Pays, langues, cultures

Je me souviendrai toujours de cette carte du monde présentée il y a au moins une vingtaine d’années dans le cadre d’une exposition sur le surréalisme à Beaubourg. Elle avait ceci de particulier qu’elle était totalement subjective : se trouvaient effaçée du planisphère l’existence d’un bon nombre de pays et, conservées, les contrées qui séduisaient vraiment l’ordonnateur de ce monde réaménagé selon ses goûts personnels.

Je ne me remémore guère des heureux élus qui avaient obtenu leur droit de survie sur la planète, mais au final il ne restait pas grand-chose. Pour ma part, je ne serais guère plus magnanime. Pour le continent des Amériques, je ne sauve que les Etats-Unis, plus particulièrement New-York et San Francisco ; et, en Amérique latine, le Brésil, l’Argentine et le Chili. En Afrique, tous les pays bordés par la Méditerranée. En Asie, les pays islamiques et, bien sûr, le petit mouchoir de poche dénommé Israël qui se trouve malencontreusement coincé entre eux, c’est « la faute à pas de bol ». La Chine aurait pu demeurer dans mon panthéon, elle l’a été durant tout le règne de l’empereur rouge Mao, mais depuis la mort de ce dernier en septembre 1976, je l’ai biffée de la carte. L’Inde, exclue d’office pour sa pauvreté qui dépasse les limites de la bienséance et sa culture que je ne supporte absolument pas (Je ne suis pas resté plus d’une demi-heure lors d’une projection de cet immortel chef-d’oeuvre du cinéma indien que représente Le salon de musique ; tout m’était insoutenable, la musique justement, le physique des gens, la langue, sans parler de la soporifique lenteur du film). Bien sûr, je conserve l’intégralité de l’Europe, Russie y compris.  Quant à l’Océanie, je n’en pense strictement rien, car c’est beaucoup trop éloigné de moi qui n’ose affronter un vol d’avion supérieur à quatre heures. Au total, j’ai une nette préférence pour les pays riches et un dégoût aussi net pour les poubelles du Tiers-Monde et ce que l’on appelle les paradis exotiques. Restranscrit sur le planisphère, cela biffe pas mal de monde.

Mon père faisait mieux que moi, dans le genre. Casanier et aérophobique, il se sera limité aux côtes françaises et belges (poussé par son Solex et son dériveur), au Cantal (poussé par le vent de l’Histoire en 1943) ; côté villes, Anvers (poussé par le hasard de sa naissance), Bruxelles, puis Paris ( poussé par sa femme qui rêvait d’y vivre ; et, à cet égard, il avait déclaré, lors d’un passage au tout dernier Bouillon de culture de Pivot, qu’il serait incapable de dire où se trouvait exactement le Panthéon ; mais je pense qu’il en rajoutait un peu dans son numéro d’idiot galactique). A noter, une audacieuse incursion en Sicile, en septembre 1964, invité par le Club Méditerranée pour donner une conférence sur l’humour. Et il avait, en tête, deux pays : les Etats-Unis évidemment, et, dans une moindre mesure, la Belgique à laquelle il trouvait certains charmes, peut-être celui de la nostalgie de son enfance. Que je sache, il n’aimait pas trop la France, si l’on en juge par sa virulente Lettre aux gens malheureux et qui ont raison de l’être, même si, avec les années, il avait fini par tempérer sa détestation. Avec un planisphère réduit à un pays et demi en tout et pour tout, il faisait vraiment plus fort que moi.

J’ai visité davantage de pays que lui, assurément, bien que je n’aie jamais été victime d’une intense bougeotte. L’Italie, la Grèce, l’Angleterre (avant tout Londres), le Portugal (Lisbonne), l’Allemagne (Heidelberg, Munich et Hambourg), la Suisse, les Pays-Bas, la Belgique, Moscou et Leningrad, la Tunisie, l’Irlande, l’ex Yougoslavie, Budapest et Istanboul. Je connais plusieurs langues : l’anglais et l’allemand, couramment; le russe, l’italien, et quelques rudiments d’hébreu, de grec ancien et moderne. Sans parler du français  que je crois maîtriser à peu près. Avec un tel goût pour l’apprentissage des langues, j’aurais pu tâter de l’espagnol, mais j’en déteste les sonorités.  

Sans doute en mal d’identité, j’aurai été la proie, tout au long de mon existence, de véritables tocades et emballements frénétiques pour divers pays successifs, dont  l’URSS, les Etats-Unis (début des années 60), l’Angleterre et la Chine (années 60-70), l’Allemagne (années 80-90) et la Grèce (de 1993 à 2004), outre mes crises de judéité à éclipses. Non pour des raisons d’ordre touristique (hormis la Grèce dont les paysages de mer et montagne sont vraiment les plus « scandaleusement » beaux qu’il m’ait été donné de voir), mais par amour de leur culture et de leur histoire, par affinités politiques aussi, s’agissant de l’URSS et de la Chine révolutionnaire . Maintenant, avec l’âge et la chute des grandes idéologies du XXème siècle, j’ai perdu toutes ces passions plus ou moins artificielles. Pour ce que devient le monde, gagné par la lèpre du libéralisme économique, tous ces pays ont cessé de m’intéresser, à la seule exception d’Israël, mais pour des raisons purement affectives. « La fin de l’Histoire », peut-être bien, d’une certaine façon. Ou de mon histoire à moi.

Il ne me reste plus qu’à être français. Naturalisé à l’âge de 23 ans seulement, pour échapper au service militaire belge qui me menaçait alors que je n’avais pas terminé mes études supérieures. Est-ce que je me sens français ? Pas trop. Ce que j’aime de la France se limite à tout son passé révolutionnaire, à ses grands romans du XIXème siècle (Jean-Jacques n’était pas français, mais suisse, et je hais Voltaire), à son incomparable capitale, et au charme de ses femmes. Ses célèbres fromages et parfums, je m’en tape, bien que j’apprécie beaucoup le Comté et Guerlain. Son cinéma et ses acteurs me font depuis longtemps horreur. La beauté du pays? A la rigueur, mais sans conviction. J’ai quand même découvert les Cévennes, où je retourne chaque année, depuis 2005. Cette « mer de collines bleues », pour utiliser le cliché de rigueur, m’émeut beaucoup. Mais, à dire vrai, mon engouement pour cette région tient aussi à son histoire : c’est une terre protestante, et j’ai un petit faible pour les parpaillots qui l’ont toujours bien rendu aux Juifs. Le « Jardin d’Israël », c’est ainsi que les Camisards dénommaient les Cévennes. Quasiment une terre biblique pour eux, à l’esprit assez allumé, il faut bien l’avouer. Les Cévennes qui, par ailleurs, se partagent en deux: la partie huguenote au sud, et les papistes au nord. Les premiers votant à gauche, les seconds à droite. Pendant la guerre de 40, les protestants cévenols ont été exemplaires: ils ont caché beaucoup de Juifs. Et rien ne me fait davantage chaud au coeur que de me promener dans tous ces villages qui présentent la particularité d’avoir un temple, mais pas l’ombre d’une église. En fait, ce n’est plus tout à fait la France, là-bas, du moins c’est que j’éprouve chaque fois, de façon irrationnelle. Bon, alors, je me sens quoi ? Peut-être européen et très occidental. Mais, plus sûrement juif et slave -mes vraies origines.

Mon environnement culturel, quand j’étais enfant, était très marqué par les Etats-Unis, mais aussi par la Russie. J’ai vraiment baigné dans la civilisation de ces deux immenses pays. Ma mère, ancienne communiste, éprouvait un grand attachement pour l’URSS, étant reconnaissante à l’Armée rouge d’avoir contribué de façon décisive à l’élimination du IIIème Reich. Elle m’emmenait au cinéma, pour voir des dessins animés russes et tchèques, et je me souviens encore de ce film soviétique Les aventures de Zadko qui m’avait tellement émerveillé. Je devais avoir 5, 6 ans. Dans mon premier cahier de dessin, j’avais figuré de façon répétitive des moujiks brandissant des drapeaux frappés du marteau et de la faucille, dans un décor d’églises à coupoles (mais aussi, par ailleurs, beaucoup de cow-boys et d’Indiens, car mes parents adoraient les westerns). Et j’ai toujours gardé beaucoup de tendresse pour la Russie soviétique, dont les chants patriotiques (même -et surtout!!- au temps de Staline) me font beaucoup plus vibrer que la Marseillaise ; pour sa langue aussi, la plus belle à mon ouïe.  Mais le film qui m’aura littéralement enchanté, et que j’ai revu au moins dix fois, toujours avec la même ferveur, c’est Ivan le terrible d’Eisenstein. Mes parents m’avaient emmené au cinéma La Pagode, où se donnait pour la première fois en France la version intégrale du film, c’était dans les années 50. Ivan était devenu d’emblée un mythe pour moi, auquel je m’identifiais totalement, dans le secret de ma chambre d’enfant, et, toujours dans ces années 50, d’autres mythes : Alexandre le Grand, après avoir vu le film où Richard Burton interprétait le rôle du grand conquérant ; puis, bien sûr, Marlon Brando (nous allions voir tous ses films), et, sur mon tricycle rouge je me prenais pour Brando chevauchant sa moto dans l’Equipée sauvage. Un autre film m’avait également enthousiasmé : Les 5 000 doigts du Dr. T. d’un certain Roy Rowland, sorti en 1953. En cette même année, ma mère me lisait les contes de la Géométrie dans l’impossible, avant que je ne m’endorme ! Elle s’est réellement beaucoup occupée de moi, à cette époque. Me faisant sécher l’école, lorsque j’étais en 7ème (CM2), pour nous promener dans Paris, au temps où la Halle aux cuirs existait encore, avec sa puanteur alentour ; où le Marais était encore un quartier croulant et vétuste. M’apprenant l’anglais dans un petit livre d’enfant : Perry the Squirrel. Me donnant à lire les Rêveries de Rousseau, je devais avoir seulement dix, onze ans, et, curieusement, je trouvai d’emblée en Jean-Jacques une âme soeur ! Incroyable, même, cet engouement d’enfant pour le récit d’un vieillard si triste, désabusé et geignard ! Je n’étais déjà pas très normal ! Ou, au mieux, j’étais extrêmement mûr pour mon âge. Tout cela au son des disques de jazz et de Bartok de mon père, de sa machine à écrire, me régalant aussi des belles couvertures du New Yorker, des pubs américaines de plats de nourriture aux couleurs criardes et de leurs immenses automobiles qui me fascinaient. L’apparition de la télévision chez nous, tout au début de sa mise sur le marché, et mon père, toujours aussi agité, qui se relevait toutes les cinq minutes pour améliorer le réglage de l’image. Les vieux livres de gravures du Magasin Pittoresque, images de pays lointains donnant une telle sensation de temps suspendu qui m’émerveillait, les dessins des inventions futuristes de Robida, les albums de Chas Addams, les dessins de Virgil Partch que je recopiais, les cartes postales de tableaux de peinture, les jouets américains de SF que me rapportait mon père, sans doute de la librairie La Balance. Mais, en revanche, aucune éducation dite juive, que je sache ! Etrange, car mes parents se sentaient réellement très juifs.

Et, tiens, à ce propos, j’en profite pour rectifier une erreur dans l’hommage que Walter Lewino a consacré à mon père, peu de temps après sa disparition : Aussitôt, le courant est passé (avec JS). Ce n’était en fait pas très longtemps après l’Holocauste et notre façon commune de réagir a été de jouer les goys honteux, de nous proclamer juif alors que nous ne l’étions ni l’un ni l’autre d’après la loi mosaïque, nos mères n’étant pas juives. Faux ! ma grand-mère était totalement juive, née d’une Emma Levie et descendante d’une famille dont l’arbre généalogique n’est entaché d’aucune goutte de sang « impur » ! Ce n’est qu’après la guerre que des écarts sont intervenus, du côté de ma cousine (fille de la soeur de Jacques) et, je le confesse humblement, de mon côté également. Je parle évidemment des mariages mixtes.

J’ai eu la chance d’avoir des parents jeunes (quand j’avais 6 ans, ils en avait 29), dont les goûts me plaisaient, ce qui fait que je n’ai jamais su ce que pouvaient bien être toutes ces histoires de fossé de générations. Je n’ai strictement rien appris qui vaille à l’école, pas tellement plus au lycée qui, au contraire, m’a dégoûté de pas mal de choses que j’aimais. J’avais en réalité une nature d’autodidacte. Mes parents ne m’ont jamais tenu de grands discours analytiques pour m’inciter à goûter la culture artistique. J’étais spontanément attiré par les livres et les images qui encombraient notre appartement. Ils étaient à portée de main, et je me suis tout naturellement servi -et goulûment. L’instituteur de ma seconde 7ème (j’avais dû redoubler en raison de mon inaptitude à comprendre l’arithmétique) était stupéfié par mon bagage culturel qui, selon lui, était largement supérieur à celui des adultes du tout-venant. Un peu plus tard, au lycée, le censeur avait dit de moi au père d’un de mes amis : « Ce garçon sera tout ou rien. » Total, je me suis contenté de demeurer entre les deux, dans un juste milieu assez banal. Par pure indolence, sans aucun doute. Par aversion et peur d’autrui, encore plus sûrement. Mais ceci est une autre histoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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