Antisémitisme

La scène remonte à 1956, à l’école primaire de la rue Erlanger, à Auteuil. J’avais 10 ans et j’étais en 7ème (CM2 aujourd’hui). La classe se partageait entre deux bandes dont la rivalité ne s’exprimait que de façon ludique pendant les récréations. A chaque bande, son insigne distinctif, une capsule de bouteille de lait –le lait Mendès-France-, pour la bande que j’avais ralliée. Par ailleurs, je m’étais lié avec un condisciple qui, assez solitaire et peu enclin aux jeux collectifs, faisait bande à part. Un jour, dans la cour de récréation, mon chef de bande, une véritable petite graine de fasciste, s’était soudain mis à molester mon copain et à le traiter de sale youpin. Je m’empressai d’intervenir pour l’écarter de sa proie, puis, au beau milieu de la cour, lui lancer fièrement : « Je ne veux plus faire partie de ta bande, car je suis également Juif ! » et, d’un geste superbe, lui jeter à ses pieds ma capsule de bouteille pour rompre mon appartenance à sa bande. Il était médusé, incrédule. Moi, Juif, avec ma tête de blondinet aryen ?! 

Onze ans seulement nous séparaient des chambres à gaz d’Auschwitz. Mais l’affaire s’était réglée entre nous, entre mômes. L’idée d’aller chialer auprès de l’instituteur, voire du proviseur, ne nous a pas effleuré l’esprit une seule seconde, à mon copain et moi. Pas davantage, nous n’en avons parlé à nos parents. Et ni la police n’a été saisie de ce petit drame, et encore moins les médias. Concurremment, un petit Algérien se faisait sans cesse courser pendant les récréations aux cris de « Poule mouillée ! », de « fayot ! », mais, aussi de « Mort au fellaga ! ». Et il s’agissait d’une respectable école du XVIème arrondissement. 

Cet incident ne nous a nullement traumatisés, mon copain et moi. Au contraire ! Il nous a renforcés dans l’idée que nous étions différents des autres, et, qu’après tout, se distinguer du tout-venant n’était pas du tout une malchance mais un atout. Donc, persister en tant que Juif.  Nous nous sommes évidemment rapprochés, et cela m’a valu de la part de mon copain –aussitôt élevé au rang d’ami- des cours d’instruction religieuse pour parfaire en moi cette identité juive que j’avais triomphalement exhibée. Je n’en suis d’ailleurs pas devenu pour autant croyant et pratiquant.  Les temps ont changé. Je tends à penser que l’époque d’aujourd’hui est devenue molle et volontiers geignarde, sans cesse chamboulée par de multiples dangers entretenus par les médias. Tout menace : les cancers, la pollution, la raréfaction du pétrole, les volatiles, les vaches, les walkmans –et, bien sûr, l’Islam, le « choc des civilisations » qui ont utilement remplacé le spectre du communisme. Une chose est certaine : l’avènement du surhomme imaginé par Nietzsche ne fait que s’éloigner. En Occident triomphent les troupeaux humains repus, anesthésiés et camés par la société de consommation que lorgnent bien évidemment les pays pauvres, à la recherche d’une part du gâteau, en attendant les lendemains qui roucouleront. 

Cette digression pour me ramener d’autant mieux au vif du sujet. Je me sens profondément juif, mais l’image que nous finissons par donner de nous, grâce aux médias et aux grandes têtes pensantes, me révulse. Une image de gosses pourris, susceptibles et paranoïaques, dénués de tout humour, ayant perdu tout sens de la relativité malgré nos six millions de morts, à pleurer pour toujours et encore davantage de surprotection de la police et des autorités politiques, au motif que par-ci, par-là, quelques mômes de banlieue invectivent ou molestent des Juifs ou qu’un journaliste a commis l’infamie d’associer le mot « riche » au mot « Juif ». 

Oui, décidément, je déteste cette pitoyable complaisance dans le rôle de victime que nous ne sommes manifestement plus, cette odieuse instrumentalisation de la Shoah, ce perpétuel chantage affectif à la Shoah. Les médias et les prétendus grands esprits font leur beurre de cette image-là, mais inutile de se voiler la face : nous exaspérons de plus en plus, pas seulement les autres minorités beaucoup moins privilégiées, mais sans doute aussi pas mal de Français qui estiment que, vraiment, on en fait trop avec les Juifs. Ces Français ne sont pas forcément antisémites, mais ils pourraient bien le devenir un jour si cette politique de surprotection frénétique devait continuer et finir par entretenir le soupçon qu’il existerait un lobby juif dans notre pays. Avec une telle politique, la communauté juive a tout à craindre…

 


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