Jean-Jacques, Nietzsche, Hölderlin, Jacques et moi

Jusqu’où aimer un écrivain ? Mes études de lettres dites modernes, je les ai entreprises au lendemain des événements de 1968, à la fac rouge de Censier, qui avait pris le relais de Nanterre où j’avais fait mes premières armes d’étudiant aussi contestataire que bourgeois dans l’âme.

 En 1969, c’était le triomphe du structuralisme, non seulement en sociologie, mais dans les études littéraires : Barthes, Lucaks, Todorov… Règle de base : seul le texte compte. Foin des biographies exhaustives des auteurs sur leur sexualité, leurs déboires de santé et tares psychologiques. Exactement le contraire de ce qui gouverne l’actuel air du temps (car, pour un peu, on va bientôt juger de l’action politique de Nicolas à l’aune du nombre de coups qu’il tire avec Carla). L’oeuvre, et  non l’homme. Mais de quoi dépend alors l’oeuvre ? De ce que les antagonismes de classes sécrètent. Donc, l’homme, oui, mais dans les strictes limites de son appartenance à une classe sociale déterminée. Un point de vue marxiste qui m’enchantait. Concrètement, cette évidence qui n’en était pas vraiment une, à l’époque : la description que Zola fait, par exemple, des ouvriers dans « L’assommoir » n’est pas objective, mais conditionnée par les inévitables stéréotypes de sa mentalité de petit bourgeois.

J’en reviens donc à ma question préliminaire: jusqu’où peut-on aimer un écrivain? C’est l’admiration de son oeuvre qui convie à s’intéresser à l’homme qu’il est ou a été. Alors, l’on cède à l’envie de lire sa biographie, moi comme les autres. Une biographie qui ne serait pas seulement « marxiste », donc puritaine, mais davantage ouverte sur l’être de chair et de sueur. Et, parmi nos auteurs préférés, approchés au-delà de leur oeuvre, il en est qui déçoivent ou qui ne vous inspirent rien de particulier; d’autres qui vous touchent. Si je m’en tiens à mes écrivains privilégiés, la vie très mondaine de ces grands esthètes qu’étaient Proust et James m’a passablement ennuyé, impossible pour moi de sympathiser avec de telles chochottes. Le caractère teigneux, doublé de mégacrises d’épilepsie, de Dostoievski, m’a plutôt repoussé, alors même que ses personnages romanesques sont ceux auxquels je m’identifie le plus spontanément; Kafka ne m’a pas davantage séduit, trop sage, trop coincé sans doute, je ne saurais dire précisément.

Les seuls écrivains qui m’inspirent une vraie tendresse, ce sont : Jean-Jacques (on va finir par le savoir !), Friedrich Nietzsche (qui pointe de plus en plus son nez dans ce blog) et Friedrich Hölderlin, vous savez : le « fou de Tübingen, dans sa tour ». Et mon père aussi, mais bon, je suis son fils. Qu’avaient de commun Jean-Jacques et les deux Friedrich ? L’introversion, un amour immodéré de la solitude, une très piètre carrière amoureuse ou sexuelle, mais, avant tout, une totale inaptitude au bonheur. Au point que les deux Friedrich ont basculé dans la folie, et Jean-Jacques l’aura évité de justesse. Qu’avaient de commun Jean-Jacques et Friedrich (le philosophe au marteau) ? Pas seulement leur vie de grand frustré, mais un esprit rebelle et marginal : ils ont été, chacun à leur manière, des esprits forts qui détestaient pourtant les discours entortillés et mensongers des philosophes ; leur raison marchait à l’affectif, au passionnel. Et, l’un comme l’autre, ils avaient une écriture « grand style », aussi éloquente qu’agressive. Des pamphlétaires dans l’âme qui pensaient librement et dans l’excès, tout comme Jacques, mon père, lequel n’a pas du tout eu une vie de grand frustré, mais qui, lorsqu’il se mêlait de discourir sur l’être humain et la société, déployait une rare virulence ; bien plus, son mépris du genre humain était une des sources majeures de son inspiration. En cela, Jean-Jacques, Jacques et Friedrich sont des écrivains on ne peut plus roboratifs. Ils vous sapent le monde dessous vos pieds avec panache, ils bousculent croyances, clichés et normes avec une féroce jubilation.  

Mais voilà, je ne comprends pas pourquoi cette « bande des trois » ne s’entendaient pas. Nietzsche, visiblement, tenait Jean-Jacques en piètre estime, et Jacques ne voulait entendre parler ni de Jean-Jacques ni de Nietzsche, pourtant auteur prolifique d’aphorismes cinglants. Jacques se méfiait-il de cette maléfique aura d’idole nazie qui a collé à la peau de Friedrich, pas mal de temps après la guerre ? Nul doute que Friedrich a été dévoyé par les nazis : il éprouvait même une franche sympathie pour les Juifs et détestait les Allemands, les nationalistes et les antisémites de tout poil au point de se brouiller avec sa soeur. Il n’était certes pas un grand démocrate dans l’âme, mais moi non plus, ce qui ne fait pas de moi un nazi pour autant. Un communiste, oui, peut-être bien !

Bref, qu’est-ce qui m’unit tellement à mes trois auteurs ? L’inaptitude au bonheur, sans doute, cette sombre vision de l’existence et de l’être humain, leur extrême fragilité ; je n’aime rien tant chez autrui que sa fêlure, sa brèche même invisible ; sa souffrance, autant dire.

Jacques S. était sans illusions sur l’être humain et le monde, encore moins sur la vie qui rime avec la mort, mais il s’en est mieux tiré que mes célébrités. Peut-être son tempérament juif, cet acharnement à survivre, son maître-mot qui est aussi le slogan du peuple juif. Il a choisi de mordre dans la vie à pleines dents (quel cliché ! mais j’aime cette image), d’en profiter, non pas comme un vulgaire jouisseur, mais comme un philosophe à l’antique, celui qui éprouve au tréfonds de lui-même que la mort se rapproche de jour en jour ; mû, même dans ses rapports avec le sexe et les femmes, par cette seule et unique terreur du saut dans le néant. Mon père n’était pas un homme pétri de bonheur, il donnait le change, il sauvait les meubles et l’apparence, n’hésitant pas à faire le clown avec autrui ; il était vraiment un profond angoissé, et sa littérature si noire en atteste, sa littérature qui était un combat quotidien contre sa fatale et si banale destinée, celle-là même qu’il a fini par rencontrer en cette matinée encore couleur nuit du 11 octobre 2006, à cinq heures vingt pour être précis, veillé par son épouse, dans une triste chambre de l’Hôtel-Dieu. Je ne veux pas me souvenir de ces moments-là, mais je m’en souviens malgré moi : le 10 octobre 2006, vers onze heures du matin, il était recroquevillé, agité, et je l’ai entendu murmurer : « Je vais mourir ». Et, peu après, en effet, il avait basculé dans ce que je ne reconnaissais pas pour ce qu’elle était -une entrée en agonie-, ayant adopté cette position de gisant qu’il ne devait plus quitter, bouche ouverte, d’où sortait une respiration bruyante. J’évite de me poser la question, mais toujours malgré moi, je me la pose souvent et l’écarte aussitôt : « Cet homme qui était nourri d’une telle terreur de mourir, quelles pensées ont bien pu lui traverser l’esprit, alors qu’il se sentait déjà broyé par les serres de son ennemie la plus redoutable ? » Peut-être a-t-il songé à notre Dieu-qui-n’existe-pas qui l’aurait nargué, selon ses propres termes dans ses Contes griffus : « Alors, Sternberg, mon absence t’aura salement gâché la vie, non ? »

Sternberg aura pleinement vécu, au diapason de ses désirs, en homme libre ; nul ne pourrait dire de son existence qu’elle a été un ratage, même s’il eût souhaité un surplus de reconnaissance de l’écrivain qu’il était. En revanche, mes âmes soeurs, Rousseau, Nietzsche et Hölderlin n’ont connu que la souffrance, une vie pitoyable, bien en deçà de leurs moyens intellectuels. Jean-Jacques a certes connu la célébrité, une gloire que ce rat de Voltaire lui enviait ; mais cette renommée, il l’a éprouvée comme une chute hors du paradis, comme la source de tous ses maux. La foudre de Dieu est tombée soudain sur Nietzsche comme pour dévaster sa cervelle dont jaillissaient tant d’invectives blasphématoires. Un seul et malheureux amour, la « céleste » Diotima, aura enténébré l’esprit de Hölderlin, le plus grand poète allemand, pendant ses trente-sept dernières années. C’est en ces hommes-là que je me reconnais -bien que je n’aie évidemment pas leur génie-, par empathie, par compassion ; ces hommes solitaires qui rêvaient davantage qu’ils ne vivaient, ces âmes meurtries mais passionnées.

 

 

 


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