Aux origines de « l’An Prochain à Auschwitz » (1982)

Tout au long de mon existence je me serai senti Juif par intermittence, avec de longues périodes d’indifférence à mes origines que réveillaient soudain des crises de judéite aigüe. C’est en 1969 (à l’âge de 23 ans) que j’ai écrit la première partie de ce qui devait être, treize ans plus tard, mon premier roman publié, l’An prochain à Auschwitz. Avec une rare jubilation, porté à la fois par un nouvel accès de judéite et par la lecture de Attention, planète habitée de mon père. J’avais eu un coup de foudre pour ce roman. Si bien qu’étant employé, en ce temps-là comme diraient à la fois la Bible et mon père, chez un petit libraire de la rue de Constantinople à Paris, plutôt fréquenté par les mémères bien pensantes du VIIIème arrondissement, j’avais mis le livre de mon père en vitrine, et autres bouquins très intellos, ce qui m’avait valu un licenciement prématuré, au motif que mon profil conviendrait davantage à une grande librairie de Saint-Germain-des-Prés. 

Et, de fait, si l’on lit attentivement la première partie de l’An prochain à Auschwitz (de la page 9 à la page 133 –éditions Denoël), l’on peut y retrouver aisément l’influence paternelle (bien plus : un ton à la Sternberg, certes quelque peu mâtiné de Céline), à savoir quelques-uns de ses nombreux tics d’écriture, les énumérations de faits échevelées et les déplacements dans le temps et l’espace, sans parler de l’humour noir et cynique. A tel point que Michèle Bernstein, dans Libération, avait écrit en octobre 1982 : A propos d’Ajar, jurés, vous allez immédiatement acquitter Lionel Marek accusé d’avoir un peu le style, les qualités et les défauts de son papa Jacques Sternberg.  

En 1969, je n’avais pourtant pas achevé mon texte, et, sans doute appelé par d’autres sirènes, je l’avais carrément fourgué dans un fond de tiroir. En octobre 1980, il y eut l’attentat de la synagogue de la rue Copernic qui avait fait quatre morts –des Français innocents qui traversaient la rue Copernic, selon le bon mot de Raymond Barre, lequel aura persisté jusqu’au bout de son existence dans l’antisémitisme, le vrai antisémitisme, chevillé au cœur, celui de la France aussi profonde que rance,  et non celui, un peu plus justifié, des petits maghrébins de banlieue qui ont, plus ou moins en tête, l’idéal des Palestiniens luttant pour arracher un bout de terre à l’ennemi israélien (dommage, du reste, qu’ils amalgament Juifs et Israéliens, mais personne n’est parfait).   

Le meilleur de soi ne venant finalement que lorsque l’on se sent menacé, je retombai dans une nouvelle crise de judéite et repris sur-le-champ mon manuscrit de 1969. Dans la foulée, j’avais consulté le Mémorial des Juifs français déportés de Serge Klarsfeld, où j’avais retrouvé les traces de mon grand-père paternel, déporté et pudiquement porté disparu. En cette fin 1980, j’avais dévoilé à mon père l’ultime destin de son géniteur : acheminé du camp de Gurs au camp d’extermination de Majdanek, par le convoi n° 50 du 4 mars 1943 (richement documenté), en représailles de deux officiers allemands de la marine abattus par la Résistance, en plein cœur de Paris ; et gazé dès l’arrivée au camp comme tous les autres déportés de ce convoi, apparemment sans aucune distinction de sexe, d’âge ou d’état de santé.  La scène se passait alors que mon père et moi dinions en tête-à-tête dans un restaurant au coin de la rue Chanez et du boulevard Exelmans. Et, au décours de mon aveu fatal, il avait flanqué par terre tous les couverts de la table, d’un geste de bras rageur, à la grande stupéfaction générale. Une fois rentré chez lui, il m’avoua qu’il s’était toujours raconté que son père, après la libération du camp par l’armée Rouge, avait décidé de s’installer en Union Soviétique et coulait des jours heureux avec une jolie et charmante petite Russe. J’avais donc carrément bousillé son conte d’enfant. 

Loin de m’en vouloir, il s’était enthousiasmé sur mon ancien manuscrit de 1969 et m’avait vivement encouragé à le poursuivre jusqu’au bout. Profitant de mon année de chômage en 1981, après une reprise d’études de psychologie si tardive qu’aucun employeur ne souhaitait guère m’embaucher, j’enrichis et complétai mon manuscrit en un an. Et la seconde partie, le temps ayant passé, évoquait bien plus l’humour juif new-yorkais que Jacques Sternberg. Rencontre involontaire, affinités secrètes, du reste, car je n’avais jamais lu, à l’époque, Philip Roth. On connaît la suite : emballement de mon père, accord de Denoël au bout de quelques jours seulement. Un vrai conte de fées que je continue à regretter, en tant que has been. Mais, soudain, me revient le souvenir que j’avais présenté mon manuscrit sous le titre de Ritournelle pour un génocide. Gérard Bourgadier, le directeur de Denoël à l’époque, en avait été interloqué, car bien évidemment ce titre évoquait immanquablement le Bagatelles pour un massacre, l’odieux pamphlet antisémite de Céline. Et, promis juré, cela m’avait totalement échappé. Comme quoi, l’inconscient existe vraiment !

Publié fin septembre 1982, l’An prochain à Auschwitz, avait fait les honneurs d’Apostrophes le 1er octobre, ainsi que deux autres débutants face au prix Nobel Saül Bellow. J’ai mis des décennies à oser pouvoir regarder la vidéo, par pure coquetterie, vu mon âge. J’ai retrouvé, non sans un certain malaise, le jeune homme que j’étais à l’époque, au physique assez avantageux, mais quelque peu maniéré, un aspect à mettre sur le compte sur de ma timidité. Bernard Pivot avait d’emblée annoncé la couleur : des dizaines de lettres de Juifs qui se scandalisaient de ma présence à son émission. J’avais alors feint l’étonnement, voire l’incrédulité, revendiquant quand même le droit à la traditionnelle autodérision juive. Après l’émission et dans les coulisses, Bernard Pivot m’avait gratifié d’un : « Les vrais romans, ce sont ceux qui choquent, qui bousculent. » Une leçon que je devais retenir et qui, pourtant, ne m’a pas apporté beaucoup de chance. Peut-être bien parce que je l’ai prise trop à la lettre… jusqu’à faire de la surenchère dans le choquant. 

Mon autodérision n’était cependant pas partagée par toute la communauté juive, assurément. J’ai connu des Juifs ashkénazes qui avaient adoré le côté scandaleux de mon roman : notamment Elisabeth Gille, mon éditrice, dont les parents avaient trouvé la mort dans un camp d’extermination ; Maurice Rajfus également, avec ses parents déportés via la rafle du Vel d’Hiv, et dont les livres fort intéressants m’ont confirmé que les clivages de classes sociales existaient également chez les Juifs pendant la guerre, ce qui n’étonna pas outre-mesure le bon marxiste que j’ai toujours été. Mais, quand même, dans l’ensemble, ce sont les Juifs sépharades qui ont réservé à mon livre un accueil beaucoup plus enthousiaste. Parce qu’ils avaient remarqué en première ligne, non l’ouverture dite scandaleuse sur la libération triomphale et  médiatisée d’un camp d’extermination par les Américains et les Soviétiques (qui ne pouvait guère être soupçonnée de négationnisme et que mon éditeur voyait filmée par Spielberg), mais ce qui sous-tendait tout mon livre : une exaltation de l’identité juive -et un effréné mépris du goy invariablement entaché d’antisémitisme sous toutes ses formes, qui m’apparaît aujourd’hui bien plus scandaleux que l’humour noir avec lequel je décrivais une fiesta à Auschwitz. 

En ce dernier trimestre 1982, fort de mon succès d’estime, je m’étais promis : « Je veux devenir le plus grand écrivain juif français. » Il faut dire que je n’avais pas une telle concurrence à affronter, d’autant qu’Albert Cohen était mort un an auparavant. Que restait-il donc à cette époque ? Quelques jeunes auteurs juifs de piètre talent, qui se contentaient d’égrener le ô combien triste sort de leur famille assassinée dans les camps, au son des habituels sanglots longs des violons d’automne assaisonnés de mots yiddish, ah ! ces mélodies pleurnichardes qui sont censées illustrer l’immense souffrance du peuple juif, dans tous les téléfilms sur le sujet, sans parler du schmalzig « Le Pianiste » de Polanski qui a fait pleurer dans les chaumières aux quatre coins du monde. Et, vrai, mon éditeur et mes admirateurs avaient flairé quelque chose de ce genre-là chez moi : ils me voulaient le Woody Allen ou le Philip Roth français, un iconoclaste qui avait sa pensée à lui. Que je les aie déçus par la suite, est une autre histoire que je raconterai plus tard. La place à investir était facile à occuper, a priori ; vulgairement parlant, il y avait un vrai créneau pour une autre voix juive, moins geignarde, et même infiniment plus vivifiante. Je ne souffrais donc d’aucune concurrence. Mais cela se passait il y a 26 ans. 

Au final, j’ai complètement raté mon coup, dans les grandes largeurs. Je ne suis pas devenu un grand écrivain, qu’il soit juif ou français -ou tout court. Et, à l’âge de 62 ans, je n’égalerai même plus l’œuvre de mon père ; ce pourquoi je songe réellement que sa disparition a éliminé l’écrivain en moi. Mais c’est aussi que les temps ont diablement changé. Au contraire des années 60 à 80, on ne peut absolument plus plaisanter à propos de la question juive et des Juifs eux-mêmes, devenus carrément tabou. La preuve même, Edgar Morin, poursuivi en justice pour diffamation raciale parce qu’il se posait la question, certes naïve aux yeux d’un historien, mais pertinente, de ce qui avait pu amener un peuple si persécuté à se transmuer en bourreau d’un autre peuple. Moi, j’oserais répondre : « Ainsi en est-il toujours allé de l’Histoire, une suite ininterrompue d’invasions, d’occupations de territoires et de carnages. » Et quoique l’occupation israélienne des territoires destinés aux Palestiniens me paraisse maintenant éhontée, après quarante ans d’oppression délibérée, je ne verse pas pour autant des larmes, car je sais que l’homme sera toujours un loup pour l’homme, et tant mieux d’ailleurs, car si la planète n’était investie que par de pacifiques troupeaux de ruminants, qu’est-ce que l’on s’emmerderait ! Le seul inconvénient de l’expansionnisme israélien, c’est qu’il est trop voyant et, surtout, anachronique  en ce début du XXIème siècle; en réalité, il est à l’Histoire ce que sont, à la musique, les instruments baroques  –un retour aux sacro-saintes sources originelles. Mais que dire de l’occupation de la cervelle humaine par nos grasses sociétés d’économie libérale et de consommation frénétique, autrement plus dommageables ? 

Autant l’avouer tout de go : je déteste toute image de victime. Qu’elle soit juive ou autre. La relation entre victime et bourreau se fait toujours à deux, comme n’importe quelle autre relation, qu’elle intervienne entre pays, entre races ou au sein d’une famille ou d’un couple. La victime est aussi responsable de son sort que son bourreau. Bernard Lazare a été le seul penseur juif à poser la question juive en ces termes. C’était bien évidemment avant la Shoah, autrement il n’aurait pas osé ! Mais ce même questionnement après une catastrophe à nulle autre comparable, le summum de l’abomination, le pic de l’abjection humaine et dite civilisée comme l’était le peuple allemand, doit demeurer en vigueur, il se pose même plus que jamais : qu’avons-nous donc fait, nous Juifs, depuis notre apparition sur cette terre, pour récolter un tel châtiment ? Quelle part en nous a-t-elle induit un tel désir d’extermination chez les goys ? Et j’avoue que cette question ne cesse de me hanter.

Se lamenter ne sert à rien. C’est le parti des âmes faibles. Enrobé de cette moraline que Nietzsche haïssait au plus haut point. La moraline toute puissante aujourd’hui chez la bourgeoisie qui veut se donner à tout prix bonne conscience, sous le nom fallacieux des droits de l’homme, issus de la Révolution de 1789, mais que Robespierre en 1793, le maudit de cette même révolution, avait dû réviser à la baisse, au spectacle de tous les ennemis de classe qui s’insurgeaient contre la nation. Et, pour en revenir aux Juifs, j’apprécie tout particulièrement le discours d’Esther Benbassa qui dénonce le culte doloriste de la Shoah qui réduit l’histoire et la pensée du peuple juif à nos seuls millénaires de persécutions, à notre seul statut de victime séculaire. Car, ailleurs se trouve la fierté d’être Juif. Dans notre constante obstination à survivre envers et contre tout, à nous intégrer dans toutes les nations qui nous ont accueillies, voire en nous tenant seulement en marge, mais toujours pour leur offrir le meilleur de nous-mêmes et ainsi contribuer au meilleur d’eux-mêmes. 

Après l’An prochain à Auschwitz, ma réputation n’a fait que décliner de livre en livre. Jusqu’à ce que je sois relégué même pas en classe de maternelle, mais dans le rang des petits enfants débiles que l’on cache. Mais soudain m’est venue une illumination : si je n’avais pas basculé dans le « glauque pour le glauque » au fil de mes livres, eussé-je dû me maintenir dans l’allègre et tonique « veine Sternberg », qui était vraiment la mienne lorsque je me suis hasardé à écrire sur  les Juifs dès 1969, je n’aurais pas périclité ainsi aux yeux de la critique littéraire de plus en plus chatouilleuse sur la question juive. 

 

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