Sternberg, les psys et les universitaires

Il n’échappera à personne que, depuis quelque temps, j’écris « Sternberg » et non plus « Jacques Sternberg ». Aurais-je donc fini par admettre qu’il n’y a qu’un seul Sternberg écrivain ? Qu’en penserait donc un psy ?

Je reviens à mon portait clinique de J.S. Je le relis, et une chose me frappe. Il transpire vraiment une admiration à peine latente. « Intelligence originale, largement supérieure à la moyenne ». Ben, voyons ! D’un autre côté, c’est la vérité, et même une évidence qui se répercute jusque dans ses résultats du Rorschach. « L’imagination est évidemment prévalente ». Cet évidemment (c’est-à-dire : Comment pourrait-il en être autrement ?) qui trahit la partialité de l’apprenti psy que j’étais. Et si, en définitive, ce portrait du père en disait également long sur le fils de ?

Je n’ai jamais communiqué ce portrait à mon père. Il n’était pas du tout demandeur, notoirement hostile aux psys et à tout ce qui ressemblait de loin ou de près à la psychologie. J’imagine d’ailleurs sa tête, s’il avait dû lire ma prose analytique. Il aurait écarquillé les yeux de stupéfaction, poussé ce « Hein ! » prolongé qui marquait habituellement sa sidération et son incompréhension. Cela n’aurait pas arrangé sa piètre opinion de la psychologie. Et, finalement, il serait écrié : « Je ne comprends pas un seul mot de ce que tu as écrit ! »

 Les longues descriptions aussi psychologisantes que tortueuses, à la Henry James ou à la Proust, n’étaient pas (et volontairement) son fort, dans sa littérature. Ce parti pris se retrouvait, également, dans le Nouveau roman (et c’était peut-être une des raisons pour laquelle Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit, avait été séduit par le manuscrit de L’Employé, en 1958, lequel était vraiment un roman nouveau au sens plein du terme). Cependant, mon père n’était pas dénué, dans la vie, de tout sens psychologique. Il marchait à l’intuition, souvent clairvoyante ; il était dans l’immédiateté ; tout comme Rousseau, il sentait avant de penser.   

Il avait décidément une sainte horreur (ah! son fameux « J’ai horreur de », violemment accentué sur la dernière syllabe, que j’ai repris malgré moi) de tout grand discours empreint de pédantisme universitaire. Il ne méprisait pas seulement l’Université, mais tout le système éducatif. Il aurait volontiers partagé les théories de Jean-Jacques dans son Emile -eût-il accepté de les lire- qui, en gros, rejetaient toute éducation intellectuelle avant les seize ans du gamin. Haro sur la lecture, l’écriture, la musique, l’histoire, mais aussi -ce qui est bien, en revanche- sur l’éducation religieuse. Toujours au nom de son dogme : sentir avant de penser.

Pour ma part, autant je ne dois rien à l’école et au lycée, autant les études supérieures m’ont donné la sensation de devenir nettement plus intelligent ; je ne dis pas « plus cultivé » (puisque je l’étais déjà pas mal à 11 ans, sans vouloir me vanter, une fois n’étant pas coutume ), mais « plus intelligent », nuance ! Je pense que, indéniablement, les études supérieures apprennent à penser et à s’exprimer d’une façon logique et rigoureuse, synthétique -et analytique quand il le faut vraiment-, dont sont dépourvues en général les personnes sans bagage universitaire.

Et mon père, malgré tout son dédain de l’université, ne m’aura jamais empêché de prolonger mes études sur les bancs de la fac jusqu’à plus soif. Pas l’ombre d’une remarque. Juste la précision :  »On n’a pas besoin de suivre des études supérieures pour devenir un écrivain ou même un journaliste. » Ce qui était vrai.  Et, tiens, voici deux appréciations de mon père sur l’université tirées de son Dictionnaires des idées revues:

« Universitaire (extraits) : Un véritable créateur n’a pas besoin de se gaver, comme une oie, de la pâtée culturelle de l’université. A force d’ingurgiter, cela finit par lui enlever toute fraîcheur et ne lui donner, en échange, que des modèles, des sources de plagiat. Quand on pense que ceux qui donnèrent au jazz toute sa vie, sa vitalité, son originalité, ne connaissaient même pas le solfège. »

« Université »: Univercécité conviendrait mieux, dans la plupart des cas. »

Il avait toutefois une mentalité assez élitiste et égocentrique. Ses opinions, il ne les tirait que de sa seule et propre personne. N’ayant pas même décroché le bac (mais il avait d’autres chats à fouetter à Cannes 40-41 et pas forcément si désagréables que cela à fouetter !), il s’était totalement fait lui-même, au gré de ses goûts personnels et la guerre aidant (eh oui ! la guerre peut aider pour peu que l’on en survive, c’est malheureux à dire mais c’est ainsi). Il possédait une authentique et énergique nature d’autodidacte. Et il est devenu un non moins authentique écrivain. Mais un tel destin n’est pas donné à tout le monde. Car, alors, on en fait quoi, des gens beaucoup moins doués, qui représentent quand même une écrasante majorité ? Les études aident, cela sert à cela. A vous extirper de l’ignorance, du vide intellectuel et d’un mode de pensée mal dégrossi -pourvu que vous ayez des parents qui puissent vous paier des études prolongées. La pensée créative et divergente n’est que l’apanage des happy few, qui, contrairement à l’idée reçue, ne sont pas tous des rejetons de la « haute ».

La psychologie m’aura passionné pendant plusieurs décennies. Déjà aux confins de l’adolescence, j’avais le nez plongé dans des livres non seulement de biologie mais de psychiatrie. La maladie mentale m’attirait irrésistiblement. Mais je n’en étais pas au même stade que Dostoievski (autre écrivain auquel je voue une grande admiration, mais sans tendresse pour l’homme qu’il était), auteur de cette phrase qui m’a toujours amusé : « J’ai un grand projet : devenir fou. » A vrai dire, l’assez brillant succès de mes tardives études de psychologie ayant débouché sur une année de chômage jusqu’à ce que je m’introduise dans le peu séduisant rang de petit fonctionnaire de ministère, je me suis complètement détourné de la psychologie, et même de mon cher Freud, lequel faisait tant « rigoler » mon père.

En ne devenant pas un psychologue professionnel, je n’ai peut-être pas loupé grand-chose ; j’ai sans doute même évité un redoutable échec. En première année de psycho, j’avais posé à un de mes professeurs la question suivante : « Peut-on exercer le métier de psychologue quand on est soi-même très névrosé ? » C’est dire que j’avais de sérieux doutes sur mes aptitudes dans ce domaine. Et, aujourd’hui encore, deux femmes -ma mère et ma compagne- me disent quelquefois : « Pour quelqu’un qui a un DESS de psychologie, tu es vraiment peu psychologue. » Dont acte. Il n’en demeure pas moins que, sur le plan de ma carrière professionnelle révolue, puisque je suis à la retraite depuis un an, je songe : « Si cela était à refaire, je suivrais des études de médecine pour devenir psychiatre. » En ajoutant parfois, histoire de rire : « psychiatre dans un goulag ».

Quant aux grands discours, ils m’ont en fait toujours tapé sur les nerfs. En mai 68, tout particulièrement. Mais sans doute un peu par envie de tous ces beaux parleurs, étant quelque peu un handicapé de la parole. Encore un trait qui me différenciait de mon père.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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