Sternberg vu à travers le test de Rorschach

 La première planche parmi les dix du test de RorschachEn 1980, alors que j’achevais mes études de psychologie industrielle, cette seconde chance que je m’étais donnée pour changer de vie, après six ans dans une compagnie d’assurances, je m’étais passionné pour le test de Rorschach (dit le « test des taches d’encre »). En gros, l’interprétation des 10 taches d’encre que comporte ce test -utilisé, à l’origine, en psychiatrie, mais, depuis, détourné au profit de l’embauche de cadres supérieurs dans de grosses sociétés- permet d’apprécier le comportement d’un individu face à toute situation nouvelle, son type d’intelligence, son imagination, son affectivité et son adaptation au réel.  

J’avais soumis tout mon entourage, ainsi que bien d’autres personnes recrutées par petite annonce, à ce test. Et, entre autres, mon père s’était prêté au jeu. Je livre ci-dessous le compte rendu de ses résultats que j’avais rédigé. Dans le jargon psychologique de rigueur, bien sûr, et que l’on voudra bien me pardonner aujourd’hui. Mais, auparavant, voici, à titre d’exemple, la réponse de mon père à la planche n° 1 (cf photo) qui annonce à merveille la couleur du reste de ses réponses :

« Un couple d’anges imbéciles coïtant en plein vol, qui lève les bras en signe de victoire. Ils sont mitraillés, à l’avant, par un avion. » (La réponse banale étant : un oiseau ou une chauve-souris ou un papillon).

Donc voici mon compte-rendu daté du 13 mai 1980, il avait 57 ans :

  »Intelligence

Intelligence originale, largement supérieure à la moyenne, essentiellement abstraite. L’approche des situations est rapide, directe, audacieuse et procède exclusivement d’un coup d’oeil synthétique immédiat qui saisit les grandes lignes du problème, sans s’attacher aux détails. Le désir de réalisation, l’ambition intellectuelle et la volonté de briller en refusant toute banalité et toute facilité sont manifestes. Il y a là le goût du risque intellectuel, et un dédain du conformisme ouvertement affiché. L’imagination est évidemment prévalente, et, si, parfois, on observe, dans son interprétation, des généralisations un peu sommaires, le sens de l’observation et la précision du jugement demeurent excellents. Les associations d’idées sont promptes et multiples ; JS sait faire vivre les choses, se mettre en situation. Il a un don d’organisation quasi autoritaire qui le pousse à s’approprier à son gré les situations et à rejeter ouvertement tout ce qui l’ennuie ou peut l’embarrasser. D’où un point de vue un peu systématique, peu nuancé, qui fait fi de toute finasserie; un avis tranchant du genre « C’est ça et pas autre chose. » Mis en situation difficile, il escamote et esquive ; il ne veut pas se montrer persévérant pour ce qui ne l’intéresse pas suffisamment. L’analyse minutieuse lui fait défaut, son esprit semble peu souple et assez expéditif. Il aime tout ce qui est concis, net et sans bavures, cohérent. Il s’agit du type même de l’intelligence créative difficile à évaluer, de la pensée divergente et par définition désobéissante et rebelle à toute tentative de classification ou d’évaluation rigoureuse.

Affectivité

La personnalité présente une extraversion de surface. Les affects, les émotions sont spontanément libérés sur un mode impulsif. JS est un être émotif, très sensible et réceptif, impressionnable, égocentrique, aux réactions parfois brusques et inattendues. Le contact humain peut être établi sur la base de cette apparente ouverture de la personnalité qui ne procède pourtant que d’une grande émotivité et d’une agitation intérieure difficilement contrôlées. Car, en même temps, de fortes tendances introversives mobilisent son énergie dans le déroulement de sa vie imaginaire en stabilisant des pulsions qui seraient, autrement, assez violentes. Le primat de la dimension fantastique est écrasant et l’empêche d’appréhender les situations avec rationalisme et objectivité. Ses affects puissants transfigurent ces situations. L’affectivité semble en effet très coupée d’autrui, narcissique et tournée vers soi. Les sentiments qui pourraient lui permettre de vivre en harmonie avec le monde extérieur et d’établir un contact authentique sont nettement réprimés par un comportement de fuite et de refus ostensible. La vitalité et les pulsions sont vigoureuses, presque sauvages. L’agressivité, la morbidité presque provocante, le désir de domination et la volonté de puissance transparaissent nettement au fil des fantasmes qui sous-tendent ses interprétations. Il est clair que des conflits violents agitent JS, qui vit dans une perpétuelle dialectique de l’envol et de la chute, aussi bien intellectuellement qu’affectivement. Dans l’ensemble, une personnalité chaotique, agitée et inquiète, pleine de vitalité et d’appétits violents, mais dont la majeure partie des pulsions demeure canalisée par une riche vie imaginaire qui organise son repli intérieur et son comportement de fuite, en dépit de son goût de la provocation.

Interrogé sur les planches du test qu’il préfère, JS répond: « Aucune. Il n’y en a pas une que j’accrocherais au mur chez moi. «  

Personnellement, 28 ans après et en toute objectivité, je trouve ce portrait psychologique assez conforme à la réalité. On m’objectera que mon interprétation des résultats devait être fortement biaisée parce que je connaissais bien mon « patient ». Reste à savoir si, à cette époque, je le connaissais tant que cela. A mon avis, non. Mais, aujourd’hui, sans même parler de sa personnalité, il me semble que cette description correspond très bien à sa littérature, et, dans ce cas-là, autant dire à ce qu’il était profondément.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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