Régis Jauffret

Régis Jauffret n’est pas n’importe qui pour moi. Je lui reconnais beaucoup de talent, et j’avoue lui envier sa carrière littéraire. Car nous avons eu, en tout cas, le même parcours éditorial, Denoël, puis Verticales, via Bernard Wallet. A la différence près qu’il a fini par réussir, avec la consécration de la Blanche chez Gallimard, et que, moi, je demeure scotché au fond du trou, très loin du succès d’estime que m’avait valu mon premier roman en 1982. Bien plus : avec son Histoire d’amour, il avait -involontairement, bien sûr- coupé l’herbe de mon inspiration sous les pieds, car, depuis quelque temps, à l’époque, je mijotais exactement la même idée de roman : un homme qui, soudain, sans raison précise, pénètre comme par effraction dans la vie d’une jeune femme apparemment banale. Mon père avait également adoré ce roman, ainsi que Autobiographie. Je tiens aussi Clémence Picot pour un grand livre. J’ai été complètement bluffé par cette description clinique d’un monstre aux pulsions homicides, cette femme hantée et dévastée par sa furieuse envie de tuer le môme de sa voisine. Un livre qui fait froid dans le dos, qui m’a presque terrifié, et Dieu sait que j’ai l’imagination plutôt noire. Force m’est de constater, néanmoins, que sur le plan de la noirceur et du mépris de l’être humain, Jauffret m’a battu à plate couture. Preuve en est qu’en réalité je n’ai jamais osé me soulager de mes pires fantasmes dans ma littérature, quand bien même d’aucuns pensent que j’en fais déjà trop dans le glauque et la noirceur. Il a du cran, Jauffret. 

Mais, avec Univers, univers et Microfictions, j’ai fini par décrocher. Pour le premier, un sujet très ambitieux et alléchant, cette multiplication de vies potentielles que s’invente un personnage, se succédant les unes aux autres, à la vitesse d’un cheval au galop. Mais qui finit par lasser, par chuter dans l’insignifiance et la banalité, par ne plus devenir qu’un procédé rongé jusqu’à l’os, avec la sensation que l’auteur pourrait continuer à écrire ce même livre jusqu’à la fin de ses jours. C’est précisément cela, le danger des petites histoires jamais si intéressantes que cela en soi, tout auteur normalement doué peut en imaginer une vingtaine par jour, tant que la cervelle suit. Microfictions, c’est du tout au même. Pas une seule de ces fictions ne m’a accroché.

Lacrimosa, je ne l’achèterai même pas. Pourtant, cette idée d’un dialogue entre un vivant et son mort tombe à point nommé pour moi. Question d’éthique personnelle. Je l’ai déjà écrit ici, je n’apprécie guère les autobiographies ou les autofictions. Le moi est haïssable, oh que oui. Pas la peine de l’exhiber avec tant de fierté. Profiter de sa notoriété pour étaler sa personne et sa vie intime, prendre pour acquit que cette « chère petite » personne ne peut qu’intéresser le public, quel péché de vanité et de surestimation de soi. Mais c’est la mode, décidémment. La Angot, la Millet, et, hélas, Jauffret, avec certes plus de style, en cette rentrée littéraire. Trois livres qui vont faire un tabac. Celui de Jauffret, sur le dos d’une femme qu’il a connue intimement et qui s’est suicidée -il y a six mois, dit-il. Un acte de thérapie, peut-être. Mais il aurait pu, tout aussi bien, écrire ce texte juste pour lui-même et un fond de tiroir, quitte même à le présenter un peu plus tard en pâture au public, au lieu de se ruer ainsi chez l’éditeur, rentrée littéraire obligeant.

“Des hommes comme Rousseau s’entendent à utiliser leurs faiblesses, leur lacunes, leurs fautes, comme un fumier pour leur talent. », écrivait donc Nietzsche. Sauf que Jean-Jacques, même s’il était hanté par sa personne, ne s’est décidé à écrire ses Confessions que sous la pression d’une véritable cabale contre lui, en vue de se justifier, de s’expliquer et de prouver qu’il ne correspondait pas au portrait exécrable que tiraient de lui ses détracteurs sur la place publique. N’empêche, il aura quand même ouvert cette voie royale de l’exhibitionnisme à toute une kyrielle de narcissiques et de nombrilistes, au fil des siècles.  

Je tiens un journal intime depuis l’âge de 16 ans. Je le continue. Il est gros de 10 120 pages à ce jour, soit 111 volumes. Je ne saurais donc guère nier que j’aime écrire sur moi. Mais il ne sera jamais publié. Je préfèrerais plutôt le jeter au feu, sentant ma fin approcher. Quelques personnes autour de moi, qui n’ont d’ailleurs même pas lu une seule page de ce journal, m’ont suggéré, chaque fois que j’étais visiblement en panne d’inspiration, de rechercher de la matière dans mes écrits intimes, du vécu ! du vécu ! toujours cette exigence du vécu quasiment brut et si peu littéraire. De fait, certaines périodes de ma vie, les plus sombres en fait, m’ont inspiré de nombreuses belles et fortes pages intimes qui pourraient facilement former un roman ou deux. Mais voilà, je ne veux pas. J’en suis incapable. Je rougirais de honte. Parce qu’elles sont beaucoup trop noires et choquantes. Et, surtout, parce qu’elles impliquent des personnes vivantes de mon entourage.

De même n’ai-je jamais évoqué, de manière frontale, ma personne dans mes romans. Que des proches m’y reconnaissent par-ci, par-là, bien sûr ; mais j’ai toujours eu à coeur de donner la primauté à la pure fiction, et non au vécu personnel; à l’imaginaire et aux fantasmes, et non à de dérisoires anecdotes de la vie quotidienne. Je n’appartiens nullement au type d’écrivain qui s’assied durant trois heures dans un café, calepin à la main, à l’affût des sorties amusantes, voire imbéciles d’un quelconque habitué de comptoir (pas davantage ne l’était d’ailleurs mon père). J’ai passé d’innombrables soirées dans des bars, mais pas une seule fois je n’ai glané une phrase que j’estimais assez frappante pour être reprise dans un de mes romans en cours.

En réalité, le seul et tout premier écart que je me permette avec cette mise à distance de mon moi, c’est ici, dans ce blog. Comme si la mort de mon père avait libéré ma parole. Mais elle n’a rien libéré du tout, au contraire. Car j’établis une nette distinction entre mon journal et ce blog où je n’épanche rien de vraiment intime. Je m’en tiens à mon père et à moi, à l’activité littéraire, parfois à l’actualité. Pas de quoi fouetter un chat, comme on dit, ni même dans les autobiographies de Jacques Sternberg, où prédomine l’exaltation de ses passions et de ses terreurs ; dénuées de tout psychologisme nombrilistique, de toute description des méandres de sa sexualité ; dénuées surtout de cette véritable plaie, de cet attentat à la vraie littérature que représente la propension à l’anecdote censée donner davantage de relief et de croustillant au vécu.

 

 


Archive pour 30 août, 2008

« Le Loup des Steppes »

Dans mon journal intime du 20 décembre 1962 (j’avais donc 16 ans), j’écris : « Je transcris ci-dessous une page de Hermann Hesse, tirée de son livre Der Steppenwolf : elle doit avoir sa place dans mon journal, car, mot par mot, elle reflète ma pensée et ma conception de la vie. » Et voici donc cet extrait :

« C’est une bien belle chose que ce contentement, que cette absence de douleur, que ces jours supportables et assoupis, où ni la souffrance ni le plaisir n’osent crier, où tout chuchote et glisse sur la pointe des pieds. Malheureusement, je suis ainsi fait que c’est précisément cette satisfaction que je supporte le moins ; après une brève durée, elle me répugne et m’horripile inexprimablement, et je dois par désespoir me réfugier dans quelque autre climat, si possible par la voie des plaisirs, mais si nécessaire, par celle des douleurs. Quand je reste un peu de temps sans peine et joie, à respirer la fade et tiède abomination de ces bons jours, ou soit-disant tels, mon âme pleine d’enfantillages se sent prise d’une telle misère, d’un tourment si cuisant, que je saisis la lyre rouillée de la gratitude et que je la flanque à la figure béate du dieu engourdi de satisfaction, car je préfère une douleur franchement diabolique à cette confortable température moyenne ! Je sens me brûler une soif sauvage de sensations violentes, une fureur contre cette existence neutre, plate, réglée et stérilisée, un désir forcené de saccager quelque chose, un grand magasin, ou une cathédrale, ou moi-même, de faire des sottises enragées, d’arracher leur perruque à quelques idoles respectées, d’aider des écoliers en révolte à s’embarquer sur un paquebot, de séduire une petite fille, ou de tordre le cou à un quelconque représentant de l’ordre bourgeois. Car c’est cela que je hais, que je maudis et que j’abomine du plus profond de mon coeur : cette béatitude, cette santé, ce confort, cet optimisme soigné, ce gras et prospère élevage du moyen, du médiocre et de l’ordinaire. »

J’avais eu un coup de foudre pour Le loup des steppes, m’identifiant totalement au protagoniste vivant comme un reclus, en marge d’une société qu’il abominait. Pas très loin de « l’homme du sous-sol » de Dostoievski et du Terrier de Kafka ; ni de la pensée de Nietzsche. Je suis cohérent et immuable dans mes goûts, que, pour l’essentiel (le joyeux et serein Beckett y compris), j’avais déjà acquis entre 16 et 20 ans. En gros, il ne me restait plus qu’à découvrir Thomas Bernhard, dans les années 80, puis Nietzsche en 2000, pour parfaire mon panthéon dédié aux hommes illustres du Pessimisme et de la Révolte.

 

 

 

Jean-Jacques vu par Nietzsche

« Des hommes comme Rousseau s’entendent à utiliser leurs faiblesses, leur lacunes, leurs fautes, comme un fumier pour leur talent. Si celui-là se plaint de la corruption et de la décadence de la société comme d’une funeste conséquence de la civilisation, il y a là au fond une expérience personnelle dont l’amertume lui donne cette âpreté d’une condamnation générale et empoisonne les flèches qu’il tire ; il se soulage d’abord comme individu et pense à chercher un remède qui sera d’utilité pour la société directement, mais indirectement et grâce à elle, pour lui. » (Humain, trop humain, 617) écrit en 1878.

« Mais Rousseau, -où vraiment voulait-il revenir ? Rousseau, ce premier homme moderne, idéaliste et canaille en une seule personne, qui avait besoin de « la dignité morale » pour supporter son propre aspect, malade d’une vanité effrénée, d’un mépris effréné de lui-même. Cet avorton qui  s’est campé au seuil des temps nouveaux, voulait lui aussi le « retour à la nature » -encore une fois, où voulait-il revenir ? Je hais encore Rousseau dans la Révolution ; elle est l’expression historique de cet être à deux faces, idéaliste et canaille. La farce sanglante qui se joua alors, l’ « immoralité » de la Révolution, tout cela m’est égal ; ce que je hais, c’est sa moralité à la Rousseau, -les soi-disant « vérités » de la Révolution par lesquelles elle exerce encore son action et sa persuasion sur tout ce qui est plat et médiocre. La doctrine de l’égalité !… » (Le Crépuscule des idoles, 48) écrit en 1888, un an avant son foudroyant effondrement psychique à Turin.

 

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