Lectures

J’ai enfin terminé la relecture de l’oeuvre intégrale de Jean-Jacques, de façon précipitée, car il a été au-dessus de mes forces d’achever la lecture de sa Nouvelle Héloïse, vraiment insupportable d’emphase, avec tous ces torrents de larmes qui finissent par être grotesques. Le citoyen de Genève était non seulement un geignard de première, mais, pis, un pleureur frénétique, si l’on en croit ses Confessions. Il est vrai que ce type de sentimentalisme était devenu très mode, au fil du XVIIIème siècle. La preuve, la Nouvelle Héloïse a fait un tabac, surtout chez les femmes et dans les milieux populaires. J’ai l’impression que cela redevient à la mode, à en juger par tous ces champions sportifs qui, depuis quelques années, n’hésitent pas à chialer comme des veaux, qu’ils gagnent ou perdent. Idem avec les acteurs aux grandes messes de remise des prix. Et pourquoi notre cher Nicolas ne s’effondrerait-il pas en sanglots lors d’une prestation télévisée? Peut-être bien que cela lui vaudrait une remontée de 10 points de popularité. Le ridicule ne tue plus, il fait carrément vivre aujourd’hui.

Pour en revenir à Jean-Jacques, je continue de reconnaitre tout son génie, entre autres tactique; car, quelle belle stratégie finalement pour un auteur que de pondre quasiment en même temps des ouvrages de théorie politique et pédagogique immortalisés par la postérité et un best-seller dégoulinant de sentimentalité épaisse mais parfois truffé de longs développements sur sa vision de la société. Jean-Jacques, l’homme qui « sentait avant de penser » (pour reprendre ses propres termes) mais qui, même lorsqu’il pensait, avait hâte de sentir et même de jouir (dans sa tête, bien sûr). Car, finalement, sa chère Julie est assez bandante dans le genre ravissante blonde aristocratique à la chair laiteuse et aux formes épanouies, et, ce qui ne gâche rien, éternelle créature de fuite, sauf au moment de son trépas prématuré. Oui, Rousseau, pas si austère que cela, aimait les blondes grassouillettes aux gros seins, telle Mme de Warens, son premier amour. Il ne s’en cache pas dans ses Confessions. Pas plus qu’il ne dissimule de s’être beaucoup plus branlé qu’avoir fait l’amour in vivo avec des femmes. Ce lourd et funeste aveu est sans doute ce qu’il appelait se peindre de face, et non de profil comme Montaigne. N’empêche, fallait l’oser, à cette époque !

Pour me racheter de lui avoir si brutalement faussé compagnie, je me propose de passer un des ces jours un weeek-end à Montmorency et à Ermenonville, hauts lieux de la mémoire de Rousseau. Et lui succède Henry James, un auteur que j’ai lu et relu tout au fil de mon existence, depuis mes quinze ans. Je me suis donc plongé dans la relecture de l’intégrale de ses nouvelles, deux tomes dans la collection de la Pléïade, que complète un troisième volume tout récemment publié aux éditions de La Différence, dans un ordre strictement chronologique, ce qui va de soi, pour peu que l’on s’intéresse à l’évolution littéraire de l’auteur.  Henry James qui n’a pourtant rien d’un farceur m’amuse. Parce qu’il a un côté collection Harlequin pour intellos plus ou moins purs et durs, avec ses éternelles histoires d’amour, un homme et une femme se rencontrant, de milieux sociaux généralement opposés, de continents différents aussi (la jeune et naïve Amérique versus la perverse et vieille Europe), et l’art consommé d’entretenir un vrai suspense autour du dénouement, vont-ils ou non se fiancer et se marier ? Mais là où Henry James se distingue des standards de chez Harlequin, c’est que les occasions tristement manquées l’emportent sur les happy ends. Tiens, je remarque que mon père ne consacre rien à James dans son dictionnaire des idées revues (il faudra que je fasse un jour le mien !) -encore un goût littéraire que j’ai sans doute hérité de ma mère. Il aurait pu, cependant, Henry James ayant écrit pas mal de nouvelles et de récits fantastiques, dont le fameux Le tour de l’écrou.

Et bien sûr, puisque je viens d’évoquer notre grand homme, j’ajoute que je continue, parallèlement, de relire Jacques Sternberg avec un intérêt toujours grandissant. Par ordre chronologique, bien sûr, et j’y tiens. J’ai achevé de relire les Contes glacés qui me perturbent précisément au niveau de la chronologie (contes écrits dans les années fin 40 et début 50, et bien d’autres, postérieurement), ainsi que La sortie est au fond de l’espace que je ne considère toujours pas comme un de ses meilleurs romans, surtout au niveau du style (par exemple, le constant abus des mots « démence » et « dément »), mais qui m’inspire néanmoins pas mal de réflexions positives ; cela étant, je dois prendre le temps de les mettre en ordre pour les livrer dans ce blog.  Et, maintenant, il faudra que je me sorte d’une impasse pour ma prochaine lecture: La Banlieue (roman remarquable) a été certes publiée en 1961, mais écrite bien plus tôt, dans les années début 50. Mon problème étant de savoir si ce roman a été écrit antérieurement ou non au Délit publié en 1953. Y-a-t-il un spécialiste de JS dans la salle qui pourrait me répondre ?

Par ailleurs, pour en finir avec mes lectures (qui représentent pour moi l’activité la plus jouissive, avec l’écriture), je continue le seul vaste projet que j’avais assigné à ma retraite, effective depuis un peu plus d’un an : l’étude de l’Histoire du Monde ! après celle de Paris, finalement assez minuscule en comparaison, malgré tout mon amour pour cette ville. Oui, l’Histoire du Monde, juste pour ne pas crever idiot et savoir à peu près quel monde je quitterai.  Bien entendu, je patauge toujours dans l’Antiquité, au point de me poser la question lancinante : quand je mourrai, à quelle époque de l’Histoire serais-je parvenu ? Pas sûr que j’atteigne la fin du XXème siècle !  En tout cas, cette dite Histoire s’avère aussi vertigineuse et angoissante que la vision de la voûte étoilée traversée par la voie Lactée dans un lieu si possible exempt de toute pollution. Car j’avoue que, désormais, je considère avec encore plus de dérision et d’esprit de relativité ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui. J’en reviens forcément aux constats pessimistes érigés par des Rousseau, des Hobbes et des Sternberg, l’Histoire des Terriens n’aura été, dès ses primes origines et sans cesse, que massacres, guerres, conquêtes, occupations, soif de domination au seul nom du profit. A tel point que je me désintéresse de plus en plus de l’actualité, lisant de moins en moins les journaux -surtout depuis que Libération est devenu un torchon exsangue, bon il reste au moins Le Monde, qui n’est d’ailleurs plus que l’ombre de lui-même par rapport aux années 60. A tel point que je songe: mais pourquoi fait-on un tel flan autour de l’occupation des territoires palestiniens par Israël, et, maintenant, via BHL et son bouffon Glucksmann, autour de la menace d’occupation de la Georgie par la Russie ? Mais le plus débile des habitants du bassin méditerranéen au temps des incessantes et vastes invasions sanglantes sous l’Antiquité nous rigolerait au nez et nous inviterait à un peu plus de lucidité et moins d’illusions sur le sens véritable de l’Histoire. Ce pourquoi, oui, je l’avoue, j’ai fini par adopter une vision de notre époque assez sèche, peu compassionnelle, voire cynique mais surtout réaliste, sans renier pour autant mes convictions politiques ancrées très nettement à l’extrême gauche de l’échiquier politique, sauf que je préfère de loin la tête de Trotski au visage lisse de parfait gendre catho qu’arbore Besancenot.

 

 


Archive pour août, 2008

« Jamais je n’aurais cru cela! » de Jacques Sternberg (1945)

Jamais je n’aurais cru cela! est le deuxième livre de Sternberg, publié sous le nom de Jacques Bert, à Bruxelles, en février 1945. Il s’agit d’un recueil de onze nouvelles, mais dont la qualité est très en deçà de son premier livre Angles morts, comme le fait remarquer Eric Dejaegger sur le site d’Alban consacré à mon père http://jacques.sternberg.free.fr . Certains textes évoquent la guerre, les maquisards ; d’autres paraissent sous influence du roman noir américain ; une autre, la première, qui porte le titre du recueil (et que je trouve la plus intéressante) sur un jeune auteur qui pond un livre à la diable en racontant tout et n’importe quoi, dont la publication immédiate le hisse au sommet de la gloire littéraire. Dans l’ensemble, on peine à y reconnaître l’écrivain que fut Jacques Sternberg.

Toutefois, une nouvelle détonne, En la regardant faire, non par sa qualité littéraire, mais parce qu’elle est manifestement d’inspiration autobiographique pour qui connaît bien la vie de l’auteur, et aussi la seule histoire (ou plutôt fragment d’histoire) d’amour dans le recueil. Les indices ne manquent pas. Les prénoms d’abord, Nat (diminutif de Nathan, premier prénom de Sternberg) et Mireille (une jeune fille que mon père a réellement connue pendant la guerre). Et un nom de lieu, Vic-sur-Cère en l’occurrence, ce qui indique que la nouvelle se passe dans le Cantal, où s’était réfugié mon père après s’être évadé du camp de Gurs en 1943. J’ajoute que ladite Mireille est également évoquée dans La boîte à guenilles publiée en novembre 1945. Qui était donc cette Mireille ? je n’en sais rien. Je croyais, au départ, qu’elle ne faisait qu’une seule et même personne avec Myriam, son premier amour à Cannes, mais ma mère affirme qu’il y a bien eu une Mireille dans la vie de son mari, à cette époque-là. Dont acte. Tout de même, la Mireille de En la regardant faire -récit d’un jeune amoureux jaloux- présente singulièrement les mêmes traits de caractère que ceux reprochés à Myriam dans les quelques lettres de mon père, que j’ai lues récemment: volage, infidèle, menteuse et versatile, donc la coquette type. Cette nouvelle est datée par Jacques: Un jour en juillet 1944, évidemment. Pourquoi évidemment ? Mystère. En 1944, mon père ne se trouvait plus dans le Cantal, et encore moins à Cannes. Elle me tracasse, cette Mireille ; il faudrait lancer un avis de recherche !

D’autres nouvelles du même recueil sont d’ailleurs également datées: 26 avril 44, 29 juillet 44, et août 44. Fin 44, Angles morts est publié, d’après des notes rédigées à Gurs en 1943 ; en février 45, Jamais je n’aurais cru cela! ; et en novembre 45, La boîte à guenilles. Cette datation engendrant une autre incertitude sur l’évolution littéraire de l’auteur, car il est très surprenant de voir débouler une écriture somme toute banale entre deux livres au style si imagé et percutant, traitant du même sujet, la détention en camp. 

Ces imprécisions et questions en suspens me font vraiment regretter de n’avoir pas entrepris ces commentaires de l’oeuvre de mon père au temps où il aurait pu me donner des réponses. Hélas, je n’échappe pas à la loi du genre: on honore plus les morts que les vivants…

 

 

 

 

 

 

 

Aux origines de « l’An Prochain à Auschwitz » (1982)

Tout au long de mon existence je me serai senti Juif par intermittence, avec de longues périodes d’indifférence à mes origines que réveillaient soudain des crises de judéite aigüe. C’est en 1969 (à l’âge de 23 ans) que j’ai écrit la première partie de ce qui devait être, treize ans plus tard, mon premier roman publié, l’An prochain à Auschwitz. Avec une rare jubilation, porté à la fois par un nouvel accès de judéite et par la lecture de Attention, planète habitée de mon père. J’avais eu un coup de foudre pour ce roman. Si bien qu’étant employé, en ce temps-là comme diraient à la fois la Bible et mon père, chez un petit libraire de la rue de Constantinople à Paris, plutôt fréquenté par les mémères bien pensantes du VIIIème arrondissement, j’avais mis le livre de mon père en vitrine, et autres bouquins très intellos, ce qui m’avait valu un licenciement prématuré, au motif que mon profil conviendrait davantage à une grande librairie de Saint-Germain-des-Prés. 

Et, de fait, si l’on lit attentivement la première partie de l’An prochain à Auschwitz (de la page 9 à la page 133 –éditions Denoël), l’on peut y retrouver aisément l’influence paternelle (bien plus : un ton à la Sternberg, certes quelque peu mâtiné de Céline), à savoir quelques-uns de ses nombreux tics d’écriture, les énumérations de faits échevelées et les déplacements dans le temps et l’espace, sans parler de l’humour noir et cynique. A tel point que Michèle Bernstein, dans Libération, avait écrit en octobre 1982 : A propos d’Ajar, jurés, vous allez immédiatement acquitter Lionel Marek accusé d’avoir un peu le style, les qualités et les défauts de son papa Jacques Sternberg.  

En 1969, je n’avais pourtant pas achevé mon texte, et, sans doute appelé par d’autres sirènes, je l’avais carrément fourgué dans un fond de tiroir. En octobre 1980, il y eut l’attentat de la synagogue de la rue Copernic qui avait fait quatre morts –des Français innocents qui traversaient la rue Copernic, selon le bon mot de Raymond Barre, lequel aura persisté jusqu’au bout de son existence dans l’antisémitisme, le vrai antisémitisme, chevillé au cœur, celui de la France aussi profonde que rance,  et non celui, un peu plus justifié, des petits maghrébins de banlieue qui ont, plus ou moins en tête, l’idéal des Palestiniens luttant pour arracher un bout de terre à l’ennemi israélien (dommage, du reste, qu’ils amalgament Juifs et Israéliens, mais personne n’est parfait).   

Le meilleur de soi ne venant finalement que lorsque l’on se sent menacé, je retombai dans une nouvelle crise de judéite et repris sur-le-champ mon manuscrit de 1969. Dans la foulée, j’avais consulté le Mémorial des Juifs français déportés de Serge Klarsfeld, où j’avais retrouvé les traces de mon grand-père paternel, déporté et pudiquement porté disparu. En cette fin 1980, j’avais dévoilé à mon père l’ultime destin de son géniteur : acheminé du camp de Gurs au camp d’extermination de Majdanek, par le convoi n° 50 du 4 mars 1943 (richement documenté), en représailles de deux officiers allemands de la marine abattus par la Résistance, en plein cœur de Paris ; et gazé dès l’arrivée au camp comme tous les autres déportés de ce convoi, apparemment sans aucune distinction de sexe, d’âge ou d’état de santé.  La scène se passait alors que mon père et moi dinions en tête-à-tête dans un restaurant au coin de la rue Chanez et du boulevard Exelmans. Et, au décours de mon aveu fatal, il avait flanqué par terre tous les couverts de la table, d’un geste de bras rageur, à la grande stupéfaction générale. Une fois rentré chez lui, il m’avoua qu’il s’était toujours raconté que son père, après la libération du camp par l’armée Rouge, avait décidé de s’installer en Union Soviétique et coulait des jours heureux avec une jolie et charmante petite Russe. J’avais donc carrément bousillé son conte d’enfant. 

Loin de m’en vouloir, il s’était enthousiasmé sur mon ancien manuscrit de 1969 et m’avait vivement encouragé à le poursuivre jusqu’au bout. Profitant de mon année de chômage en 1981, après une reprise d’études de psychologie si tardive qu’aucun employeur ne souhaitait guère m’embaucher, j’enrichis et complétai mon manuscrit en un an. Et la seconde partie, le temps ayant passé, évoquait bien plus l’humour juif new-yorkais que Jacques Sternberg. Rencontre involontaire, affinités secrètes, du reste, car je n’avais jamais lu, à l’époque, Philip Roth. On connaît la suite : emballement de mon père, accord de Denoël au bout de quelques jours seulement. Un vrai conte de fées que je continue à regretter, en tant que has been. Mais, soudain, me revient le souvenir que j’avais présenté mon manuscrit sous le titre de Ritournelle pour un génocide. Gérard Bourgadier, le directeur de Denoël à l’époque, en avait été interloqué, car bien évidemment ce titre évoquait immanquablement le Bagatelles pour un massacre, l’odieux pamphlet antisémite de Céline. Et, promis juré, cela m’avait totalement échappé. Comme quoi, l’inconscient existe vraiment !

Publié fin septembre 1982, l’An prochain à Auschwitz, avait fait les honneurs d’Apostrophes le 1er octobre, ainsi que deux autres débutants face au prix Nobel Saül Bellow. J’ai mis des décennies à oser pouvoir regarder la vidéo, par pure coquetterie, vu mon âge. J’ai retrouvé, non sans un certain malaise, le jeune homme que j’étais à l’époque, au physique assez avantageux, mais quelque peu maniéré, un aspect à mettre sur le compte sur de ma timidité. Bernard Pivot avait d’emblée annoncé la couleur : des dizaines de lettres de Juifs qui se scandalisaient de ma présence à son émission. J’avais alors feint l’étonnement, voire l’incrédulité, revendiquant quand même le droit à la traditionnelle autodérision juive. Après l’émission et dans les coulisses, Bernard Pivot m’avait gratifié d’un : « Les vrais romans, ce sont ceux qui choquent, qui bousculent. » Une leçon que je devais retenir et qui, pourtant, ne m’a pas apporté beaucoup de chance. Peut-être bien parce que je l’ai prise trop à la lettre… jusqu’à faire de la surenchère dans le choquant. 

Mon autodérision n’était cependant pas partagée par toute la communauté juive, assurément. J’ai connu des Juifs ashkénazes qui avaient adoré le côté scandaleux de mon roman : notamment Elisabeth Gille, mon éditrice, dont les parents avaient trouvé la mort dans un camp d’extermination ; Maurice Rajfus également, avec ses parents déportés via la rafle du Vel d’Hiv, et dont les livres fort intéressants m’ont confirmé que les clivages de classes sociales existaient également chez les Juifs pendant la guerre, ce qui n’étonna pas outre-mesure le bon marxiste que j’ai toujours été. Mais, quand même, dans l’ensemble, ce sont les Juifs sépharades qui ont réservé à mon livre un accueil beaucoup plus enthousiaste. Parce qu’ils avaient remarqué en première ligne, non l’ouverture dite scandaleuse sur la libération triomphale et  médiatisée d’un camp d’extermination par les Américains et les Soviétiques (qui ne pouvait guère être soupçonnée de négationnisme et que mon éditeur voyait filmée par Spielberg), mais ce qui sous-tendait tout mon livre : une exaltation de l’identité juive -et un effréné mépris du goy invariablement entaché d’antisémitisme sous toutes ses formes, qui m’apparaît aujourd’hui bien plus scandaleux que l’humour noir avec lequel je décrivais une fiesta à Auschwitz. 

En ce dernier trimestre 1982, fort de mon succès d’estime, je m’étais promis : « Je veux devenir le plus grand écrivain juif français. » Il faut dire que je n’avais pas une telle concurrence à affronter, d’autant qu’Albert Cohen était mort un an auparavant. Que restait-il donc à cette époque ? Quelques jeunes auteurs juifs de piètre talent, qui se contentaient d’égrener le ô combien triste sort de leur famille assassinée dans les camps, au son des habituels sanglots longs des violons d’automne assaisonnés de mots yiddish, ah ! ces mélodies pleurnichardes qui sont censées illustrer l’immense souffrance du peuple juif, dans tous les téléfilms sur le sujet, sans parler du schmalzig « Le Pianiste » de Polanski qui a fait pleurer dans les chaumières aux quatre coins du monde. Et, vrai, mon éditeur et mes admirateurs avaient flairé quelque chose de ce genre-là chez moi : ils me voulaient le Woody Allen ou le Philip Roth français, un iconoclaste qui avait sa pensée à lui. Que je les aie déçus par la suite, est une autre histoire que je raconterai plus tard. La place à investir était facile à occuper, a priori ; vulgairement parlant, il y avait un vrai créneau pour une autre voix juive, moins geignarde, et même infiniment plus vivifiante. Je ne souffrais donc d’aucune concurrence. Mais cela se passait il y a 26 ans. 

Au final, j’ai complètement raté mon coup, dans les grandes largeurs. Je ne suis pas devenu un grand écrivain, qu’il soit juif ou français -ou tout court. Et, à l’âge de 62 ans, je n’égalerai même plus l’œuvre de mon père ; ce pourquoi je songe réellement que sa disparition a éliminé l’écrivain en moi. Mais c’est aussi que les temps ont diablement changé. Au contraire des années 60 à 80, on ne peut absolument plus plaisanter à propos de la question juive et des Juifs eux-mêmes, devenus carrément tabou. La preuve même, Edgar Morin, poursuivi en justice pour diffamation raciale parce qu’il se posait la question, certes naïve aux yeux d’un historien, mais pertinente, de ce qui avait pu amener un peuple si persécuté à se transmuer en bourreau d’un autre peuple. Moi, j’oserais répondre : « Ainsi en est-il toujours allé de l’Histoire, une suite ininterrompue d’invasions, d’occupations de territoires et de carnages. » Et quoique l’occupation israélienne des territoires destinés aux Palestiniens me paraisse maintenant éhontée, après quarante ans d’oppression délibérée, je ne verse pas pour autant des larmes, car je sais que l’homme sera toujours un loup pour l’homme, et tant mieux d’ailleurs, car si la planète n’était investie que par de pacifiques troupeaux de ruminants, qu’est-ce que l’on s’emmerderait ! Le seul inconvénient de l’expansionnisme israélien, c’est qu’il est trop voyant et, surtout, anachronique  en ce début du XXIème siècle; en réalité, il est à l’Histoire ce que sont, à la musique, les instruments baroques  –un retour aux sacro-saintes sources originelles. Mais que dire de l’occupation de la cervelle humaine par nos grasses sociétés d’économie libérale et de consommation frénétique, autrement plus dommageables ? 

Autant l’avouer tout de go : je déteste toute image de victime. Qu’elle soit juive ou autre. La relation entre victime et bourreau se fait toujours à deux, comme n’importe quelle autre relation, qu’elle intervienne entre pays, entre races ou au sein d’une famille ou d’un couple. La victime est aussi responsable de son sort que son bourreau. Bernard Lazare a été le seul penseur juif à poser la question juive en ces termes. C’était bien évidemment avant la Shoah, autrement il n’aurait pas osé ! Mais ce même questionnement après une catastrophe à nulle autre comparable, le summum de l’abomination, le pic de l’abjection humaine et dite civilisée comme l’était le peuple allemand, doit demeurer en vigueur, il se pose même plus que jamais : qu’avons-nous donc fait, nous Juifs, depuis notre apparition sur cette terre, pour récolter un tel châtiment ? Quelle part en nous a-t-elle induit un tel désir d’extermination chez les goys ? Et j’avoue que cette question ne cesse de me hanter.

Se lamenter ne sert à rien. C’est le parti des âmes faibles. Enrobé de cette moraline que Nietzsche haïssait au plus haut point. La moraline toute puissante aujourd’hui chez la bourgeoisie qui veut se donner à tout prix bonne conscience, sous le nom fallacieux des droits de l’homme, issus de la Révolution de 1789, mais que Robespierre en 1793, le maudit de cette même révolution, avait dû réviser à la baisse, au spectacle de tous les ennemis de classe qui s’insurgeaient contre la nation. Et, pour en revenir aux Juifs, j’apprécie tout particulièrement le discours d’Esther Benbassa qui dénonce le culte doloriste de la Shoah qui réduit l’histoire et la pensée du peuple juif à nos seuls millénaires de persécutions, à notre seul statut de victime séculaire. Car, ailleurs se trouve la fierté d’être Juif. Dans notre constante obstination à survivre envers et contre tout, à nous intégrer dans toutes les nations qui nous ont accueillies, voire en nous tenant seulement en marge, mais toujours pour leur offrir le meilleur de nous-mêmes et ainsi contribuer au meilleur d’eux-mêmes. 

Après l’An prochain à Auschwitz, ma réputation n’a fait que décliner de livre en livre. Jusqu’à ce que je sois relégué même pas en classe de maternelle, mais dans le rang des petits enfants débiles que l’on cache. Mais soudain m’est venue une illumination : si je n’avais pas basculé dans le « glauque pour le glauque » au fil de mes livres, eussé-je dû me maintenir dans l’allègre et tonique « veine Sternberg », qui était vraiment la mienne lorsque je me suis hasardé à écrire sur  les Juifs dès 1969, je n’aurais pas périclité ainsi aux yeux de la critique littéraire de plus en plus chatouilleuse sur la question juive. 

« Angles morts », premier livre de Jacques Sternberg (1944)

Angles morts est le tout premier texte abouti de Jacques Sternberg et publié à compte d’auteur sous le pseudonyme de Jacques Bert, fin 1944 à Bruxelles, avec un tirage limité à 125 exemplaires. Les illustrations du livre sont des reproductions de bois originaux d’un certain E. Vautier qui était, à l’époque, un ami de mon père. Et, deux ans après, il épousait Jacqueline, la sœur de Jacques ! Je n’ai eu cet introuvable recueil de nouvelles en mains qu’il y a deux ans et demi -un cadeau de ma cousine, à l’occasion de nos tardives retrouvailles fin 2005.

Trois courtes nouvelles composent ce livre. « Trois pendus sous une même poutre » est le récit fantasmagorique d’un mort par pendaison et de sa vengeance posthume qui voue au même châtiment les deux hommes qui l’ont injustement condamné à mort et exécuté. Avec une note de l’auteur en fin de texte : Ceci n’est pas mon histoire, je l’avoue… mais c’est bien ce que j’aurais fait ! Il est à noter que, d’emblée dans ce premier texte, surgissent les thèmes de la condamnation à mort et de l’exécution, qui hanteront une bonne partie de l’œuvre de mon père, dès la Géométrie dans l’impossible. 

« Géométrie dans l’espace » et « Décembre qui meurt » ont été écrits d’après des notes prises au camp de Gurs, en janvier 1943. Ce sont en fait des ébauches de deux passages figurant dans la Boîte à guenilles ; la première décrivant la présence physique de l’armée allemande, la seconde relatant le réveillon du nouvel an 1943 dans un baraquement de Gurs. Le titre « Géométrie dans l’espace » ne peut que frapper l’esprit des connaisseurs de Sternberg, puisqu’il annonce les titres de sa littérature fantastique et de science-fiction. Mais ici, cette « géométrie » ne s’applique pas encore à un improbable ailleurs, mais à la consistance matérielle et à l’ordonnancement de la très concrète armée d’invasion allemande :

« Un encombrement de blocs, puissamment tailladés à grands coups de serpette dans la chair, puis pétris sans soin, et rivés à des charnières épaisses. Ces charnières parfaitement huilées sous l’écorce râpée de soleil et de vent d’hiver.

Un ajustage minutieux que ces blocs cubiques, mobiles ; chacun étant indépendant de l’autre, libre de son geste, mais responsable d’un tout, d’une harmonie de force et de rage. D’une harmonie qui suggère du massif et du concret.

Parce que chaque bloc forme une dent du hérisson Panzerdivizionadolfhitler. La vigoureusement soudée et toute agressive avec sa carapace rongée de menaces et son gargouillement de ferraille blindée. L’élite d’acier à l’avant du rempart Wehrmacht qui ceinture de son torse la forteresse… L’assemblage de lignes droites méticuleusement parallèles, verticales, horizontales avance d’une seule pièce. » 

Bref, le cancre qu’était mon père aura appris de visu les rudiments de la géométrie avec l’impressionnante apparition de la Wehrmacht. Une excellente leçon de choses !  

Mais aussi, il est frappant de voir que l’écriture elliptique et tranchante, riche en images noires et grimaçantes, qui évoque à la fois les dessins de Goya et la langue de Céline -celle qui, plus forte encore, caractérise La boîte à guenilles- est déjà là en cette fin 1944, quelques mois seulement après la Libération. Il m’a été donné de pouvoir lire quelques lettres que mon père avait adressées à Myriam, son premier amour, en 1941-42, qui a été à l’origine de sa vocation littéraire. Des lettres d’amoureux jaloux et dépité, joliment troussées, mais qui, pour autant, ne suffisent pas à préfigurer un vrai talent d’écrivain. Or, entre les lettres de ce jeune garçon oisif et les textes de Angles morts, le contraste est vraiment saisissant. La guerre, bien sûr, est passée par-là ; la guerre qui aura dépucelé l’esprit et la vision du monde de mon père ; mieux, la guerre et rien d’autre qui a fait de lui un écrivain.

Voici la préface de Angles morts, écrite par Jean-Roch Collon (je me suis soudain demandé qui était ce monsieur. Encore une question que je ne pourrai pas poser à mon père. En recherchant sur Google, j’ai trouvé un célèbre affichiste et peintre belge de fresques religieuses et mythologiques (1894-1951) du même nom, lequel a été attribué à une avenue de Woluwe Saint-Lambert. Je peine à croire qu’une sommité si académique ait pu s’intéresser aux écrits de mon père. A moins que mon oncle n’ait bien connu cet artiste, à l’époque) :

« La guerre a enfanté.  Deux jeunes l’ont subie.  Le camp de concentration et le maquis de France furent leurs écoles.  Jacques Bert est un estomac saturé de cette guerre avec tout ce qu’elle contient de sang, de crimes, de peurs, d’angoisses et de révolte. Ses phrases qui semblent sortir du gosier d’une mitrailleuse crachent la vérité en plein visage.  Elles claquent, crépitent… et sont toutes syncopées comme notre jazz moderne. Ce jazz qu’il doit aimer éperdument. 

Si elles secouent et vous ébranlent c’est parce qu’elles visent juste.  Je pense à l’éruption d’un volcan…voici sa lave qui déferle de la cime d’une sensibilité exacerbée. Elle brûle jusqu’aux entrailles parce qu’on y boit le vitriol de notre époque. Cette époque qui fut le triste breuvage de ces années de guerre.  Spontané, sympathique, même dans ses excès, Jacques Bert peint par petites touches volées à la réalité, et chaque fois, on y retrouve tout le tumulte d’un enfer passé. 

Il y a du Poë et du Baudelaire dans ces contes si puissamment complétés par les dessins de Vautier, grand vagabond, traqué de Normandie. Illustrations lugubres qui marquent.  Nous trouvons ici une tragique harmonie entre l’atmosphère oppressée des récits et le coup de burin de Vautier. Cette unité de composition nous plonge dans un monde de cubes et de détails frappants. Un monde étrange qu’il faut peut-être regarder avec un certain recul pour en saisir toute la vérité. Jacques Bert, évadé mal dégrossi, rageur et jamais peigné, Vautier, bizarre personnage sorti d’un de ses cauchemars…deux jeunes gens qui ont pensé et senti ce livre ensemble. 

Rare rencontre entre deux artistes. » 

Antisémitisme

La scène remonte à 1956, à l’école primaire de la rue Erlanger, à Auteuil. J’avais 10 ans et j’étais en 7ème (CM2 aujourd’hui). La classe se partageait entre deux bandes dont la rivalité ne s’exprimait que de façon ludique pendant les récréations. A chaque bande, son insigne distinctif, une capsule de bouteille de lait –le lait Mendès-France-, pour la bande que j’avais ralliée. Par ailleurs, je m’étais lié avec un condisciple qui, assez solitaire et peu enclin aux jeux collectifs, faisait bande à part. Un jour, dans la cour de récréation, mon chef de bande, une véritable petite graine de fasciste, s’était soudain mis à molester mon copain et à le traiter de sale youpin. Je m’empressai d’intervenir pour l’écarter de sa proie, puis, au beau milieu de la cour, lui lancer fièrement : « Je ne veux plus faire partie de ta bande, car je suis également Juif ! » et, d’un geste superbe, lui jeter à ses pieds ma capsule de bouteille pour rompre mon appartenance à sa bande. Il était médusé, incrédule. Moi, Juif, avec ma tête de blondinet aryen ?! 

Onze ans seulement nous séparaient des chambres à gaz d’Auschwitz. Mais l’affaire s’était réglée entre nous, entre mômes. L’idée d’aller chialer auprès de l’instituteur, voire du proviseur, ne nous a pas effleuré l’esprit une seule seconde, à mon copain et moi. Pas davantage, nous n’en avons parlé à nos parents. Et ni la police n’a été saisie de ce petit drame, et encore moins les médias. Concurremment, un petit Algérien se faisait sans cesse courser pendant les récréations aux cris de « Poule mouillée ! », de « fayot ! », mais, aussi de « Mort au fellaga ! ». Et il s’agissait d’une respectable école du XVIème arrondissement. 

Cet incident ne nous a nullement traumatisés, mon copain et moi. Au contraire ! Il nous a renforcés dans l’idée que nous étions différents des autres, et, qu’après tout, se distinguer du tout-venant n’était pas du tout une malchance mais un atout. Donc, persister en tant que Juif.  Nous nous sommes évidemment rapprochés, et cela m’a valu de la part de mon copain –aussitôt élevé au rang d’ami- des cours d’instruction religieuse pour parfaire en moi cette identité juive que j’avais triomphalement exhibée. Je n’en suis d’ailleurs pas devenu pour autant croyant et pratiquant.  Les temps ont changé. Je tends à penser que l’époque d’aujourd’hui est devenue molle et volontiers geignarde, sans cesse chamboulée par de multiples dangers entretenus par les médias. Tout menace : les cancers, la pollution, la raréfaction du pétrole, les volatiles, les vaches, les walkmans –et, bien sûr, l’Islam, le « choc des civilisations » qui ont utilement remplacé le spectre du communisme. Une chose est certaine : l’avènement du surhomme imaginé par Nietzsche ne fait que s’éloigner. En Occident triomphent les troupeaux humains repus, anesthésiés et camés par la société de consommation que lorgnent bien évidemment les pays pauvres, à la recherche d’une part du gâteau, en attendant les lendemains qui roucouleront. 

Cette digression pour me ramener d’autant mieux au vif du sujet. Je me sens profondément juif, mais l’image que nous finissons par donner de nous, grâce aux médias et aux grandes têtes pensantes, me révulse. Une image de gosses pourris, susceptibles et paranoïaques, dénués de tout humour, ayant perdu tout sens de la relativité malgré nos six millions de morts, à pleurer pour toujours et encore davantage de surprotection de la police et des autorités politiques, au motif que par-ci, par-là, quelques mômes de banlieue invectivent ou molestent des Juifs ou qu’un journaliste a commis l’infamie d’associer le mot « riche » au mot « Juif ». 

Oui, décidément, je déteste cette pitoyable complaisance dans le rôle de victime que nous ne sommes manifestement plus, cette odieuse instrumentalisation de la Shoah, ce perpétuel chantage affectif à la Shoah. Les médias et les prétendus grands esprits font leur beurre de cette image-là, mais inutile de se voiler la face : nous exaspérons de plus en plus, pas seulement les autres minorités beaucoup moins privilégiées, mais sans doute aussi pas mal de Français qui estiment que, vraiment, on en fait trop avec les Juifs. Ces Français ne sont pas forcément antisémites, mais ils pourraient bien le devenir un jour si cette politique de surprotection frénétique devait continuer et finir par entretenir le soupçon qu’il existerait un lobby juif dans notre pays. Avec une telle politique, la communauté juive a tout à craindre…

Jacques Sternberg par Eric Losfeld

   J’apprécie ce portrait de mon père par Eric Losfeld en 1965, à l’occasion de la sortie de Toi, ma nuit.   

« J’ai connu Jacques Sternberg en 1953. Il avait fui la Belgique et vivait à Paris depuis trois ans. Il exerçait, dans un club du livre, une obscure fonction : quelque chose comme dactylo-emballeur-comptable-garçon de course ou directeur littéraire-balayeur. Il se complaisait dans les modestes fonctions anonymes et participait passivement aux servitudes et grandeurs de la vie de bureau.

Il écrivait aussi : des romans torrentueux sûrement illisibles – qui étaient régulièrement refusés par toute l’édition parisienne, de « Corréa » à la « N.R.F. ». Il avait également écrit quelques contes très brefs qui n’avaient intéressé que Jean Paulhan.
Ces contes, il me les confia et je les publiai quelques mois plus tard sous le titre La géométrie dans l’Impossible. (Je conterai peut-être un jour, dans mes mémoires, les avatars picaresques de cette édition.)
   Pour les amateurs de littérature fantastique ce livre est devenu un classique ou peu s’en faut mais, en 1953, seuls deux critiques le remarquèrent : Alain Dorémieux dans Fiction et Alexandre Vialatte dans la Montagne de Clermont-Ferrand. Impossible n’est pas français, on le sait.
  
 Depuis, évidemment, les choses ont beaucoup changé pour lui, mais je dois à la vérité de reconnaître qu’elles n’ont guère évolué entre nous. Je suis sûr que Sternberg est un des auteurs de choc de mon catalogue et j’ai l’impression que Sternberg me considère comme son éditeur favori.
Ce ne sont pas les contrats avec d’autres éditeurs qui lui ont manqué : « Plon », « Julliard », « Denoël », « Minuit » ; mais Sternberg est un grand briseur de contrats (impossible avec moi, nous n’en avons pas). Il n’est cependant pas difficile à vivre, son naturel est doux et humble : c’est celui de L’Employé ; mais sa littérature l’est pour lui.
   Il faut dire que Sternberg n’aime ni les étiquettes ni les drapeaux ; il ne se laisse enfermer dans aucun genre précis. On le disait virtuose de la brièveté, il en profita pour écrire d’interminables romans. On vit en lui le plus sûr espoir de la science-fiction française, il s’empressa de l’abandonner et alla clamer partout qu’il détestait ce genre. On le qualifia d’humoriste et on lui donna le Prix de l’Humour Noir en 1961 pour son seul roman poignant.
   Avec son dernier roman, Toi, ma Nuit, Sternberg prouve son désir de brouiller davantage les pistes pratiquées pour les critiques : sur un thème de science-fiction teintée d’humour noir, il creuse la tombe d’un homme en proie à ses vampires personnels. Il signe un admirable roman d’amour qui n’est peut-être qu’un roman de terreur – à moins qu’il ne s’agisse de carnets personnels.
   Il faudra alors admettre que Sternberg n’est ni un conteur ni un auteur de science-fiction ni un humoriste professionnel ni même un romancier, mais simplement un écrivain, c’est-à-dire notre voix.
   Ceci dit, je crains fort qu’il ne soit rien d’autre. À ma connaissance, il n’a conquis aucun sommet de l’Himalaya, il n’a pas non plus gravi quelque haute cime du Tout-Paris. Selon un critère absolu, déterminé par mon ami Raymond Borde, il a l’existence banale et inutile du Docteur Schweitzer, ni l’un ni l’autre n’ont baisé la reine de Siam.
   De toute façon, ses débordements génésiques n’ont eu aucune influence dans sa carrière. Il n’a pas été propulsé du lit d’une dame du Deffand jusqu’aux marches du podium des Jeux Olympiques littéraires.
   Il n’a jamais eu, par exemple, une voix aux grands prix littéraires de fin d’année.
   Il n’a pas profité de son nom pour découvrir une nouvelle Marlène, mais son prénom lui a permis de rester fataliste.
   Le congédiement est lié inéluctablement à toutes ses tentatives pour obtenir les avantages de la Sécurité Sociale ; on l’a également mis à la porte de journaux qui avaient sollicité sa collaboration.
   N’abordez jamais avec lui une discussion politique, il réussirait à vous perdre dans les méandres d’un tel labyrinthe de fausse logique que vous conviendriez du contraire de vos convictions morales.
   Évitez ses conseils cinématographiques ou prenez-en le contre-pied ; sa plus intense jubilation est inversement proportionnelle à celle des cinéphiles.
   Je ne crois pas qu’on le verra bientôt installé à la droite du Seigneur des lettres, sans pour cela le qualifier de « maudit ». Ses quelques trois cents lecteurs opèrent un travail de sape dans le building du best-seller et, un jour, j’intenterai le premier procès de ma vie contre un plagiaire, humoriste patenté – qui aura pillé un livre de Sternberg publié par « Le Terrain Vague ». Ce jour-là, les dommages et intérêts combleront, dans ma trésorerie, le grand vide budgétaire occasionné par mon enthousiasme pour l’œuvre de Jacques Sternberg. »

Eric Losfeld aura été le principal éditeur de mon père de 1953 (La Géométrie dans l’impossible) à 1972 (Lettre aux gens malheureux et qui ont bien raison de l’être) pour ses textes les plus percutants.

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