait écrié : « Je ne comprends pas un seul mot de ce que tu as écrit ! »

 Les longues descriptions aussi psychologisantes que tortueuses, à la Henry James ou à la Proust, n’étaient pas (et volontairement) son fort, dans sa littérature. Ce parti pris se retrouvait, également, dans le Nouveau roman (et c’était peut-être une des raisons pour laquelle Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit, avait été séduit par le manuscrit de L’Employé, en 1958, lequel était vraiment un roman nouveau au sens plein du terme). Cependant, mon père n’était pas dénué, dans la vie, de tout sens psychologique. Il marchait à l’intuition, souvent clairvoyante ; il était dans l’immédiateté ; tout comme Rousseau, il sentait avant de penser.   

Il avait décidément une sainte horreur (ah! son fameux « J’ai horreur de », violemment accentué sur la dernière syllabe, que j’ai repris malgré moi) de tout grand discours empreint de pédantisme universitaire. Il ne méprisait pas seulement l’Université, mais tout le système éducatif. Il aurait volontiers partagé les théories de Jean-Jacques dans son Emile -eût-il accepté de les lire- qui, en gros, rejetaient toute éducation intellectuelle avant les seize ans du gamin. Haro sur la lecture, l’écriture, la musique, l’histoire, mais aussi -ce qui est bien, en revanche- sur l’éducation religieuse. Toujours au nom de son dogme : sentir avant de penser.

Pour ma part, autant je ne dois rien à l’école et au lycée, autant les études supérieures m’ont donné la sensation de devenir nettement plus intelligent ; je ne dis pas « plus cultivé » (puisque je l’étais déjà pas mal à 11 ans, sans vouloir me vanter, une fois n’étant pas coutume ), mais « plus intelligent », nuance ! Je pense que, indéniablement, les études supérieures apprennent à penser et à s’exprimer d’une façon logique et rigoureuse, synthétique -et analytique quand il le faut vraiment-, dont sont dépourvues en général les personnes sans bagage universitaire.

Et mon père, malgré tout son dédain de l’université, ne m’aura jamais empêché de prolonger mes études sur les bancs de la fac jusqu’à plus soif. Pas l’ombre d’une remarque. Juste la précision :  »On n’a pas besoin de suivre des études supérieures pour devenir un écrivain ou même un journaliste. » Ce qui était vrai.  Et, tiens, voici deux appréciations de mon père sur l’université tirées de son Dictionnaires des idées revues:

« Universitaire (extraits) : Un véritable créateur n’a pas besoin de se gaver, comme une oie, de la pâtée culturelle de l’université. A force d’ingurgiter, cela finit par lui enlever toute fraîcheur et ne lui donner, en échange, que des modèles, des sources de plagiat. Quand on pense que ceux qui donnèrent au jazz toute sa vie, sa vitalité, son originalité, ne connaissaient même pas le solfège. »

« Université »: Univercécité conviendrait mieux, dans la plupart des cas. »

Il avait toutefois une mentalité assez élitiste et égocentrique. Ses opinions, il ne les tirait que de sa seule et propre personne. N’ayant pas même décroché le bac (mais il avait d’autres chats à fouetter à Cannes 40-41 et pas forcément si désagréables que cela à fouetter !), il s’était totalement fait lui-même, au gré de ses goûts personnels et la guerre aidant (eh oui ! la guerre peut aider pour peu que l’on en survive, c’est malheureux à dire mais c’est ainsi). Il possédait une authentique et énergique nature d’autodidacte. Et il est devenu un non moins authentique écrivain. Mais un tel destin n’est pas donné à tout le monde. Car, alors, on en fait quoi, des gens beaucoup moins doués, qui représentent quand même une écrasante majorité ? Les études aident, cela sert à cela. A vous extirper de l’ignorance, du vide intellectuel et d’un mode de pensée mal dégrossi -pourvu que vous ayez des parents qui puissent vous paier des études prolongées. La pensée créative et divergente n’est que l’apanage des happy few, qui, contrairement à l’idée reçue, ne sont pas tous des rejetons de la « haute ».

La psychologie m’aura passionné pendant plusieurs décennies. Déjà aux confins de l’adolescence, j’avais le nez plongé dans des livres non seulement de biologie mais de psychiatrie. La maladie mentale m’attirait irrésistiblement. Mais je n’en étais pas au même stade que Dostoievski (autre écrivain auquel je voue une grande admiration, mais sans tendresse pour l’homme qu’il était), auteur de cette phrase qui m’a toujours amusé : « J’ai un grand projet : devenir fou. » A vrai dire, l’assez brillant succès de mes tardives études de psychologie ayant débouché sur une année de chômage jusqu’à ce que je m’introduise dans le peu séduisant rang de petit fonctionnaire de ministère, je me suis complètement détourné de la psychologie, et même de mon cher Freud, lequel faisait tant « rigoler » mon père.

En ne devenant pas un psychologue professionnel, je n’ai peut-être pas loupé grand-chose ; j’ai sans doute même évité un redoutable échec. En première année de psycho, j’avais posé à un de mes professeurs la question suivante : « Peut-on exercer le métier de psychologue quand on est soi-même très névrosé ? » C’est dire que j’avais de sérieux doutes sur mes aptitudes dans ce domaine. Et, aujourd’hui encore, deux femmes -ma mère et ma compagne- me disent quelquefois : « Pour quelqu’un qui a un DESS de psychologie, tu es vraiment peu psychologue. » Dont acte. Il n’en demeure pas moins que, sur le plan de ma carrière professionnelle révolue, puisque je suis à la retraite depuis un an, je songe : « Si cela était à refaire, je suivrais des études de médecine pour devenir psychiatre. » En ajoutant parfois, histoire de rire : « psychiatre dans un goulag ».

Quant aux grands discours, ils m’ont en fait toujours tapé sur les nerfs. En mai 68, tout particulièrement. Mais sans doute un peu par envie de tous ces beaux parleurs, étant quelque peu un handicapé de la parole. Encore un trait qui me différenciait de mon père.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sternberg vu à travers le test de Rorschach

 La première planche parmi les dix du test de RorschachEn 1980, alors que j’achevais mes études de psychologie industrielle, cette seconde chance que je m’étais donnée pour changer de vie, après six ans dans une compagnie d’assurances, je m’étais passionné pour le test de Rorschach (dit le « test des taches d’encre »). En gros, l’interprétation des 10 taches d’encre que comporte ce test -utilisé, à l’origine, en psychiatrie, mais, depuis, détourné au profit de l’embauche de cadres supérieurs dans de grosses sociétés- permet d’apprécier le comportement d’un individu face à toute situation nouvelle, son type d’intelligence, son imagination, son affectivité et son adaptation au réel.  

J’avais soumis tout mon entourage, ainsi que bien d’autres personnes recrutées par petite annonce, à ce test. Et, entre autres, mon père s’était prêté au jeu. Je livre ci-dessous le compte rendu de ses résultats que j’avais rédigé. Dans le jargon psychologique de rigueur, bien sûr, et que l’on voudra bien me pardonner aujourd’hui. Mais, auparavant, voici, à titre d’exemple, la réponse de mon père à la planche n° 1 (cf photo) qui annonce à merveille la couleur du reste de ses réponses :

« Un couple d’anges imbéciles coïtant en plein vol, qui lève les bras en signe de victoire. Ils sont mitraillés, à l’avant, par un avion. » (La réponse banale étant : un oiseau ou une chauve-souris ou un papillon).

Donc voici mon compte-rendu daté du 13 mai 1980, il avait 57 ans :

  »Intelligence

Intelligence originale, largement supérieure à la moyenne, essentiellement abstraite. L’approche des situations est rapide, directe, audacieuse et procède exclusivement d’un coup d’oeil synthétique immédiat qui saisit les grandes lignes du problème, sans s’attacher aux détails. Le désir de réalisation, l’ambition intellectuelle et la volonté de briller en refusant toute banalité et toute facilité sont manifestes. Il y a là le goût du risque intellectuel, et un dédain du conformisme ouvertement affiché. L’imagination est évidemment prévalente, et, si, parfois, on observe, dans son interprétation, des généralisations un peu sommaires, le sens de l’observation et la précision du jugement demeurent excellents. Les associations d’idées sont promptes et multiples ; JS sait faire vivre les choses, se mettre en situation. Il a un don d’organisation quasi autoritaire qui le pousse à s’approprier à son gré les situations et à rejeter ouvertement tout ce qui l’ennuie ou peut l’embarrasser. D’où un point de vue un peu systématique, peu nuancé, qui fait fi de toute finasserie; un avis tranchant du genre « C’est ça et pas autre chose. » Mis en situation difficile, il escamote et esquive ; il ne veut pas se montrer persévérant pour ce qui ne l’intéresse pas suffisamment. L’analyse minutieuse lui fait défaut, son esprit semble peu souple et assez expéditif. Il aime tout ce qui est concis, net et sans bavures, cohérent. Il s’agit du type même de l’intelligence créative difficile à évaluer, de la pensée divergente et par définition désobéissante et rebelle à toute tentative de classification ou d’évaluation rigoureuse.

Affectivité

La personnalité présente une extraversion de surface. Les affects, les émotions sont spontanément libérés sur un mode impulsif. JS est un être émotif, très sensible et réceptif, impressionnable, égocentrique, aux réactions parfois brusques et inattendues. Le contact humain peut être établi sur la base de cette apparente ouverture de la personnalité qui ne procède pourtant que d’une grande émotivité et d’une agitation intérieure difficilement contrôlées. Car, en même temps, de fortes tendances introversives mobilisent son énergie dans le déroulement de sa vie imaginaire en stabilisant des pulsions qui seraient, autrement, assez violentes. Le primat de la dimension fantastique est écrasant et l’empêche d’appréhender les situations avec rationalisme et objectivité. Ses affects puissants transfigurent ces situations. L’affectivité semble en effet très coupée d’autrui, narcissique et tournée vers soi. Les sentiments qui pourraient lui permettre de vivre en harmonie avec le monde extérieur et d’établir un contact authentique sont nettement réprimés par un comportement de fuite et de refus ostensible. La vitalité et les pulsions sont vigoureuses, presque sauvages. L’agressivité, la morbidité presque provocante, le désir de domination et la volonté de puissance transparaissent nettement au fil des fantasmes qui sous-tendent ses interprétations. Il est clair que des conflits violents agitent JS, qui vit dans une perpétuelle dialectique de l’envol et de la chute, aussi bien intellectuellement qu’affectivement. Dans l’ensemble, une personnalité chaotique, agitée et inquiète, pleine de vitalité et d’appétits violents, mais dont la majeure partie des pulsions demeure canalisée par une riche vie imaginaire qui organise son repli intérieur et son comportement de fuite, en dépit de son goût de la provocation.

Interrogé sur les planches du test qu’il préfère, JS répond: « Aucune. Il n’y en a pas une que j’accrocherais au mur chez moi. «  

Personnellement, 28 ans après et en toute objectivité, je trouve ce portrait psychologique assez conforme à la réalité. On m’objectera que mon interprétation des résultats devait être fortement biaisée parce que je connaissais bien mon « patient ». Reste à savoir si, à cette époque, je le connaissais tant que cela. A mon avis, non. Mais, aujourd’hui, sans même parler de sa personnalité, il me semble que cette description correspond très bien à sa littérature, et, dans ce cas-là, autant dire à ce qu’il était profondément.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

Pays, langues, cultures

Je me souviendrai toujours de cette carte du monde présentée il y a au moins une vingtaine d’années dans le cadre d’une exposition sur le surréalisme à Beaubourg. Elle avait ceci de particulier qu’elle était totalement subjective : se trouvaient effaçée du planisphère l’existence d’un bon nombre de pays et, conservées, les contrées qui séduisaient vraiment l’ordonnateur de ce monde réaménagé selon ses goûts personnels.

Je ne me remémore guère des heureux élus qui avaient obtenu leur droit de survie sur la planète, mais au final il ne restait pas grand-chose. Pour ma part, je ne serais guère plus magnanime. Pour le continent des Amériques, je ne sauve que les Etats-Unis, plus particulièrement New-York et San Francisco ; et, en Amérique latine, le Brésil, l’Argentine et le Chili. En Afrique, tous les pays bordés par la Méditerranée. En Asie, les pays islamiques et, bien sûr, le petit mouchoir de poche dénommé Israël qui se trouve malencontreusement coincé entre eux, c’est « la faute à pas de bol ». La Chine aurait pu demeurer dans mon panthéon, elle l’a été durant tout le règne de l’empereur rouge Mao, mais depuis la mort de ce dernier en septembre 1976, je l’ai biffée de la carte. L’Inde, exclue d’office pour sa pauvreté qui dépasse les limites de la bienséance et sa culture que je ne supporte absolument pas (Je ne suis pas resté plus d’une demi-heure lors d’une projection de cet immortel chef-d’oeuvre du cinéma indien que représente Le salon de musique ; tout m’était insoutenable, la musique justement, le physique des gens, la langue, sans parler de la soporifique lenteur du film). Bien sûr, je conserve l’intégralité de l’Europe, Russie y compris.  Quant à l’Océanie, je n’en pense strictement rien, car c’est beaucoup trop éloigné de moi qui n’ose affronter un vol d’avion supérieur à quatre heures. Au total, j’ai une nette préférence pour les pays riches et un dégoût aussi net pour les poubelles du Tiers-Monde et ce que l’on appelle les paradis exotiques. Restranscrit sur le planisphère, cela biffe pas mal de monde.

Mon père faisait mieux que moi, dans le genre. Casanier et aérophobique, il se sera limité aux côtes françaises et belges (poussé par son Solex et son dériveur), au Cantal (poussé par le vent de l’Histoire en 1943) ; côté villes, Anvers (poussé par le hasard de sa naissance), Bruxelles, puis Paris ( poussé par sa femme qui rêvait d’y vivre ; et, à cet égard, il avait déclaré, lors d’un passage au tout dernier Bouillon de culture de Pivot, qu’il serait incapable de dire où se trouvait exactement le Panthéon ; mais je pense qu’il en rajoutait un peu dans son numéro d’idiot galactique). A noter, une audacieuse incursion en Sicile, en septembre 1964, invité par le Club Méditerranée pour donner une conférence sur l’humour. Et il avait, en tête, deux pays : les Etats-Unis évidemment, et, dans une moindre mesure, la Belgique à laquelle il trouvait certains charmes, peut-être celui de la nostalgie de son enfance. Que je sache, il n’aimait pas trop la France, si l’on en juge par sa virulente Lettre aux gens malheureux et qui ont raison de l’être, même si, avec les années, il avait fini par tempérer sa détestation. Avec un planisphère réduit à un pays et demi en tout et pour tout, il faisait vraiment plus fort que moi.

J’ai visité davantage de pays que lui, assurément, bien que je n’aie jamais été victime d’une intense bougeotte. L’Italie, la Grèce, l’Angleterre (avant tout Londres), le Portugal (Lisbonne), l’Allemagne (Heidelberg, Munich et Hambourg), la Suisse, les Pays-Bas, la Belgique, Moscou et Leningrad, la Tunisie, l’Irlande, l’ex Yougoslavie, Budapest et Istanboul. Je connais plusieurs langues : l’anglais et l’allemand, couramment; le russe, l’italien, et quelques rudiments d’hébreu, de grec ancien et moderne. Sans parler du français  que je crois maîtriser à peu près. Avec un tel goût pour l’apprentissage des langues, j’aurais pu tâter de l’espagnol, mais j’en déteste les sonorités.  

Sans doute en mal d’identité, j’aurai été la proie, tout au long de mon existence, de véritables tocades et emballements frénétiques pour divers pays successifs, dont  l’URSS, les Etats-Unis (début des années 60), l’Angleterre et la Chine (années 60-70), l’Allemagne (années 80-90) et la Grèce (de 1993 à 2004), outre mes crises de judéité à éclipses. Non pour des raisons d’ordre touristique (hormis la Grèce dont les paysages de mer et montagne sont vraiment les plus « scandaleusement » beaux qu’il m’ait été donné de voir), mais par amour de leur culture et de leur histoire, par affinités politiques aussi, s’agissant de l’URSS et de la Chine révolutionnaire . Maintenant, avec l’âge et la chute des grandes idéologies du XXème siècle, j’ai perdu toutes ces passions plus ou moins artificielles. Pour ce que devient le monde, gagné par la lèpre du libéralisme économique, tous ces pays ont cessé de m’intéresser, à la seule exception d’Israël, mais pour des raisons purement affectives. « La fin de l’Histoire », peut-être bien, d’une certaine façon. Ou de mon histoire à moi.

Il ne me reste plus qu’à être français. Naturalisé à l’âge de 23 ans seulement, pour échapper au service militaire belge qui me menaçait alors que je n’avais pas terminé mes études supérieures. Est-ce que je me sens français ? Pas trop. Ce que j’aime de la France se limite à tout son passé révolutionnaire, à ses grands romans du XIXème siècle (Jean-Jacques n’était pas français, mais suisse, et je hais Voltaire), à son incomparable capitale, et au charme de ses femmes. Ses célèbres fromages et parfums, je m’en tape, bien que j’apprécie beaucoup le Comté et Guerlain. Son cinéma et ses acteurs me font depuis longtemps horreur. La beauté du pays? A la rigueur, mais sans conviction. J’ai quand même découvert les Cévennes, où je retourne chaque année, depuis 2005. Cette « mer de collines bleues », pour utiliser le cliché de rigueur, m’émeut beaucoup. Mais, à dire vrai, mon engouement pour cette région tient aussi à son histoire : c’est une terre protestante, et j’ai un petit faible pour les parpaillots qui l’ont toujours bien rendu aux Juifs. Le « Jardin d’Israël », c’est ainsi que les Camisards dénommaient les Cévennes. Quasiment une terre biblique pour eux, à l’esprit assez allumé, il faut bien l’avouer. Les Cévennes qui, par ailleurs, se partagent en deux: la partie huguenote au sud, et les papistes au nord. Les premiers votant à gauche, les seconds à droite. Pendant la guerre de 40, les protestants cévenols ont été exemplaires: ils ont caché beaucoup de Juifs. Et rien ne me fait davantage chaud au coeur que de me promener dans tous ces villages qui présentent la particularité d’avoir un temple, mais pas l’ombre d’une église. En fait, ce n’est plus tout à fait la France, là-bas, du moins c’est que j’éprouve chaque fois, de façon irrationnelle. Bon, alors, je me sens quoi ? Peut-être européen et très occidental. Mais, plus sûrement juif et slave -mes vraies origines.

Mon environnement culturel, quand j’étais enfant, était très marqué par les Etats-Unis, mais aussi par la Russie. J’ai vraiment baigné dans la civilisation de ces deux immenses pays. Ma mère, ancienne communiste, éprouvait un grand attachement pour l’URSS, étant reconnaissante à l’Armée rouge d’avoir contribué de façon décisive à l’élimination du IIIème Reich. Elle m’emmenait au cinéma, pour voir des dessins animés russes et tchèques, et je me souviens encore de ce film soviétique Les aventures de Zadko qui m’avait tellement émerveillé. Je devais avoir 5, 6 ans. Dans mon premier cahier de dessin, j’avais figuré de façon répétitive des moujiks brandissant des drapeaux frappés du marteau et de la faucille, dans un décor d’églises à coupoles (mais aussi, par ailleurs, beaucoup de cow-boys et d’Indiens, car mes parents adoraient les westerns). Et j’ai toujours gardé beaucoup de tendresse pour la Russie soviétique, dont les chants patriotiques (même -et surtout!!- au temps de Staline) me font beaucoup plus vibrer que la Marseillaise ; pour sa langue aussi, la plus belle à mon ouïe.  Mais le film qui m’aura littéralement enchanté, et que j’ai revu au moins dix fois, toujours avec la même ferveur, c’est Ivan le terrible d’Eisenstein. Mes parents m’avaient emmené au cinéma La Pagode, où se donnait pour la première fois en France la version intégrale du film, c’était dans les années 50. Ivan était devenu d’emblée un mythe pour moi, auquel je m’identifiais totalement, dans le secret de ma chambre d’enfant, et, toujours dans ces années 50, d’autres mythes : Alexandre le Grand, après avoir vu le film où Richard Burton interprétait le rôle du grand conquérant ; puis, bien sûr, Marlon Brando (nous allions voir tous ses films), et, sur mon tricycle rouge je me prenais pour Brando chevauchant sa moto dans l’Equipée sauvage. Un autre film m’avait également enthousiasmé : Les 5 000 doigts du Dr. T. d’un certain Roy Rowland, sorti en 1953. En cette même année, ma mère me lisait les contes de la Géométrie dans l’impossible, avant que je ne m’endorme ! Elle s’est réellement beaucoup occupée de moi, à cette époque. Me faisant sécher l’école, lorsque j’étais en 7ème (CM2), pour nous promener dans Paris, au temps où la Halle aux cuirs existait encore, avec sa puanteur alentour ; où le Marais était encore un quartier croulant et vétuste. M’apprenant l’anglais dans un petit livre d’enfant : Perry the Squirrel. Me donnant à lire les Rêveries de Rousseau, je devais avoir seulement dix, onze ans, et, curieusement, je trouvai d’emblée en Jean-Jacques une âme soeur ! Incroyable, même, cet engouement d’enfant pour le récit d’un vieillard si triste, désabusé et geignard ! Je n’étais déjà pas très normal ! Ou, au mieux, j’étais extrêmement mûr pour mon âge. Tout cela au son des disques de jazz et de Bartok de mon père, de sa machine à écrire, me régalant aussi des belles couvertures du New Yorker, des pubs américaines de plats de nourriture aux couleurs criardes et de leurs immenses automobiles qui me fascinaient. L’apparition de la télévision chez nous, tout au début de sa mise sur le marché, et mon père, toujours aussi agité, qui se relevait toutes les cinq minutes pour améliorer le réglage de l’image. Les vieux livres de gravures du Magasin Pittoresque, images de pays lointains donnant une telle sensation de temps suspendu qui m’émerveillait, les dessins des inventions futuristes de Robida, les albums de Chas Addams, les dessins de Virgil Partch que je recopiais, les cartes postales de tableaux de peinture, les jouets américains de SF que me rapportait mon père, sans doute de la librairie La Balance. Mais, en revanche, aucune éducation dite juive, que je sache ! Etrange, car mes parents se sentaient réellement très juifs.

Et, tiens, à ce propos, j’en profite pour rectifier une erreur dans l’hommage que Walter Lewino a consacré à mon père, peu de temps après sa disparition : Aussitôt, le courant est passé (avec JS). Ce n’était en fait pas très longtemps après l’Holocauste et notre façon commune de réagir a été de jouer les goys honteux, de nous proclamer juif alors que nous ne l’étions ni l’un ni l’autre d’après la loi mosaïque, nos mères n’étant pas juives. Faux ! ma grand-mère était totalement juive, née d’une Emma Levie et descendante d’une famille dont l’arbre généalogique n’est entaché d’aucune goutte de sang « impur » ! Ce n’est qu’après la guerre que des écarts sont intervenus, du côté de ma cousine (fille de la soeur de Jacques) et, je le confesse humblement, de mon côté également. Je parle évidemment des mariages mixtes.

J’ai eu la chance d’avoir des parents jeunes (quand j’avais 6 ans, ils en avait 29), dont les goûts me plaisaient, ce qui fait que je n’ai jamais su ce que pouvaient bien être toutes ces histoires de fossé de générations. Je n’ai strictement rien appris qui vaille à l’école, pas tellement plus au lycée qui, au contraire, m’a dégoûté de pas mal de choses que j’aimais. J’avais en réalité une nature d’autodidacte. Mes parents ne m’ont jamais tenu de grands discours analytiques pour m’inciter à goûter la culture artistique. J’étais spontanément attiré par les livres et les images qui encombraient notre appartement. Ils étaient à portée de main, et je me suis tout naturellement servi -et goulûment. L’instituteur de ma seconde 7ème (j’avais dû redoubler en raison de mon inaptitude à comprendre l’arithmétique) était stupéfié par mon bagage culturel qui, selon lui, était largement supérieur à celui des adultes du tout-venant. Un peu plus tard, au lycée, le censeur avait dit de moi au père d’un de mes amis : « Ce garçon sera tout ou rien. » Total, je me suis contenté de demeurer entre les deux, dans un juste milieu assez banal. Par pure indolence, sans aucun doute. Par aversion et peur d’autrui, encore plus sûrement. Mais ceci est une autre histoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Etats d’âme (2)

Les états d’âme continuent, deux mois après l’inauguration de mon blog. Mais, mine de rien, ils évoluent, non dans un sens vraiment positif, mais différent. Question « deuil de mon père », l’entreprise de « Fils de » me paraissait quelque peu risquée, voire délétère -car je rappelle que je ne suis pas seulement un fils de, mais un fils de ayant tout banalement perdu son père il y a presque deux ans. Force m’est de constater (un des tics d’écriture de mon père !) que, par rapport à lui, je me sens incomparablement mieux. Car, le plus abominable, quoi qu’en disent certains, c’est d’oublier malgré soi le disparu, et mon disparu, je ne l’oublie définitivement pas, et même je n’ai aucune envie de l’oublier ; il est avec moi, j’aide à sa survie, à cette postérité dont le seul nom le faisait vomir, et, bien plus, là où il est ou n’est plus, il serait infiniment ému de cette vraie marque d’amour que je lui prodigue, la seule et unique qui lui irait droit au coeur, bien davantage que des chialeries stériles dans mon petit coin -continuer de faire vivre l’écrivain hautement singulier qu’il était. Et, à vrai dire, je me sens de nouveau autant soudé à lui qu’au temps de son tardif vivant, bien plus, parce que je travaille dans le même sens que lui: il a écrit sa cinquantaine de livres dont il n’était pas peu fier et dont je ne suis pas moins fier, et, au fil de ma relecture, je les fais survivre peu à peu par mes commentaires subjectifs, peut-être affectifs aussi, mais sans aucune concession de ma part, car bien évidemment je n’aime pas tout ce que mon père a écrit, et je le dirai, rien n’étant pire que les faux éloges post-mortem.

Mais voilà, ce blog, cette forme d’écriture un peu intime que j’ai choisie, plutôt que d’écrire pour moi-même en catimini -avec la perspective assez floue de présenter, au bout d’un an ou deux, un texte sur l’oeuvre de mon père à un éditeur en vue d’une éventuelle publication-, présente ses revers de médaille. Car, indéniablement, je m’adresse à un public. C’est cela l’avantage de  placer un work in progress sur le Net, non? Avoir des feed-back des gens qui vous lisent. Autant dire (autre tic d’écriture de mon père) que l’effet Assouline aura dégonflé comme un soufflet, passant d’environ 200 visites de pure curiosité à, actuellement, une quinzaine, au mieux une vingtaine de lecteurs quotidiens, mais bon, ce sont encore les vacances estivales, j’en avais été prévenu.

Passons. Le pire étant que l’on ne sait pas trop qui vous lit, dès lors que l’on ne reçoit quasiment aucun message. Et ce serait bien de pouvoir bénéficier d’une telle interactivité, puisque c’est cela qui caractérise le Net, par rapport à la solitaire rédaction d’une oeuvre (mais, rassurez-vous, quand j’écrirai un texte vraiment littéraire, je ne le mettrai pas en ligne). Or, j’ignore qui me lit. Beaucoup de proches, je pense. Mais comme des proches, je n’en ai pas tant que cela -heureusement d’ailleurs- qui sont les autres ? Des admirateurs de ce que j’écris ? cela m’étonnerait fort, je suis passé à la trappe depuis pas mal de temps ; des admirateurs de mon père ? peut-être, mais alors, je suis désolé de le dire, ils sont sacrément peu réactifs ; des gens alléchés par la problématique fils de ? cela n’a eu qu’un temps, après le billet de Pierre Assouline; déjà qu’ils ne connaissaient pas Jacques Sternberg, alors, quand bien même, le fils de, bôf! surtout que ledit fils de n’étalait pas de révélations croustillantes sur son paternel et ses maîtresses, au contraire….

Je ne sais pas vraiment qui me lit, j’en ai cependant une petite idée : je l’ai dit, mes proches sans doute, famille et autres.  Alors là, c’est galère comme on dit. Faut se museler, se bâillonner, tourner sa langue 14 fois dans sa bouche pour ne pas lâcher un iota de ce qui pourrait éventuellement les blesser -parce que, quand même, je me dévoile également tout en parlant de mon père, veiller à ne pas divulger des choses qu’ils ignoraient totalement et qui pourraient les traumatiser; parler d’un tel, mais ne pas parler d’une telle, ne surtout pas donner le soupçon qu’on critique leurs opinions et leur mode de vie. Sans parler, en allant plus loin, des éditeurs qui lisent peut-être mon blog, de temps à autre, et dont je ne pense pas fatalement tout le bien espéré par eux… et peut-être, en allant encore plus loin, de la critique littéraire dont je pense encore beaucoup moins de bien, à charge de revanche. Bon, très peu de lecteurs en tout état de cause, mais beaucoup d’autocensure. Et ce n’est pas normal, ni juste, moins encore soutenable à la longue.

En vérité, comme dirait cette fois le Christ et non mon père, je finis par étouffer sur ce blog. Je croyais naïvement que le blog était un outil de liberté extrême, que l’on pouvait y jeter tout ce qui vous passe par la tête. J’éprouve tout le contraire, comme si j’étais un obscur rédacteur d’un journal aux mains du Président. Dieu sait que je ne suis pas anti-communiste, mais j’ai parfois même l’impression d’écrire dans l’ex Pravda. Ecrire dans la juste et sainte ligne de tout ceux qui me lisent. Sauf que, je le répète, j’ignore qui sont vraiment mes lecteurs. Apparemment, nobody, puisque personne ne moufte. Et puis, ce n’est pas dans ma nature, je suis d’un tempérament délibérément agressif et provocant, que j’ai hérité de mes parents. Il m’en coûte beaucoup de bêler comme un mouton et de me tenir le cul entre deux chaises.

En étant venu à cette question « cruciale », j’ai envisagé l’alternative suivante : ôter le nom de Sternberg de l’intitulé de mon blog, donc ne parler que de moi-même et de mes livres, personne enfin autonome à l’âge de 62 ans, et m’autocélébrer en permanence, bien sûr sous le pseudo de Lionel Marek que personne ne connaît plus aujourd’hui, 26 ans après son premier roman, 26 ans, c’est quoi ? dans 26 ans j’aurais vraisemblablement rejoint, depuis un bout de temps, mes parents. Mais cette option reviendrait à abandonner, à biffer mon père. Encore que. Car j’ai une autre idée en tête : et ce sont des admirateurs de mon père qui me l’ont suggéré, tout au début de mon blog. Ils me déclaraient en gros : on voit dans votre blog les prémices de ce que pourrait être un livre sur votre père. A l’époque, je leur avais répondu que non, que si j’avais un livre à écrire, ce serait un autre roman, une fiction, et non un texte sur mon père. Sauf qu’à ce jour, je n’ai toujours aucune nouvelle idée de fiction autre que diablement sous influence de mon cher écrivain de père.

Autre terme de l’alternative, j’ai également envisagé la solution de biffer mon nom d’auteur, et, partant, de faire de mon blog un site exclusivement consacré à Jacques Sternberg où je continuerais d’égrener mes commentaires de son oeuvre au fil de ma relecture, certes à périodicité beaucoup plus irrégulière, le temps de lire et d’en préparer les commentaires. Mais on en revient in fine à la piste évoquée ci-dessus: autant entreprendre dès maintenant une étude de l’oeuvre de mon père, hors Net, tout seul dans mon coin comme un grand.

Ma situation, mon positionnement même, dirais-je, sur mon blog est extrêmement inconfortable. Et, de plus en plus. Le blog est devenu composite, hybride, sans stratégie visible, uniquement soumis à l’humeur du jour, ce que mon tempérament prussien n’apprécie guère. Par nature, je n’aime pas les patchworks qui s’éparpillent dans tous les sens. J’ai parlé de l’affaire Siné, en prenant le parti du dessinateur et journaliste, parce qu’elle m’a vraiment affecté sur le plan personnel, en tant qu’auteur à l’identité juive passablement tordue et donc peu convenable par les temps qui courent, au point que je n’ose même plus écrire une seule ligne sur mon peuple adoré. Ben, oui, il n’y pas que des ancêtres gaulois dans ce pays ! Et, bien évidemment, les billets qui ont été de loin les plus lus dans mon blog, sont ceux découlant de l’affaire Siné. A tel point qu’un site belge visiblement pro-palestinien a reproduit mon billet. L’actualité, quoi. Et pas du tout les commentaires sur les livres d’un  écrivain décédé et à faible audience, que je rédige pourtant avec le plus de plaisir et d’intérêt réel. En seconde place, les lettres de mes parents. Ca paie, la famille ! Droit au coeur des chaumières. Le malheur, c’est que je n’ai plus aucune autre lettre parentale à afficher, soit parce qu’elles touchent trop à mon intimité, soit parce ce qu’elles ne sont pas tellement intéressantes pour le public. Quant aux photos, paraît-il si indispensables pour amuser la galerie, bon, à la limite, je veux bien afficher celle de mes parents alors que je venais d’être conçu ou n’en étais pas loin, ils avaient 23-24 ans et des poussières, ils sont jeunes et charmants et heureux comme tous les amoureux qui viennent de se rencontrer, et ma maman est particulièrement ravissante dessus, souriant à pleines dents (ce qui était et reste  rare chez elle, avait noté son mari dans une de ses autobiographies). Et, pour ce qui me concerne, moi, en tant qu’individu non fils de, mais strictement autonome, je doute vraiment de tout écho particulier à mes billets perso, pour autant que je préserve la sacro-sainte susceptibilité de chacun.

Ne parlons même pas -mais j’en parle quand même- de la façon dont je me présente en tant qu’écrivain, invariablement dans la même tonalité dépréciative, en rajoutant même, vu mon côté très misérabiliste, dans le genre Sternberg le Petit (mais comment diable j’ose même m’attribuer le nom de Sternberg !) et Sternberg le Grand. Bref, dans ce blog à deux, c’est le système des vases communicants, j’encense mon père et, à égale proportion, je me rabaisse. Et, pour le coup, il y a des proches de moi qui commencent à protester très vivement contre mon autodévalorisation. D’où, d’ailleurs, le principal handicap qui nuirait à l’ouverture d’un site purement perso: nul doute que j’y distillerais encore plus d’aigreur et de ressentiment à l’égard du milieu littéraire. Cela dit, mon père m’aura quand même largement ouvert le chemin, avec tous ses bilans de carrière misérabilistes et accusateurs…

En conclusion, me voici réellement englué dans la difficile problématique d’un fils de, qui, de surcroît, n’a jamais été reconnu comme l’égal ou même le sous-égal de son père, à l’image des fils Mauriac ou Jardin ou même Dumas, d’assez piètre talent. Je sais pertinemment que je ne suis pas l’égal de mon père; en toute objectivité, je n’ai jamais écrit un roman aussi novateur qu’un Jour Ouvrable et l’Employé, bien sûr. Mais bon, nonobstant, je ne me trouve pas en tant qu’écrivain tellement inférieur au tout venant des auteurs qui tiennent le haut du pavé littéraire. Je n’ai jamais été envieux de la gloire d’un Claude Simon ou d’une Marguerite Duras ou d’un Robbe-Grillet, ni même de la réputation d’un Laurent Mauvignier (qui est, à mes yeux, le plus grand écrivain français d’aujourd’hui) -eh oui, ils sont tous aux éditions de Minuit, je viens de m’en apercevoir ! -mais, je l’avoue, je peine à comprendre que, par ailleurs, certains auteurs très médiocres soient à ce point médiatisés. Car, est-ce à dire qu’entre les grands, les institutionnels de la littérature française et les faiseurs de bouquins à la chaîne galvanisés par un vaste lectorat qui exige très peu de la littérature, sauf toujours et encore plus d’émotions épidermiques, aucune place ne puisse être réservée à des auteurs à talent certain ? Et, pour finir, je ne crains pas de l’affirmer : j’ai réellement un vrai talent d’écrivain. En aurais-je d’ailleurs douté, je ne me serais pas obstiné à écrire et publier entre 1986 et 2006 envers et contre le silence assourdissant de la critique littéraire.

Cela étant, j’en suis au même point d’incertitude sur le devenir de mon blog.

 

 

 

 

 

 

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