« Angles morts », premier livre de Jacques Sternberg (1944)

Angles morts est le tout premier texte abouti de Jacques Sternberg et publié à compte d’auteur sous le pseudonyme de Jacques Bert, fin 1944 à Bruxelles, avec un tirage limité à 125 exemplaires. Les illustrations du livre sont des reproductions de bois originaux d’un certain E. Vautier qui était, à l’époque, un ami de mon père. Et, deux ans après, il épousait Jacqueline, la sœur de Jacques ! Je n’ai eu cet introuvable recueil de nouvelles en mains qu’il y a deux ans et demi -un cadeau de ma cousine, à l’occasion de nos tardives retrouvailles fin 2005.

Trois courtes nouvelles composent ce livre. « Trois pendus sous une même poutre » est le récit fantasmagorique d’un mort par pendaison et de sa vengeance posthume qui voue au même châtiment les deux hommes qui l’ont injustement condamné à mort et exécuté. Avec une note de l’auteur en fin de texte : Ceci n’est pas mon histoire, je l’avoue… mais c’est bien ce que j’aurais fait ! Il est à noter que, d’emblée dans ce premier texte, surgissent les thèmes de la condamnation à mort et de l’exécution, qui hanteront une bonne partie de l’œuvre de mon père, dès la Géométrie dans l’impossible. 

« Géométrie dans l’espace » et « Décembre qui meurt » ont été écrits d’après des notes prises au camp de Gurs, en janvier 1943. Ce sont en fait des ébauches de deux passages figurant dans la Boîte à guenilles ; la première décrivant la présence physique de l’armée allemande, la seconde relatant le réveillon du nouvel an 1943 dans un baraquement de Gurs. Le titre « Géométrie dans l’espace » ne peut que frapper l’esprit des connaisseurs de Sternberg, puisqu’il annonce les titres de sa littérature fantastique et de science-fiction. Mais ici, cette « géométrie » ne s’applique pas encore à un improbable ailleurs, mais à la consistance matérielle et à l’ordonnancement de la très concrète armée d’invasion allemande :

« Un encombrement de blocs, puissamment tailladés à grands coups de serpette dans la chair, puis pétris sans soin, et rivés à des charnières épaisses. Ces charnières parfaitement huilées sous l’écorce râpée de soleil et de vent d’hiver.

Un ajustage minutieux que ces blocs cubiques, mobiles ; chacun étant indépendant de l’autre, libre de son geste, mais responsable d’un tout, d’une harmonie de force et de rage. D’une harmonie qui suggère du massif et du concret.

Parce que chaque bloc forme une dent du hérisson Panzerdivizionadolfhitler. La vigoureusement soudée et toute agressive avec sa carapace rongée de menaces et son gargouillement de ferraille blindée. L’élite d’acier à l’avant du rempart Wehrmacht qui ceinture de son torse la forteresse… L’assemblage de lignes droites méticuleusement parallèles, verticales, horizontales avance d’une seule pièce. » 

Bref, le cancre qu’était mon père aura appris de visu les rudiments de la géométrie avec l’impressionnante apparition de la Wehrmacht. Une excellente leçon de choses !  

Mais aussi, il est frappant de voir que l’écriture elliptique et tranchante, riche en images noires et grimaçantes, qui évoque à la fois les dessins de Goya et la langue de Céline -celle qui, plus forte encore, caractérise La boîte à guenilles- est déjà là en cette fin 1944, quelques mois seulement après la Libération. Il m’a été donné de pouvoir lire quelques lettres que mon père avait adressées à Myriam, son premier amour, en 1941-42, qui a été à l’origine de sa vocation littéraire. Des lettres d’amoureux jaloux et dépité, joliment troussées, mais qui, pour autant, ne suffisent pas à préfigurer un vrai talent d’écrivain. Or, entre les lettres de ce jeune garçon oisif et les textes de Angles morts, le contraste est vraiment saisissant. La guerre, bien sûr, est passée par-là ; la guerre qui aura dépucelé l’esprit et la vision du monde de mon père ; mieux, la guerre et rien d’autre qui a fait de lui un écrivain.

Voici la préface de Angles morts, écrite par Jean-Roch Collon (je me suis soudain demandé qui était ce monsieur. Encore une question que je ne pourrai pas poser à mon père. En recherchant sur Google, j’ai trouvé un célèbre affichiste et peintre belge de fresques religieuses et mythologiques (1894-1951) du même nom, lequel a été attribué à une avenue de Woluwe Saint-Lambert. Je peine à croire qu’une sommité si académique ait pu s’intéresser aux écrits de mon père. A moins que mon oncle n’ait bien connu cet artiste, à l’époque) :

« La guerre a enfanté.  Deux jeunes l’ont subie.  Le camp de concentration et le maquis de France furent leurs écoles.  Jacques Bert est un estomac saturé de cette guerre avec tout ce qu’elle contient de sang, de crimes, de peurs, d’angoisses et de révolte. Ses phrases qui semblent sortir du gosier d’une mitrailleuse crachent la vérité en plein visage.  Elles claquent, crépitent… et sont toutes syncopées comme notre jazz moderne. Ce jazz qu’il doit aimer éperdument. 

Si elles secouent et vous ébranlent c’est parce qu’elles visent juste.  Je pense à l’éruption d’un volcan…voici sa lave qui déferle de la cime d’une sensibilité exacerbée. Elle brûle jusqu’aux entrailles parce qu’on y boit le vitriol de notre époque. Cette époque qui fut le triste breuvage de ces années de guerre.  Spontané, sympathique, même dans ses excès, Jacques Bert peint par petites touches volées à la réalité, et chaque fois, on y retrouve tout le tumulte d’un enfer passé. 

Il y a du Poë et du Baudelaire dans ces contes si puissamment complétés par les dessins de Vautier, grand vagabond, traqué de Normandie. Illustrations lugubres qui marquent.  Nous trouvons ici une tragique harmonie entre l’atmosphère oppressée des récits et le coup de burin de Vautier. Cette unité de composition nous plonge dans un monde de cubes et de détails frappants. Un monde étrange qu’il faut peut-être regarder avec un certain recul pour en saisir toute la vérité. Jacques Bert, évadé mal dégrossi, rageur et jamais peigné, Vautier, bizarre personnage sorti d’un de ses cauchemars…deux jeunes gens qui ont pensé et senti ce livre ensemble. 

Rare rencontre entre deux artistes. » 


Archive pour 3 août, 2008

« Angles morts », premier livre de Jacques Sternberg (1944)

Angles morts est le tout premier texte abouti de Jacques Sternberg et publié à compte d’auteur sous le pseudonyme de Jacques Bert, fin 1944 à Bruxelles, avec un tirage limité à 125 exemplaires. Les illustrations du livre sont des reproductions de bois originaux d’un certain E. Vautier qui était, à l’époque, un ami de mon père. Et, deux ans après, il épousait Jacqueline, la sœur de Jacques ! Je n’ai eu cet introuvable recueil de nouvelles en mains qu’il y a deux ans et demi -un cadeau de ma cousine, à l’occasion de nos tardives retrouvailles fin 2005.

Trois courtes nouvelles composent ce livre. « Trois pendus sous une même poutre » est le récit fantasmagorique d’un mort par pendaison et de sa vengeance posthume qui voue au même châtiment les deux hommes qui l’ont injustement condamné à mort et exécuté. Avec une note de l’auteur en fin de texte : Ceci n’est pas mon histoire, je l’avoue… mais c’est bien ce que j’aurais fait ! Il est à noter que, d’emblée dans ce premier texte, surgissent les thèmes de la condamnation à mort et de l’exécution, qui hanteront une bonne partie de l’œuvre de mon père, dès la Géométrie dans l’impossible. 

« Géométrie dans l’espace » et « Décembre qui meurt » ont été écrits d’après des notes prises au camp de Gurs, en janvier 1943. Ce sont en fait des ébauches de deux passages figurant dans la Boîte à guenilles ; la première décrivant la présence physique de l’armée allemande, la seconde relatant le réveillon du nouvel an 1943 dans un baraquement de Gurs. Le titre « Géométrie dans l’espace » ne peut que frapper l’esprit des connaisseurs de Sternberg, puisqu’il annonce les titres de sa littérature fantastique et de science-fiction. Mais ici, cette « géométrie » ne s’applique pas encore à un improbable ailleurs, mais à la consistance matérielle et à l’ordonnancement de la très concrète armée d’invasion allemande :

« Un encombrement de blocs, puissamment tailladés à grands coups de serpette dans la chair, puis pétris sans soin, et rivés à des charnières épaisses. Ces charnières parfaitement huilées sous l’écorce râpée de soleil et de vent d’hiver.

Un ajustage minutieux que ces blocs cubiques, mobiles ; chacun étant indépendant de l’autre, libre de son geste, mais responsable d’un tout, d’une harmonie de force et de rage. D’une harmonie qui suggère du massif et du concret.

Parce que chaque bloc forme une dent du hérisson Panzerdivizionadolfhitler. La vigoureusement soudée et toute agressive avec sa carapace rongée de menaces et son gargouillement de ferraille blindée. L’élite d’acier à l’avant du rempart Wehrmacht qui ceinture de son torse la forteresse… L’assemblage de lignes droites méticuleusement parallèles, verticales, horizontales avance d’une seule pièce. » 

Bref, le cancre qu’était mon père aura appris de visu les rudiments de la géométrie avec l’impressionnante apparition de la Wehrmacht. Une excellente leçon de choses !  

Mais aussi, il est frappant de voir que l’écriture elliptique et tranchante, riche en images noires et grimaçantes, qui évoque à la fois les dessins de Goya et la langue de Céline -celle qui, plus forte encore, caractérise La boîte à guenilles- est déjà là en cette fin 1944, quelques mois seulement après la Libération. Il m’a été donné de pouvoir lire quelques lettres que mon père avait adressées à Myriam, son premier amour, en 1941-42, qui a été à l’origine de sa vocation littéraire. Des lettres d’amoureux jaloux et dépité, joliment troussées, mais qui, pour autant, ne suffisent pas à préfigurer un vrai talent d’écrivain. Or, entre les lettres de ce jeune garçon oisif et les textes de Angles morts, le contraste est vraiment saisissant. La guerre, bien sûr, est passée par-là ; la guerre qui aura dépucelé l’esprit et la vision du monde de mon père ; mieux, la guerre et rien d’autre qui a fait de lui un écrivain.

Voici la préface de Angles morts, écrite par Jean-Roch Collon (je me suis soudain demandé qui était ce monsieur. Encore une question que je ne pourrai pas poser à mon père. En recherchant sur Google, j’ai trouvé un célèbre affichiste et peintre belge de fresques religieuses et mythologiques (1894-1951) du même nom, lequel a été attribué à une avenue de Woluwe Saint-Lambert. Je peine à croire qu’une sommité si académique ait pu s’intéresser aux écrits de mon père. A moins que mon oncle n’ait bien connu cet artiste, à l’époque) :

« La guerre a enfanté.  Deux jeunes l’ont subie.  Le camp de concentration et le maquis de France furent leurs écoles.  Jacques Bert est un estomac saturé de cette guerre avec tout ce qu’elle contient de sang, de crimes, de peurs, d’angoisses et de révolte. Ses phrases qui semblent sortir du gosier d’une mitrailleuse crachent la vérité en plein visage.  Elles claquent, crépitent… et sont toutes syncopées comme notre jazz moderne. Ce jazz qu’il doit aimer éperdument. 

Si elles secouent et vous ébranlent c’est parce qu’elles visent juste.  Je pense à l’éruption d’un volcan…voici sa lave qui déferle de la cime d’une sensibilité exacerbée. Elle brûle jusqu’aux entrailles parce qu’on y boit le vitriol de notre époque. Cette époque qui fut le triste breuvage de ces années de guerre.  Spontané, sympathique, même dans ses excès, Jacques Bert peint par petites touches volées à la réalité, et chaque fois, on y retrouve tout le tumulte d’un enfer passé. 

Il y a du Poë et du Baudelaire dans ces contes si puissamment complétés par les dessins de Vautier, grand vagabond, traqué de Normandie. Illustrations lugubres qui marquent.  Nous trouvons ici une tragique harmonie entre l’atmosphère oppressée des récits et le coup de burin de Vautier. Cette unité de composition nous plonge dans un monde de cubes et de détails frappants. Un monde étrange qu’il faut peut-être regarder avec un certain recul pour en saisir toute la vérité. Jacques Bert, évadé mal dégrossi, rageur et jamais peigné, Vautier, bizarre personnage sorti d’un de ses cauchemars…deux jeunes gens qui ont pensé et senti ce livre ensemble. 

Rare rencontre entre deux artistes. » 

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