« Le Loup des Steppes »

Dans mon journal intime du 20 décembre 1962 (j’avais donc 16 ans), j’écris : « Je transcris ci-dessous une page de Hermann Hesse, tirée de son livre Der Steppenwolf : elle doit avoir sa place dans mon journal, car, mot par mot, elle reflète ma pensée et ma conception de la vie. » Et voici donc cet extrait :

« C’est une bien belle chose que ce contentement, que cette absence de douleur, que ces jours supportables et assoupis, où ni la souffrance ni le plaisir n’osent crier, où tout chuchote et glisse sur la pointe des pieds. Malheureusement, je suis ainsi fait que c’est précisément cette satisfaction que je supporte le moins ; après une brève durée, elle me répugne et m’horripile inexprimablement, et je dois par désespoir me réfugier dans quelque autre climat, si possible par la voie des plaisirs, mais si nécessaire, par celle des douleurs. Quand je reste un peu de temps sans peine et joie, à respirer la fade et tiède abomination de ces bons jours, ou soit-disant tels, mon âme pleine d’enfantillages se sent prise d’une telle misère, d’un tourment si cuisant, que je saisis la lyre rouillée de la gratitude et que je la flanque à la figure béate du dieu engourdi de satisfaction, car je préfère une douleur franchement diabolique à cette confortable température moyenne ! Je sens me brûler une soif sauvage de sensations violentes, une fureur contre cette existence neutre, plate, réglée et stérilisée, un désir forcené de saccager quelque chose, un grand magasin, ou une cathédrale, ou moi-même, de faire des sottises enragées, d’arracher leur perruque à quelques idoles respectées, d’aider des écoliers en révolte à s’embarquer sur un paquebot, de séduire une petite fille, ou de tordre le cou à un quelconque représentant de l’ordre bourgeois. Car c’est cela que je hais, que je maudis et que j’abomine du plus profond de mon coeur : cette béatitude, cette santé, ce confort, cet optimisme soigné, ce gras et prospère élevage du moyen, du médiocre et de l’ordinaire. »

J’avais eu un coup de foudre pour Le loup des steppes, m’identifiant totalement au protagoniste vivant comme un reclus, en marge d’une société qu’il abominait. Pas très loin de « l’homme du sous-sol » de Dostoievski et du Terrier de Kafka ; ni de la pensée de Nietzsche. Je suis cohérent et immuable dans mes goûts, que, pour l’essentiel (le joyeux et serein Beckett y compris), j’avais déjà acquis entre 16 et 20 ans. En gros, il ne me restait plus qu’à découvrir Thomas Bernhard, dans les années 80, puis Nietzsche en 2000, pour parfaire mon panthéon dédié aux hommes illustres du Pessimisme et de la Révolte.

 

 

 

 


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