MAI 68 (5)

A la rentrée des vacances de Pâques, la situation s’envenima. Les nervis d’Occident voulaient entrer en scène. Bouffer du bolcho, comme ils disaient. De son côté, la presse d’extrême droite commençait à se déchaîner. Chacun sait maintenant que le mot « chienlit » asséné par le général de Gaulle et rapporté par son premier ministre aux journalistes avec un air ravi et vaguement égrillard, avait été exhumé du Littré par le torchon Minute, plusieurs semaines avant le Guide. Et ce même charmant journal affirmait qu’il ne manquait pas de braves jeunes hommes bien de chez nous qui se chargeraient volontiers d’expulser manu militari le Juif allemand Cohn-Bendit. A Nanterre, des tracts fascistes occupèrent ça et là les murs : on s’y délectait des cadavres de bolchos qui joncheraient les trottoirs. 

La tension monta d’un cran. La justice interrogea Cohn-Bendit pendant six heures, le meneur allemand comme le nommait le Journal du Dimanche en arborant une grande photographie de lui en première page. Bien vu, de la part de ce canard. Dès lors, dans des milliers de foyers bien de chez nous, on soupesa d’un air entendu le signe distinctif, la main de l’étranger, qu’aggravaient les origines juives dudit meneur. Et le lendemain, il était revenu à Nanterre. Triomphalement, comme la reine de Saba. Les flashes des journalistes crépitaient à profusion autour de sa personne. Les micros étaient branchés. Une vraie vedette de cinéma. En jubilait-il en son for intérieur ? Possible. On a beau avoir des idées révolutionnaires, la célébrité, les premiers effluves de la gloire, vous sont toujours agréables. Et puis cela devait le faire bicher, d’avoir pu rameuter les médias en l’espace de deux semaines. Il ne se gêna pour autant pas avec eux, les traitant de domestiques, de paumés, essayant même de leur soutirer du fric. Nous étions heureux de le revoir, nous avions un peu tremblé pour lui la veille. On le retrouvait plus pétulant que jamais. L’amphithéâtre était plein à craquer. Pas seulement de militants et sympathisants, mais, sans doute, surtout de tous ceux que cela émoustillait d’approcher un type qui avait eu sa photo dans le journal. 

Puis ce fut cette journée consacrée aux luttes anti-impérialistes, la veille du 3 mai. Dès neuf heures du matin, il semblait bien que le campus fût entièrement investi. Dans le Couloir, c’était plus que jamais la même atmosphère de révolution culturelle. On vendait des livres de Mao, des brochures marxistes léninistes, on placardait fiévreusement des affiches. Dans les recoins, des communistes s’engueulaient avec des types du 22 mars. Les appariteurs observaient, indignés mais résignés. Des journalistes vadrouillaient. La grande masse des étudiants, ceux qui se proclamaient apolitiques, passait son chemin, souriant jaune ou détournant le regard. Ou plutôt, la grande masse réduite à une portion congrue, car, déjà, nombreux étaient ceux qui s’étaient repliés dans leurs beaux quartiers pour ne plus mettre les pieds dans cette fac où décidément Mao avait pris le pouvoir. 

Et, soudain, la menace d’un commando fasciste qui s’était promis de nettoyer Nanterre le jour même. Un vent de trouille déferle sur le Couloir ; les casques, les pioches, les boulons, surgissent comme d’une pochette surprise de terrassier ; un service d’ordre s’improvise auquel mon ami et moi, le cœur sur la main, offrons notre participation. Je n’étais pourtant pas chaud soudain, moi qui rêvais toujours d’action ; je me voyais déjà défiguré par un œil crevé. Finalement, les gars du service d’ordre ne nous prirent pas ; ils se méfiaient même de nous. Il faut dire que mon ami avait plutôt la dégaine d’un type de droite, cheveux ras, sapé comme le bourgeois de Passy qu’il était. Quant à moi, j’avais comme d’habitude l’air du fou de sortie que l’on promenait. Nous n’attirions ni la sympathie ni la confiance. Pendant ce temps, ça s’armait, ça se retranchait à mort. Des guetteurs s’installèrent sur les toits. Un vrai état de siège. Mais les heures passèrent, et rien ne venait. Cela finissait par évoquer l’ambiance du Désert des Tartares, un camp figé dans l’attente d’un improbable ennemi qui n’arrivait jamais. 

L’accroc décisif vint d’ailleurs. Pour obtenir un amphithéâtre afin de projeter des films sur le Vietnam, il fallut se bagarrer ferme avec les professeurs et les étudiants. Un des enseignants, alors que la projection débutait, vint revendiquer les lieux pour y dispenser son cours d’histoire, flanqué de ses étudiants. Ils hurlaient à gorge déployée. C’était pitoyable, on eût dit des bébés qui ne pouvaient plus s’arrêter de brailler et qu’il aurait fallu cogner pour qu’ils la bouclent enfin. Ils étaient bien cons, parce qu’en définitive, voir les atrocités commises par les soldats américains au Vietnam, ces images de tortures, de corps brûlés, étripés, châtrés, eh bien, c’était beaucoup plus édifiant que leur cours sur le Moyen-âge. Mais l’histoire de ces temps reculés donnait bonne conscience. Les chasses aux sorcières, les boucheries des Croisades, les massacres de tout ce qui n’était pas catholique, les famines du peuple, tout cela était bien loin de nous et ne pouvait guère nous ébranler ; en contrepartie, nous avions les cathédrales gothiques qui rachetaient largement le reste. La passion des belles pierres qui fait passer l’éponge sur des millions de morts de pauvres gens assurément mal nés. 

Puis des étudiants du parti communiste sont venus placer leurs couplets défaitistes et pusillanimes, pour dénoncer les provocateurs que nous étions, flatter la bonne conscience des étudiants assidus et des gaullistes à leur maman. Il fallait les voir exciter la foule contre nous. Mais cela ne nous a pas empêché de poursuivre les projections. A la longue, ils ont décampé pour s’en aller former, dans leur rage impuissante, un comité de défense pour la poursuite des cours. 

Histoire de jouer enfin un rôle, j’acceptai de monter la garde avec quelques-uns aux portes de l’amphithéâtre. C’est alors que, vers 16 heures, un homme portant beau, visiblement pénétré de sa dignité de chef, pénétra dans l’amphithéâtre, non sans m’avoir cloué au sol d’un regard méprisant. Le Doyen de la fac, en personne. Quand il en est ressorti, même pas deux minutes après, s’étant sans doute contenté de jeter un regard circulaire dans l’amphithéâtre, du fond de la salle, il était vert. Non pas d’avoir vu sur l’écran un Vietnamien écartelé ou des soldats américains poser pour une photo de chasse, le pied victorieux sur le cul de leurs victimes, mais de dûment constater qu’aucun vieux rogaton de prof ne pérorait tout à son aise sur le mysticisme médiéval en face de ses centaines de scribes préfabriqués. C’était intolérable. Il fallait fermer la faculté. On voyait qu’il portait en lui cette décision, héroïque et fatale ; ses yeux furibonds en témoignaient amplement. 

Et le soir même, les portes du campus de Nanterre se refermaient sine die. Ce n’était pas bien malin. Nous n’attendions que cela pour aller nous répandre en masse du côté de la Sorbonne. Nanterre était tombé. A nous Paris !   


Archive pour septembre, 2008

« Les représentants » (J. Sternberg)

Je prépare actuellement mes commentaires sur La Banlieue de Jacques Sternberg. « Les représentants » -issu de La Géométrie dans l’impossible- en est la préfiguration : 

« Dans la banlieue, les représentants sont très vite demandés et quantité d’entre eux errent sans cesse dans les allées, d’une propriété à une autre.

Les représentants ne visitent que les particuliers et pratiquent donc le porte-à-porte.

Tous sont employés par des firmes différentes, mais tous présentent un seul modèle d’articles, un jeu de cubes bigarrés, des cubes de bois peint dont les nuances sont limitées au vert, au jaune, au rouge et au violet.

Les cubes verts rappportent aux représentants du dix pour cent, les jaunes du quinze pour cent, les rouges du vingt pour cent. Les violets ne peuvent pas être vendus et servent d’échantillons.

Les cubes rouges ne peuvent jamais être présentés dans les maisons comptant plus de deux étages. Les verts doivent être vendus dans les maisons aux façades blanchies à la chaux, tandis que les jaunes sont réservés  aux étages supérieurs des maisons à briques rouges. Les maisons formant un angle sont interdites. Les magasins également. Les jours pairs, on ne peut présenter que des cubes verts aux particuliers des rez-de-chaussée et des jaunes aux habitants des autres étages. Les trottoirs de droite sont interdits les jours impairs.

Il existe d’autres règles, beaucoup d’autres, qui sont consignées dans un fascicule que les représentants doivent sans cesse consulter, car ce règlement est d’une complexité qui défie toute volonté de l’apprendre par coeur.

A part cela, le métier a ses avantages et même ses agréments.

Tout d’abord -et ceci est important- les représentants sont toujours assurés d’être reçus courtoisement chez les particuliers qu’ils sollicitent. On les fait rentrer dans l’appartement, on discute volontiers avec eux, toujours avec les mêmes mots, la même approbation précédant toujours une commande plus ou moins importante.

Les cubes sont livrés le lendemain méticuleusement emballés. Les clients, bien entendu, ne déballent jamais ces colis dont ils ne connaissent que trop le contenu et la valeur avouée nulle. Ils se contentent de payer les frais de port, après quoi, ils renvoient le colis à la firme responsable de cette vente, laquelle firme se fait un devoir de rembourser immédiatement, et sans la moindre contestation, les frais de la clientèle.

Les représentants touchent leurs pourcentages tous les soirs, mais le lendemain ces pourcentages sont fatalement rayés et déduits. Ce qui fait qu’en réalité, ils ne touchent jamais rien, de même que les clients ne perdent jamais rien, de même que les firmes ne gagnent jamais rien.

C’est ce qu’on appelle, dans la banlieue, le commerce. « 

                                                

 

Mai 68 (4)

22 mars 1968 : A Nanterre, pour protester contre l’arrestation de leurs camarades (NdA : ayant manifesté contre la guerre du Vietnam), des étudiants occupent le bâtiment administratif. Le soir, ils sont près de 150 dans la salle des conférences, au 8ème étage du bâtiment. Il y a des membres de la J.C.R (Jeunesses communistes révolutionnaires), de l’U.E.C. (Union des Etudiants communistes), de l’U.J.C.M.L. (Union des Jeunesses communistes marxistes-léninistes), de la Fédération anarchiste, des «rouge et noir» (anarcho-communistes), des «dutschkistes» (partisans du révolutionnaire allemand Rudi Dutschke, dit «Rudi le Rouge») dont le chef de file à Nanterre est Dany Cohn-Bendit, 22 ans, roux, trapu, brillant, remuant et très populaire. On discute passionnément jusqu’à 2 heures du matin : comment maintenir en état d’alerte les étudiants politiquement conscients ? Comment convertir l’actuelle protestation contre la répression policière en une contestation permanente, adaptée aux circonstances ? Faut-il envisager d’autres formes de lutte ? On met finalement au point le texte d’un tract, et on décide d’organiser pour cette semaine une manifestation qui pourrait prendre la forme d’une grève des cours et des travaux pratiques, accompagnée de réunions d’information. On crée aussi une nouvelle structure de discussion : le C.R.E.P.S. (Centre d’études et de recherches politiques et sociales (René Backmann-Nouvel Observateur).  

Dès lors, Cohn-Bendit, on n’a plus vu que lui, à la fac. Son mot d’ordre à lui et à ses cent cinquante comparses avait été de répandre l’agitation dans toute la faculté afin d’immobiliser, à plus ou moins long terme, son fonctionnement. Il fallait aussi organiser des journées d’explication et d’information, secouer la grande masse amorphe des étudiants, leur donner conscience d’une société pourrie, leur tendre de force leur répugnant reflet de laquais de la société. Bref, insuffler de l’idéalisme. Ce n’était pas chose facile avec ce troupeau qui pensait soit au diplôme de fin d’année et à la vie pépère du temps futur, soit à la surboum du samedi soir. Et, pourtant, le mouvement du 22 mars avait investi et paralysé la fac à une rapidité éclair. Il ne rencontra aucune opposition. Les veaux commençaient à déserter et à s’en aller chialer dans le giron de leurs familles. 

Il y eut alors meeting sur meeting. De grandes lignes générales de discussion furent tracées : les luttes anti-impérialistes, l’Université-critique, les liaisons étudiants-ouvriers… Les commissions qui se réunissaient dans les étages pullulèrent. Le côté immortel des grandes palabres de mai était enclenché. Les affiches de propagande fleurirent sur tous les murs en même temps que des slogans peints au goudron et empruntés aux poètes surréalistes. Dans le Couloir, des stands de journaux révolutionnaires s’installèrent. Des jeunes filles qui semblaient tirées d’un film de Godard s’occupaient à rédiger les affiches et journaux muraux, agenouillées sur le sol. Et la fac devint autre chose qu’un morne hangar de morts-vivants. Rien que pour cela, j’exultais. Cela devenait enfin agréable, la vie à Nanterre, quasiment exotique. La révolution culturelle, une sorte de Pékin. Du tumulte, de l’agitation, du scandale après tout ce temps de pesante léthargie. Et à regarder autour de soi, on en apprenait cent fois plus en une journée qu’en six ans d’études fonctionnelles. C’était l’avant-goût de mai, à une échelle réduite. On vivait enfin. D’avoir apporté la vie là où je désespérais jamais de la trouver, Cohn-Bendit s’attira ma vive reconnaissance, mon éternelle reconnaissance. L’esprit de révolte violait l’enceinte de la fac, une révolte amusante, vivace et grisante. 

Le 28 mars, le doyen, pâle serviteur du gouvernement, ferma la fac une première fois, face à la multiplication d’incidents qui entravaient le bon fonctionnement de l’institution (perturbation d’un grand nombre de cours et des partiels de psychologie et de philosophie qui avaient conduit à leur annulation). C’est qu’il commençait à paniquer, en bon libéral qu’il était. Il avait fait la guerre et ne tenait pas à ce que d’horribles choses se reproduisent. Mais c’était méconnaître la détermination du mouvement que d’espérer écraser la contestation en verrouillant trois ou quatre portes. Quelques jours plus tard, cela reprenait de plus belle. Les meetings attiraient de plus en plus de monde. Outre les convaincus, s’y trouvaient les éternels badauds toujours à l’affût, et moi, j’étais à la fois les deux. 

Ce n’est pas que j’étais particulièrement heureux d’assister aux commissions. J’avais, d’abord, la peur instinctive de toute réunion en lieu clos, l’incapacité de me fondre dans un groupe et le mépris de toute discussion qui s’éternise, ce qui a empoisonné toutes mes études, de l’école primaire à l’université et m’aura contraint à me tenir en marge de toutes les commissions en mai 68. Pour moi, c’était l’action qui primait et non les bavardages interminables, temps d’arrêt qui ne servait à rien. D’autant que tous ces étudiants révolutionnaires avaient beau avoir de belles idées, cela s’entendait qu’ils n’étaient pas tous très intelligents. J’ai toujours été un extraordinaire roquet de salon. 

MAI 68 (3)

Cela se passa en quatrième vitesse en ce qui me concerne. J’ai vite compris. C’était début mars. Au hasard de mes déambulations solitaires dans le Couloir, je tombai sur un rassemblement houleux. Badaud comme pas un, je me joignis au brouhaha et cherchai à comprendre l’enjeu de tant de bruit. Des étudiants en psychologie et sociologie se plaignaient de l’injustice du système des examens partiels et se préparaient à envoyer une délégation auprès du professeur responsable du département. Pris dans la foule, je suivis cette délégation au quatrième étage. J’assistai à l’entretien avec le professeur. Il m’édifia. Lorsque je vis le bonhomme jouer l’irresponsabilité et nous renvoyer tant bien que mal auprès d’un autre pelé qui était en train de donner un cours ; lorsque ledit pelé, nous voyant défiler sur l’estrade, commença visiblement à perdre ses moyens, tout bégayant ; lorsque faisant preuve d’un sursaut d’audace, il accepta en dernier ressort de participer à la réunion professeurs et étudiants que nous lui avions proposée, tout en déclinant avec empressement toute responsabilité dans l’affaire, je compris tout. Je compris que tous ces professeurs, malgré leur science, n’étaient que des minables enlisés dans leur routine professionnelle et pénétrés du bien fondé de leurs fonctions ; que par leur aveuglement et leur ignorance, ils se confondaient avec le morne troupeau des étudiants qui ne se posaient pas davantage de questions ; qu’il ne fallait qu’une petite piqûre d’épingle, un léger souffle pour que s’effondrât leur fausse grandeur et se révélât leur triste condition d’habitants de la caverne de Platon, voire de victimes de la société. Entre victimes, allions-nous nous serrer dans les bras les uns des autres ? C’eût été un geste généreux, mais le petit potentat que l’on vient de démystifier n’inspire pas une telle commisération ; il n’attire que le mépris et la rancœur. Et, à tous ceux qui, honnêtes gens, nous ont reproché d’avoir manqué de respect à nos professeurs, il est temps de répondre que lesdits professeurs n’étaient pas des hommes respectables, mais, pour la plupart, des pantins bouffis de vanité, des machines mises en place pour le fonctionnement bien huilé d’un des rouages de la société –la fabrication manufacturée des cerveaux de l’élite. 

La rencontre entre les responsables du département des sciences humaines et les chefs de leurs troupeaux eut finalement lieu, la veille du 22 mars, je crois. Entretemps, les dignitaires de l’instruction publique s’étaient visiblement refait une beauté depuis leur dernier accrochage avec les étudiants. Ils avaient tenté de se ressaisir, avant même la tourmente de mai et les slogans gaullistes. Prêts à nous embobiner, à éluder les questions, à fuir leurs responsabilités, à accuser le destin ou l’autorité suprême. Cette entrevue avec nous, c’était quand même une concession importante, une aumône de choix. Et lorsqu’ils se sont assis derrière la chaire, ces vivantes incarnations du bon droit et de la légalité arboraient tous sur leurs visages aigris une odieuse condescendance. L’entretien tourna rapidement court. Les étudiants étaient partagés. D’une part, ceux qui, réformistes et crédules dans l’âme, tentaient de raisonner ces saintes entités ; d’autre part, ceux qui, plus lucides et prévenus, s’employèrent à saboter la discussion en la noyant dans les insultes et la raillerie, tel  Daniel Cohn-Bendit, que je voyais pour la première fois en cette circonstance. Pour eux, tout comme pour moi, scandaliser plutôt que de s’engager dans des palabres vouées à l’échec, pouvait constituer un mode d’attaque très efficace, à un premier stade. 

Scandalisés, ils le devinrent en moins de deux, nos chers profs. Un d’eux qui cultivait avec délectation la pompe et la solennité d’un patricien romain se leva lentement et, le visage figé, tenta de nous raisonner une dernière fois en nous menaçant de ne plus donner de cours. Une partie de la salle s’écria : « Oui ! plus de cours ! plus de cours ! » Et, éclatant de rage et d’humiliation sous son masque de vertu outragée, il nous répliqua que, dans ce cas, le dialogue était rompu. Lui et ses collègues se retirèrent, tels de mauvais cabots de sous-préfecture hués par la foule. Voici ce qui fut la prime réaction des enseignants soudain contestés. Et même ceux qui, par la suite, après de longues soirées de réflexion, se rallièrent au mouvement des étudiants, soit par soif de reconnaissance, soit par l’effet d’une conviction laborieusement acquise, durent sans doute éprouver, au début, toute l’horreur de se voir du jour au lendemain déchus de leurs prérogatives. 

Cohn-Bendit. Je dois avouer que la première fois où mon regard se posa sur sa personne –il était vautré sur un banc, à gueuler sur un fasciste-, mon impression ne fut pas bonne. Je croyais avoir affaire à un grossier paltoquet de plus, gonflé de prétention et d’insolence, une sorte de marchand des Halles à l’esprit confus et au poing rapide. Erreur ! Il émanait de lui un authentique charisme, indéniablement. Il savait jouer avec tous ses atouts. Avec son charme chaleureux, sa voix fraîche et caressante, son sourire et ses yeux faussement candides, sa bouille de cancre astucieux et impertinent, la flamme de ses convictions et, surtout, avec son sens de l’humour qui le différenciait du militant ordinaire. J’étais émerveillé de découvrir brusquement, au sein de cette fac de minables à mon image, un orateur de génie. Je me demandais d’où il sortait, celui-là qui avait réussi à m’envoûter après une seule phrase de prononcée, me retournant comme une crêpe, comme il devait le faire plus tard avec maints professeurs. Et, de fait, dès qu’il parlait, un silence total régnait dans l’amphithéâtre, nous étions tous suspendus à ses paroles, même si l’on n’était pas toujours d’accord, on s’écrasait néanmoins, le laissant parler jusqu’au bout, tout bonnement parce que l’écouter parler relevait du plaisir ; et dès qu’un autre prenait la relève, l’attention se relâchait, les murmures reprenaient. Il aura lutté jusqu’au bout contre le culte de la personnalité, contre la notion de chef, en bon anarchiste qu’il était. Il a sans cesse répété, alors même que les journalistes le photographiaient sous toutes les coutures qu’il n’était pas le leader du 22 mars, mais un des membres, au même titre que n’importe quel militant du mouvement. Nonobstant, on l’a accusé plus tard de jouer à la vedette. Mais il était avant tout victime de son propre charme et de l’admiration d’autrui. On ne pouvait s’empêcher d’établir des comparaisons ; de juger les autres militants effroyablement ternes et insipides à côté de lui, avec leurs discours dogmatiques et fastidieux. Lui, il vous sautait au visage et au cœur, dès qu’il ouvrait la bouche. Dans ces conditions, il était normal qu’il fasse figure de chef. Puis, aux foules il a toujours fallu un chef pour les mettre en branle, malheureux à dire, mais c’est ainsi. Et, un an après les événements de mai, je reste fermement convaincu que sans la forte personnalité de Cohn-Bendit, strictement rien ne se serait passé dans notre pays. Il a su être, comme bien d’autres personnages de l’Histoire, le catalyseur d’aspirations qui, certes, ne demandaient qu’à exploser, mais qui, sans lui, seraient restées assoupies. 

  

MAI 68 (2)

Et la politique vint enfin. A petits pas banals, au début. Une minorité de militants. Bien sûr, je les jugeais aussi stupides que les autres, tant il est difficile de trouver grâce à mes yeux. Ils m’exaspéraient même franchement. C’était à l’entrée du restaurant universitaire qu’ils sévissaient, gueulant contre l’impérialisme américain, le soutien au Vietcong et la faim dans le monde. Ca se prenait au sérieux, diablement. D’autant que les incursions musclées des  fachos d’Occident étaient particulièrement redoutées et entretenaient une certaine psychose. Ils me paraissaient quelque peu grotesques, à se démener ainsi dans tous les sens alors qu’à des milliers de kilomètres de là les Américains poursuivaient froidement leur sale entreprise meurtrière. Les petites querelles intestines de chapelle les minaient tout autant que le spectre fasciste. En tout cas, laissées à elles-mêmes, ignorées par le gros du troupeau estudiantin, toutes ces minorités n’avaient jamais été capables de déboucher sur une action digne de ce nom. Elles n’ont pas davantage été aux racines des événements de mai 68. Ils n’avaient même rien à voir avec les futurs fondateurs du mouvement du 22 mars, qu’ils prenaient pour des zozos petit-bourgeois, même s’ils se sont ralliés à eux, front commun oblige, dès que la situation s’est corsée. 

Oui, je n’avais jamais pu les sentir, tous ces aboyeurs d’extrême-gauche. Je les trouvais grossiers. Et aussi tristes qu’un jour de pluie. Faisant tache dans le décor qui, pourtant, n’avait rien de glorieux. Pas un grain d’humour sur leurs visages blanchis par la foi militante. C’est que j’avais des goûts « bourgeois », malgré moi ; j’aimais une certaine légèreté et la dérision. Mais surtout, leurs gesticulations stériles et leurs slogans stéréotypés auraient bien pu finir par me dégoûter du marxisme, comme autrefois les professeurs de lycée m’avaient écœuré des auteurs classiques français, Molière, La Bruyère et Rousseau, qu’à l’âge de dix-onze ans je lisais pourtant avec délectation. L’apogée du marxisme, pour moi, c’était la révolution culturelle qui déferlait par vagues successives en Chine. J’avais une vision noire de l’être humain, et de voir un chef d’Etat tenter de radicalement changer la sale nature de l’homme, d’en extirper toute l’ordure accumulée par des siècles de corruption, je bavais d’admiration. Robespierre et Mao-Tsé-toung, mes deux idoles, tout un programme ! Au nom du sacro-saint principe de l’égalité universelle, de la haine de toute exploitation de l’être humain, le massacre des ennemis du peuple et de leurs complices ne m’a jamais effrayé, il m’a même toujours paru strictement nécessaire, le passage obligé vers les lendemains qui allaient « chanter ». Mais hélas je n’étais certes pas un homme d’action, encore moins un militant, trop indolent, trop rétif à toute intégration dans une collectivité humaine, mais plutôt de cette espèce qui prête au mépris, celle des révolutionnaires de salon. Et, partant, les ternes fourmis gauchistes de la fac me semblaient bien en deçà de mes aspirations au sublime, pas assez brillants pour satisfaire mon tempérament de midinette révolutionnaire. Quand la situation commença-t-elle enfin à basculer ? Longtemps cela se passa comme dans notre dos à nous, pauvres étudiants aveugles, sourds et muets. On percevait des rumeurs, de vagues échos du grand chambardement qui se préparait insidieusement. En janvier 68, la police n’avait-elle pas pénétré dans la fac ? On en discutait le lendemain, mais discrètement, sans battage de publicité. Tout restait encore vague, inconsistant. Et, même, cela l’est encore plus dans mon souvenir pourtant proche. Je me rappelle la soudaine irruption d’un tract en bande dessinée, placardé sur les murs de la fac, qui provoqua des attroupements ; il dénonçait l’indifférence et l’inertie générale des étudiants. Ce tract m’avait conquis. La signature des Enragés m’avait passablement intrigué, c’était la première fois qu’on prenait connaissance de cette appellation qui, en fait, évoquait la faction la plus radicale des révolutionnaires de 1792. Personne ne put me renseigner. Comme d’habitude, dans cette fac où personne ne savait jamais rien. J’en fus désappointé : des gens pensaient apparemment comme moi, et je ne parvenais pas à les rencontrer. 

Et il y eut ce cours de psychologie saboté en splendeur en février. Immense chahut d’étudiants. Des extrémistes de gauche avaient empêché le professeur de donner son cours dans l’amphithéâtre. Sans doute avaient-ils de bonnes raisons de déranger la routine universitaire. J’aurais pu les approuver, mais, combien plus digne, voire majestueuse, fut l’attitude du professeur qui, en butte à un incroyable tohu-bohu, assis à son bureau dont on avait arraché les fils du micro, sans cesse interrompu par des cris et des interjections grossières, ne se départit pas un seul moment de tout son calme et de son froid mépris, se tenant raide comme un piquet, le masque rigide dénué de toute émotion face à la meute hurlante, et ne se retirant seulement que lorsque l’heure fut venue, sans dire un mot. Le spectacle de cet homme était bien plus impressionnant et vertueux que celui de la foule déchaînée. Mais quoi, je n’étais pas à une contradiction près. C’était encore hésitant en moi. Le chahut pour le chahut, l’hystérie collective  m’avaient certes indisposé, mais, assez vite, dans cette fac où l’on s’emmerdait tant, où la docilité et la respectabilité de l’étudiant bourgeois promis à un riche avenir m’avaient angoissé un an durant, je ne manquai pas de me sentir irrésistiblement attiré par le tumulte grandissant, qui présentait au moins l’avantage de briser mon ennui. Et je pense, rétrospectivement, que pas mal d’étudiants partageaient ce vécu. Après tout, qu’étions-nous sinon des bourgeois oisifs et déjà désabusés de tout ? Pourtant, cette motivation infantile céda rapidement la place à d’autres considérations un peu plus sensées. Ce qui n’était pour moi qu’un jeu, un défoulement, devait en l’espace de quelques semaines devenir un acte dûment pensé, et, même une revendication. Ce changement résultait en fait de l’ostensible irresponsabilité des professeurs. Si les autorités universitaires ne s’étaient pas montrées aussi sourdes au malaise naissant, les événements de mai 68 n’auraient sans doute pas éclaté. Chacune de leurs gaffes donna la vue aux aveugles, la maturité aux innocents et un but de révolte à tous ceux qui avaient commencé par gesticuler dans le vide. Nos moulins à vent étaient désormais devenus réels. 

« MAI 68″ (1)

J’étais à Nanterre La Folie. L’an dernier, en 1968. J’y suis toujours, du reste. Quand j’en fais l’aveu sulfureux, mon interlocuteur accuse toujours le coup. L’étudiant lâche un petit rire nerveux et paraît près de me serrer dans ses bras ; le commerçant adopte une mine soucieuse et me demande finalement, mi-figue mi-raisin, si nous allons remettre ça, cette année encore ; quant au flic qui m’avait interpellé dans la rue, il m’a illico presto conduit au poste pour une longue vérification d’identité. Nanterre, ça vous classe. En tout cas, cela ne laisse plus indifférent qui que ce soit. 

Comme tous les étudiants de Nanterre, j’en ai bavé en long et en large. Lorsque les événements de mai éclatèrent, j’y avais passé un an et demi. Je savais ce qu’était Nanterre Paris X, la faculté modèle et expérimentale du gouvernement, le fer de lance de l’Education nationale, la réussite de la Vème République, qui, comme par hasard, n’était destinée qu’aux beaux quartiers de l’ouest de la capitale. 

C’était pour nous, les chochottes du XVIème, un bout du monde, sinon le bout du monde. La banlieue, c’est tout dire… Quand on démarrait de chez soi, on avait bel et bien l’impression de tout quitter, famille, patrie et amours, pour une durée de temps indéterminée. Un voyage au bout de la nuit en puissance, une mauvaise potion à déglutir. Au début, on ne savait jamais comment s’y rendre exactement, nous qui ne dépassions les sacro-saintes limites de notre arrondissement que pour échouer, à quelques encablures, au drugstore des Champs-Elysées, ou, au pire, pour les plus cultivés d’entre nous, dans les cinémas d’art et d’essai du quartier Latin. Vision étrécie, lacunaire de Paris, s’il en est : nous laissions les grands boulevards à la populace, excepté pour nous hasarder au gré de nos pulsions du côté de la rue Saint-Denis pour y reluquer les putes. Quant à l’est de la capitale, il n’existait tout bonnement pas pour nous. Pour gagner Nanterre, les uns prenaient le train en s’accommodant des horaires insensés ; les autres prenaient leur voiture. Quant à moi, je préférais mon Solex. Par tous les temps, lui et moi, devions affronter la forte côte du Mont-Valérien et le grand vent qui souffle en permanence sur la banlieue ouest de Paris. 

Une fois aux abords de la faculté, un mauvais songe nous saisissait. La grande route, interminable, trimbalant ses poids lourds, bordée de chaque côté par des terrains vagues et des rangées de bidonvilles. Femmes et enfants à la peau sombre, vêtus de haillons multicolores, qui se réchauffaient autour d’un feu, parmi les ordures de ces plaines déshéritées faites pour des chiens agonisants. Le tout noyé dans un brouillard jaune et translucide, tous les déchets des usines d’alentour. A la nuit tombante, cela devenait fantastique. Le matin, c’était tout bonnement sinistre et écœurant. 

Que pensions-nous en apercevant tous ces miséreux ? La plupart ne les voyaient pas ou détournaient rapidement le regard devant une telle obscénité. Beaucoup pensaient : « Ce n’est pas un cadre pour étudier », réflexion platement égocentrique, souvent proférée par bon nombre de minettes, les mêmes qui, aujourd’hui, font des effets de jambes lors des assemblées générales « révolutionnaires ». Comme quoi, la conscience de la lutte des classes peut s’acquérir très vite, on ne sait par quel détour alambiqué de la psychologie humaine, au gré des circonstances. Moi, d’ores et déjà pourvu d’un honorable bagage d’idéologie marxiste, malgré les apparences, je m’écriais que c’était incroyable et même inhumain que le gouvernement ne fasse rien pour ces malheureux. Et, satisfait de cet éclair compassionnel, je continuais mon chemin vers la faculté, sans plus y penser. Et la fac était là, un terrain boueux à l’entrée, dans lequel mon vélomoteur a failli s’enliser à plusieurs reprises, puis trois ou quatre gros bâtiments de béton jetés à hue et à dia, ma parole, il ne manquait plus que l’écriteau Arbeit macht frei d’Auschwitz. Un décor résolument hideux, même si, cette année, des pelouses ont succédé à la boue, comme pour donner l’illusion d’un campus américain. 

Dès ma première journée, une lourde angoisse m’a étreint. Je sortais du lycée, et ma dernière année dans une classe enfin mixte s’était montrée délicieuse. Les filles m’avaient fait passer la discipline napoléonienne en douceur. Je me rendais au lycée comme au théâtre ou au lupanar. Cependant, je me plaignais de ce qu’il n’y avait pas assez d’ambiance dans ma classe, de ce que j’étais finalement le seul à marivauder et m’agiter aussi joyeusement ; de ce qu’il n’y avait pas assez de contacts entre nous. Je n’avais rien vu, naïf que j’étais. 

L’Université, ça vous marque un homme. C’est toute la société qui s’empare de vous, dégueulasse, inhumaine comme toujours. Les vertes amours des paradis enfantins y périssent ; les illusions y claquent, comme des ballons trop bien nourris. Oh ! des filles, ce n’était pas cela qui manquait. Elles étaient même en surnombre, pullulant, laides, belles, de toutes les tailles, de toutes les teintes. Un vrai harem en puissance, autour d’une infime minorité de garçons hagards, qui ne savaient où donner du regard, gaspillant notre temps à peser les avantages respectifs de ces centaines de femelles. Mais l’heure n’était pas au bal du samedi soir. 

Lorsque je me suis retrouvé dans le gigantesque amphithéâtre, ma présence ne pesant pas plus lourd qu’une tête d’épingle dans le foin, annihilé par la foule et le brouhaha, sans aucun quidam à qui me raccrocher pour apaiser ma peur panique ; lorsque j’ai entendu le professeur du haut de sa chaire nous souhaiter la bienvenue et nous initier aux grands principes de l’Université, avant d’enchaîner sur un cours tout à la fois verbeux et inconsistant, j’ai compris que j’étais fait comme un rat, rentré tête la première dans le bourbier de la société moderne, que j’étais devenu un saucisson étiqueté et matriculé parmi tant d’autres du même acabit, appartenant d’emblée à la fournée 1967-68 de la grande Fabrique des cerveaux. Telle m’apparaissait ladite société, et mon idée d’elle devait se préciser de mois en mois. 

Et le long couloir sur lequel on avait greffé des amphithéâtres et des étages dont la nécessité nous échappait au début. Au bout, un restaurant universitaire et un semblant de cafétéria. Tout cela avait la chaleur d’un hall de gare. L’ennui suintait des murs nus. L’ennui, une douce hargne et le sommeil. Des gaz asphyxiants. Oui, les étudiants de Nanterre ont été gazés bien avant d’édifier les barricades. Gazés par la morne pesanteur d’une société aseptisée qui nous engluait dans ce déambulatoire. On y perdait définitivement toute sensibilité. On ne se voyait plus, on ne se reconnaissait plus. Je croisais de temps à autre quelques connaissances, anciens condisciples de lycée. Je les ai perdues à Nanterre. Nous traînions comme des somnambules plus irresponsables que jamais. Les uns s’affalaient sur les bancs et regardaient d’un œil morne la foule, autant dire le troupeau, passer. D’autres, plus entreprenants, arpentaient le Couloir de long en large, sans jamais s’arrêter, la clope à la bouche, semblables à des touristes dépités. 

Car, de la fac de Nanterre, on ne sortait pas. Au quartier Latin, les sorbonnards disposent des cafés et des cinémas. Nous, nous avions à notre disposition les bidonvilles pour toute récréation. Ce spectacle exotique aurait pu nous instruire. Mais, nous étions devenus comme ces gros richards sud-américains qui passent, depuis leur plus tendre enfance, en Cadillac devant la misère, la faim et la mort, sans jamais sourciller. Nous étions les vrais produits des beaux quartiers, inconscients, dédaigneux, automatisés et atomisés, prêts à se laisser foutre par la société sans même s’en rendre compte, telle la vache par le taureau. Mais, maintenant, à bien y songer, je crois que quelques coups de pied au cul ne nous auraient pas fait de mal ; que nous gémissions pour des vétilles ; que la vie de l’ouvrier ou de l’employé était fatalement pire que la nôtre ; que nous les aurions bien fait rigoler, les gars de chez Renault, si nous nous étions plaints auprès d’eux de l’enfermement dans notre faculté. 

Mes compagnons de misère, mes condisciples, je ne les ai jamais aimés. Cela date de mes premiers pas à l’école primaire. J’avais tout de suite senti que c’était un tas de mollassons bons à flanquer à la poubelle. Et, par-dessus le marché, pas même dotés d’un brin de culture, alors qu’avec tout le temps dont ils disposaient, l’on aurait pu s’attendre à ce qu’ils fussent gorgés à ras bords de cette culture que l’on qualifie à tort de bourgeoise. En effet, rien de plus rebelle à la culture que le bourgeois moyen, dont les connaissances se limitent à Lartéguy et au bulletin d’informations de l’ORTF. Et les fils de la bourgeoisie, c’est du tout au pareil, fardée de la stupide arrogance naturelle à la jeunesse. Leurs cervelles, à la plupart des jeunes de Nanterre qui provenaient en droite ligne du salon Louis XV ou Empire de leur ancêtre Adolphe, ne se nourrissaient que de fadaises et de frivolités de tous genres. Entre eux, ils parlaient de chaussettes, de chemises, de robes, comme de vieux fripiers du Temple, ou de coucheries, de la Françoise de l’avenue Montaigne qui s’était tapé le Jean-Jacques de la rue de la Pompe avec la Triumph TR5 à la clé. 

Les cours –c’était quand même pour cela que nous venions, au fond-, j’ose à peine en parler. Il y a encore plus con qu’un étudiant, c’est un professeur. Ou l’un et l’autre se valent, chacun dans leur genre. Les professeurs, ils ont montré ce qu’ils étaient, en 68. Des carpettes usées que l’amour-propre, la vanité, mais plus sûrement la peur de perdre leurs privilèges, avaient quelque peu réveillés. Assurément plus cultivés que les étudiants, mais pas plus intéressants au point de vue humain. Il aurait fallu pouvoir leur parler vraiment, à tous ces fantômes qui ne se prenaient pas pour rien. Ils filaient en douce, une fois leur logorrhée éteinte, prenant bien soin d’éviter tout contact avec nous, mais, à charge de revanche, nous n’étions pas franchement demandeurs d’une telle familiarité. 

Je n’ai jamais pu roupiller pendant les cours, même pas laisser mon esprit se perdre en rêveries inutiles. L’angoisse m’étreignait trop. L’angoisse de me sentir si seul dans cette foule d’eunuques, d’écouter le professeur nous servir un plat stéréotypé, calciné, dur comme une semelle, de culture mal digérée ; l’angoisse de sentir les murs de l’amphithéâtre suinter leurs gaz anesthésiants. Et cela me faisait pitié de voir tous ces misérables copistes qui notaient docilement le verbiage professoral. Cela ne les rendait guère plus intelligents ou cultivés. On leur disait de lire ça et ça, et ils ne lisaient que ça et ça, sans jamais avoir la curiosité d’aller plus loin. L’indigence intellectuelle de mes dits condisciples transparaissait également dans la manière consacrée de rédiger une dissertation ou un commentaire de texte, en collectant une dizaine d’ouvrages de critique littéraire sur le livre étudié pour faire de leurs copies un patchwork plus ou moins réussi de tout ce qui se rapportait au sujet. Pas une seule pensée originale que l’on pût soupçonner de leur appartenir en propre. 

J’ai mis du temps à m’habituer à ma condition d’étudiant. Pourtant, sortant du lycée où l’on ne pouvait guère faire un pas sans devoir rendre des comptes à un surveillant, j’avais été frappé dès les premiers jours à Nanterre par la liberté totale dont nous jouissions. Mais, la liberté c’est terrible lorsque l’on ne sait quoi en faire. Elle se transforme vite en joug. J’étais libre, oui. Libre de sécher les cours, libre de draguer des filles, de m’enivrer à la cafétéria, de m’enfermer aux toilettes ou de m’endormir sur un banc du Couloir, voire de crever dans un coin. Nul ne prêtait la moindre attention à moi. C’est moche, la liberté absolue. Je ne comprends pas pourquoi les hommes courent  tant après ce fruit de l’indifférence à son semblable.

(à suivre) 

« MAI 68″ (AVANT-PROPOS)

AVANT-PROPOS DE L’AUTEUR 

Ces textes sur mon itinéraire politique ont été écrits entre 1969 et 1972. Le premier relate mon Mai 68 à moi, dont j’ai assisté aux prémices à la faculté de Nanterre. Ecrit au premier trimestre 1969, il s’agit donc du récit d’un vécu d’autant plus proche des événements que, pour l’essentiel, il était tiré du journal intime que j’avais rédigé, au fil des jours de mai 68. Il ne s’agit donc nullement de souvenirs rameutés par la mémoire pâlie d’un sexagénaire, mais d’un écrit à chaud, sans aucune fioriture littéraire et dépourvu de toute tentative d’explication, faute de recul suffisant. Juste le témoignage d’un jeune homme de 22 ans, déchiré entre l’appartenance à un milieu social bien plus intellectuel que bourgeois, une détestation prononcée du genre humain et, nonobstant, des idéaux marxistes résolument outranciers ; un témoignage dont tout l’intérêt est de montrer in vivo avec beaucoup de sincérité une certaine mentalité qui ne pouvait qu’appartenir au tournant des années 60 et 70.    

Je tiens cependant à préciser qu’à la relecture de ces trois textes, à l’âge de 62 ans, je ne rougis pas des idées qui y sont exprimées, même si elles peuvent paraître emphatiques, doctrinaires, voire d’autant plus inquiétantes qu’en gros j’ai toujours gardé peu ou prou les mêmes convictions politiques, et que par conséquent ces textes n’ont pas même l’excuse de la jeunesse. Je n’ai certes jamais été un militant, cette activité étant incompatible avec ma nature profonde, mais plutôt un « révolutionnaire en chambre close ». En contrepartie, je suis donc toujours resté fidèle à mes idéaux, me gardant bien de juger l’Histoire a posteriori (plus particulièrement de ce que l’on appelle le totalitarisme communiste) avec toute la morgue hystérique des belles âmes de type BHL et d’aujourd’hui encore, au nom de la sacro-sainte morale des droits de l’homme ; mais aussi, je n’ai jamais eu l’ambition de devenir un bourgeois gras et influent, à l’instar de pas mal d’anciens soixante-huitards. En effet, prodigieusement indolent et peu soucieux de m’enrichir, j’ai choisi de me borner à une médiocre carrière professionnelle de bureaucrate dont le seul et précieux avantage aura été de me laisser la cervelle suffisamment disponible pour écrire et publier, bon an mal an, cinq romans. 

Par ailleurs, je n’éprouve aucune espèce de nostalgie des événements de 68, que j’aurai finalement vécus en dilettante, ni à fond dedans ni vraiment en dehors, et avec un constant esprit de dérision qui n’épargnait pas même ma propre personne –dont je trace un portrait peu flatteur-, hormis pendant quelques rares moments de vive émotion et d’exaltation, plus précisément lorsqu’à la mi-mai 68, avec les premiers pas de la grève générale, l’on commença à croire une révolution possible dans notre pays. Cette distance m’épargne au moins d’avoir à mon âge une calamiteuse mentalité de vieux combattant des barricades, et, disons-le, de vieux con, mais non de penser, au vu des manifestations et des revendications uniquement catégorielles des étudiants d’aujourd’hui que la jeunesse est devenue singulièrement dénuée de tout idéalisme ; des jeunes en vérité très adultes, qui ne se payent pas de mots et de théories fumeuses, et, même, oserais-je le dire ? précocement vieux d’esprit. Mais les temps ont changé, bien évidemment, et la société de consommation que nous voulions dynamiter en 68 est devenue encore plus putride ; elle triomphe même, formatant tous les cerveaux, tous milieux sociaux confondus, du berceau au tombeau -depuis la chute de l’empire soviétique qui aura fini, force est de l’avouer, d’affubler l’idéal communiste d’une sale gueule.    

« MAI 68″ écrit par Lionel Marek en 1969

En mars dernier, j’avais proposé à Yves Pagès, de chez Verticales, de lui soumettre un texte de soixante pages que j’avais écrit au début de 1969 sur les événements de Mai 68. Une publication paraissait déjà inenvisageable, compte tenu du déferlement de livres sur la question ;  je m’y prenais certes un peu tard, mais je tenais néanmoins à disposer de l’avis de mon éditeur sur l’intérêt de mon texte. L’ayant retravaillé en veillant bien à ne pas en affadir la spontanéité toute juvénile (23 ans), je le remis à Yves Pagès début juillet. Je viens d’avoir son avis. Il m’a lu avec grand plaisir, il a vu tout l’intérêt de ce document sur le vif, mais, hélas, comme je le subodorais largement, les impératifs de la stratégie éditoriale ne permettent pas la publication d’un tel texte qui « arrive après la bataille ». Tout naturellement, Yves Pagès m’a suggéré de placer mon texte sur mon site. Ce que je fais, dès ce jour. En effet, je n’ai nulle envie d’attendre le cinquantième anniversaire de Mai 68 ; j’aurais alors 72 ans, ou peut-être même serais-je déjà sous terre, ce qui n’est pas mieux. Puis, vu le chiffre de ventes de mon dernier livre (un contre-exploit), il ne serait pas impossible que mon lectorat sur le Net puisse être au moins égal à ma maigre récolte via le circuit éditorial, pourtant renommé, puisqu’il s’agit de la maison Gallimard qui exerce pleinement sa tutelle sur VerticalesOn fait de plus en plus grand cas de la mise en ligne de textes, échappant ainsi aux dures lois du marché éditorial, qui priveraient l’accès à de vrais talents littéraires. J’avoue n’avoir pas d’avis particulier, pour le moment, sur la question ; mais plutôt une sensation désagréable, car, étant parti d’assez haut dès mon premier roman, je n’ai fait que dévaler la pente depuis vingt ans pour échouer au fond d’un trou creusé par le silence bétonné de la critique littéraire ; dès lors, je ne puis m’empêcher de songer que l’utilisation du Net n’est destinée en tout et pour tout qu’aux écrivains ratés d’une façon ou d’une autre (pas seulement par absence de talent, mais aussi par manque d’entrées dans le milieu littéraire). J’espère me tromper. Après tout, les sites de rencontres avaient naguère la minable réputation de n’attirer que des quinquagénaires cinglés ou laissés pour compte, voire dévastés par un divorce ou une rupture ; or, il s’avère aujourd’hui que plus d’une bonne moitié des trentenaires ont recours à ce genre de site pour rencontrer l’âme-sœur.  Cela étant, au jour d’aujourd’hui, je n’ai certes pas confiance en la justice de notre pays, mais en l’avis des éditeurs, à condition de trouver celui qui serait le plus susceptible d’apprécier votre littérature. Je suis sans doute resté naïf, peut-être par réflexe de classe sociale plus ou moins privilégiée, mais surtout parce que, jusqu’à maintenant, j’ai toujours trouvé un éditeur pour donner vie à chacun de mes manuscrits (à l’exception d’un seul texte) dont aucun n’était, a priori, très vendeur. Et j’oserais même avouer que je ne crois absolument pas, même en l’état fortement dégradé du monde de l’édition actuel, que l’on pourrait passer à côté d’un réel génie. Déjà dans les années 50 et 60, mon père avait trouvé des éditeurs pour ses œuvres les plus audacieuses, Eric Losfeld, puis Jérôme Lindon. Lesquels avaient publié respectivement des auteurs surréalistes et les auteurs du Nouveau roman. Le mythe du « génie méconnu » n’est que faribole, de nos jours. Et, de grâce, ne revenez pas à l’exemple archi-usagé de Van Gogh, qui finit par dater quelque peu. A mon sens, en bon marxiste « nietzschéen » que je suis, c’est l’époque qui a changé ; peu propice par son amollissement général dans nos pays de grasse surconsommation -son Histoire en première ligne- à pondre autre chose que de sempiternelles variantes édulcorées de ce qu’aura produit l’art dans son incomparable explosion créatrice du vingtième siècle jusqu’à ses années 60-70 -inutile de le nier,  pour reprendre un des tics d’écriture de Sternberg !   En revanche, et, à titre personnel, je me méfie de la critique littéraire qui fait vendre au gré des tendances de l’époque. Elle n’ose évidemment plus, par simple souci de crédibilité professionnelle, ensevelir sous son silence, des génies littéraires (lesquels, d’ailleurs?), mais en revanche ne s’en prive pas avec des talents plus ou moins affirmés comme le mien, par exemple, pour peu qu’ils ne correspondent pas aux canons de l’air du temps éminemment volatiles ou la pensée politiquement correcte un peu plus durable. Et, in fine, je me méfie encore plus de la vox populi. A l’instar de Nietzsche, je ne suis pas un grand démocrate dans l’âme, quoique, contrairement à lui, j’aie de grands principes quasiment révolutionnaires –ce dont vous vous apercevrez en lisant mon texte sur Mai 68. Quelle habile transition, trouvée au fil de la plume ! 

Le Délit (2)

Qu’est-ce qui rend donc ce roman si difficile à lire –selon le propre aveu de son auteur qui, sur le tard, le qualifiait même d’illisible ? Un livre que l’on ne peut avaler d’une traite, mais par doses homéopathiques. Une lecture sans cesse ralentie, obligeant à de multiples retours sur une phrase, sur un passage, voire des pages, parce que l’on ne « s’y retrouve plus », parce qu’il y a toujours quelque chose qui défie l’entendement, rien ne perturbant plus que la sensation de perdre les repères de sa propre raison, au fil de ce récit qui s’apparente bel et bien à un parcours initiatique hallucinatoire qui passe par un meurtre et finit encore plus mal ; celui d’un employé anonyme et inutile de 38 ans, Hagner, un parfait antihéros qui, n’ayant jamais rien tenté ni réussi, s’aveulit dans la médiocrité de sa routine quotidienne, jusqu’au jour où, soudain, fulgure une prise de conscience telle que sa vie ne peut que basculer. 

J’ai ma réponse. En m’étant posé une autre question : « Pourquoi L’Employé et Un jour ouvrable -des livres bien plus « délirants » que Le Délit- sont-ils finalement d’une lecture plus facile ? Tout simplement parce qu’il s’agit d’un univers qui a d’ores et déjà résolument culbuté de « l’autre côté du miroir » où n’importe quoi peut survenir et qui se révèle d’autant plus lisible qu’il obéit pleinement aux contre-lois de notre logique, au principe intangible d’un jusqu’au-boutisme dans le non-sens et l’invraisemblable. Bien sûr, à condition que le lecteur puisse rentrer d’emblée dans un tel univers, ostensiblement absurde dès les premières lignes. On n’aime ou l’on n’aime pas ; mais au moins on sait sur quel pied danser. 

Or, précisément, l’univers du Délit n’atteint pas cette phase terminale de la raison ; il procède d’un état-limite, un borderline entre la réalité et l’imaginaire, émaillé de brusques dérapages semblables à ce qu’en psychiatrie l’on appelle des « bouffées délirantes » : tous ces passages à l’écriture précipitée, presque fiévreuse ; nourris d’énumérations cumulatives de faits et phénomènes irrationnels, souvent de métamorphoses, où se bousculent coq-à-l’âne, associations d’idées, jeux de mots et ruptures de syntaxe. Et d’autres passages encore, qui frôlant l’écriture automatique surréaliste, sont quasiment hermétiques. Bref, autant la continuité sans faille dans L’Employé et Un jour ouvrable rend la tâche aisée au lecteur, autant, dans Le Délit, les abruptes coulées à pic dans des accès de folie imaginative aiguë déconcertent le lecteur, lui donnant l’impression d’être trimballé sur des montagnes russes. 

Mais autre difficulté, même la réalité hors « bouffées délirantes », telle que décrite dans ce livre, n’arbore pas franchement les couleurs du réel. La ville, par exemple, seul décor du roman. Réduite à un centre, une grande place d’où jaillissent de longues perspectives souvent mouvantes aux façades grises et tristes, une ville d’autant plus menaçante qu’elle obéit aux lois erratiques de la géométrie de l’espace particulière à l’auteur, et, donc, à son personnage. Des descriptions tracées à traits incisifs, truffées d’images percutantes. J’ai songé à certains tableaux du futurisme italien, également aux paysages des grandes cités américaines que l’auteur recomposait à sa guise dans ses collages des années 50, précisément contemporains du Délit, bien que la ville représentée dans ce roman, dépourvue de gratte-ciel, ne soit pas de type américain. Alors, elle est quoi cette ville ? Impossible de le déterminer. Une ville imaginaire, bon d’accord. Et puis ? Paradoxe du Délit qui n’est, en termes d’action, qu’une longue déambulation quasiment en temps réel dans cette ville, d’abord peuplée, puis soudain désertée de toute présence humaine. Hagner est un visuel ; il n’est avant tout qu’un regard, un regard d’une lucidité extrême qui démasque tous les pièges d’une réalité qui, de plus en plus, lui inspire une peur d’animal traqué. Mais voilà, son regard est comme affligé d’une anomalie visuelle. Ce n’est évidemment pas écrit dans le roman ; c’est moi qui le dis, car tout en lisant les descriptions de la ville et, me désolant de ne pas parvenir à en obtenir une vision plus nette et précise, j’ai eu la sensation diffuse d’avoir égaré mes lunettes et de ne plus appréhender le monde qu’avec ma seule vision, déformée par une presbytie, une hypermétropie et une cataracte débutante. Et pour en revenir à Hagner, sa propre vision déformante de la réalité ne résulte bien évidemment pas d’une pathologie oculaire, mais de son esprit à mi-chemin entre le réel et l’imaginaire. Cela, dès l’ouverture du roman, lors de cette sorte d’aura qui prélude à sa décisive prise de conscience de l’insoutenable absurdité de l’univers bureaucratique : « C’était bien le bureau de tous les jours, là devant moi, derrière moi. Le bureau plus authentique qu’il ne l’avait jamais été, mais étrangement transformé : alourdi, simplifié, réduit à des volumes enflés de présence, à des contours tellement appuyés, à des reliefs parsemés de grands trous livides ; toute une ambiance d’une singulière netteté qui venait de se recréer en une seconde, achevée, ne formant plus qu’un silence bourré d’accessoires, avec le seul bruissement du temps qui échappait à l’écrasement pour dégoutter le long du mur, amplifié, méthodique, implacablement glacial. » (p.28.) 

En fait, l’univers de ce roman hautement déroutant qui procède par à-coups de plus en plus marqués dans l’inéluctable déstructuration du monde et de son sujet, m’évoque fortement la transition entre la peinture figurative et la peinture abstraite, notamment les Improvisations et Compositions de Kandinsky dans sa période du « Cavalier Bleu »,où des traces de la réalité sont encore reconnaissables, mais tendent à se dissoudre dans un magma qui annonce la totale disparition du monde tel que communément représenté. A l’ordre ancien succède alors un ordre nouveau, que, pour sa part, Jacques Sternberg peaufinera dans ses œuvres ultérieures ; un univers ayant perdu toute étanchéité, où les divers plans et dimensions de l’espace spatio-temporel se dérèglent, s’interpénètrent, se fusionnent, à travers tout un secret agencement de passerelles et de correspondances.   

Le Délit a été conçu bien avant La Géométrie dans l’impossible. Dans sa préface, J.B. Baronian écrit que cette œuvre « contient et condense tout Jacques Sternberg. » Tout à fait exact. Il s’agit même de son texte fondateur. Ce qui signifie que dès 1950, aux abords de la trentaine, l’auteur avait quasiment tout son univers en tête –y compris ses dérivés que constitueront les contes brefs-, avec ses principaux thèmes et ingrédients : l’humour tantôt macabre, tantôt burlesque, mâtiné d’angoisse rampante et de peur panique, son mépris de l’être humain industrieux et de la société de consommation ; et, surtout, les trompeuses apparences d’un quotidien banal qui, immanquablement, s’avère bourré de pièges, dont notamment les objets malintentionnés qui soudain s’animent, pris de furie meurtrière, sans oublier les germes éparpillés de cette décomposition globale du temps et de l’espace qui s’amplifiera de livre en livre. Un univers hostile, vénéneux et déréglé. Qui caractérisera encore plus sa littérature de science-fiction. 

Dans ces années 50, la guerre est toute récente. J’ai déjà écrit dans ce blog que cette guerre avait fait de mon père un écrivain. De son côté, l’éditeur de La dernière goutte souligne, dans sa note de présentation du Délit, à quel point « l’histoire récente hante l’œuvre de Jacques Sternberg ». Ce dernier affichait cependant peu de goût pour l’histoire, de même que pour toute science « savante » prêchée par l’Université. Mais de cette histoire il avait néanmoins retenu l’essentiel : une interminable succession de guerres et massacres, dont peu lui  importait de connaître les causes précises. Et jusqu’à la fin de sa vie, il aura dénoncé dans sa littérature la folie meurtrière de l’être humain. Qui le fascinait, dans un certain sens : car il adorait les films de guerre -les guerres du vingtième siècle. Curieusement, il parlait très peu de la Shoah, jamais à vrai dire (en tout cas avec moi), et me paraissait infiniment plus révolté par la boucherie de la première guerre mondiale. En définitive, c’est  l’histoire qui a été le déclencheur de sa vocation littéraire et de son mépris du genre humain. 

Quelques considérations sur l’écriture du Délit. Qui n’est d’ailleurs pas la moindre source de difficulté de ce texte. A ce propos, je précise que l’éditeur et moi-même avons tenu à rétablir le roman dans son intégralité (tel que publié chez Plon en 1954) et qu’il en ira de même avec la réédition d’Un jour ouvrable en mai 2009. Malgré les longueurs et les redites, sans lesquelles le romancier Sternberg ne serait plus tout à fait ce qu’il est. Lequel, pourtant, avait procédé à l’élagage des deux romans pour leur publication aux éditions de la Renaissance du Livre, en 2001, à cette époque où sa réputation de « maître du conte bref » était définitivement assise. Des coupes plus ou moins justifiées, plutôt moins que plus, car le texte ainsi raccourci perd en densité et intensité. Et, plus grave encore, en folie. 

Sternberg, avant de trouver son univers, s’était déjà forgé un style à lui dès la Libération, si l’on en juge par ses premiers textes publiés en Belgique (Angles morts et La boîte à guenilles). Une écriture âpre, déjà très imagée, mais retenue, concise et elliptique, qui collait bien à la réalité de la guerre -son internement au camp de Gurs. Dans Le Délit, elle s’envole, gagnant en amplitude et en force : l’auteur a lâché la bride à un imaginaire luxuriant qui, dans les passages les plus hallucinés, se déploie au galop, à grands roulements de phrases et d’accumulations d’images aussi saisissantes qu’incongrues, de métamorphoses en abyme et de constantes projections de mots abstraits dans le champ du concret (« Une mauvaise chance entrait en collision avec un innocent prétexte, et des milliers de malencontreux hasards ne demandaient qu’à sortir des garages en poussant des hurlements d’aliénés. » p. 78) ; « La conclusion ne devait pas être bien loin de cette chambre. M’avait-elle précédé en dépit des apparences ? Me guettait-elle sous les traits de cette ménagère rencontrée dans l’escalier ? » p.72.) Une écriture qui représente indubitablement  une vraie « prise de risque » –pour reprendre ce terme « intello créatif » à la mode-, car nul doute qu’elle doit laisser maints lecteurs pantois d’incompréhension. Mais qu’importe, à la limite, le sens, car il émane de ces fantasmagories effrénées une réelle beauté, et, surtout –ce que mon père tenait en sainte horreur- une incontestable poésie, au point de donner l’envie de lire à voix haute certains passages dignes d’une anthologie (dont un de mes préférés est celui sur la vie, qui débute ainsi : « Je retrouvai la vie abandonnée sur place, pleine à craquer, maquillée, travestie, étouffée de voiles noirs, ficelée dans des draps blafards, creusée de sexes à emplois multiples… » p. 155 à 157.) Oui, qu’est d’autre la poésie qu’un jeu avec les mots, leurs significations et leurs consonances afin de frapper l’esprit par des images assez fortes pour maltraiter notre façon de voir stéréotypée ? Et, dans ce véhément bras de fer avec le langage réside l’évolution majeure de l’écriture de Sternberg entre ses premiers textes des années fin 40 et Le Délit qui, cependant, est encore exempt des torsions de mots et néologismes qui surgiront dans ses œuvres postérieures. 

Ce roman, mon père l’a écrit avec jubilation, et cela se sent dans toutes ses grandes envolées de folie lyrique. Quand bien même ce texte crépusculaire n’est que saupoudré par-ci, par-là de cet humour absurde, beaucoup plus manifeste dans la Géométrie dans l’impossible, et parvenu à son apogée dans l’Employé. D’ailleurs ma mère m’a rapporté que, lorsqu’il écrivait, sa passion des mots se manifestait physiquement, notamment par de fréquents gestes de ses mains, doigts raidis, qu’il tendait et secouait à hauteur du visage, peut-être par peur de laisser s’échapper une idée géniale, tout comme les joueurs de tennis qui ont souvent ce même geste, avant de frapper leur balle de match. Et je me le représente bien, martelant les touches de sa machine à écrire, son instrument de percussion chéri, tout agité sur sa chaise au point de la faire reculer sans cesse à grand bruit, et l’ouïe emplie des sonorités tonitruantes d’un Louis Armstrong…   

J’ai bien fait de relire Le Délit pendant mes vacances en Cévennes. Conjointement à un roman de Balzac. L’un comme l’autre, de veine on ne peut plus antagoniste, m’ayant gratifié d’un immense plaisir ; comme quoi j’ai des goûts très éclectiques, ce qui n’est pas plus mal. La relecture du Délit m’a permis de cerner de manière plus approfondie ce qui constitue toute la singularité de ce livre et de m’inspirer des  considérations plus substantielles que les généralités de mon précédent billet sur ce même roman. 

Et, décidément, au jeu consacré des familles littéraires, aucune de celles évoquées par les récentes critiques ne me convainc, Kafka y compris. A ce propos, je me suis aperçu que j’ai omis, plus ou moins involontairement, de mentionner le mouvement surréaliste dans mon billet sur les sources d’inspiration de Sternberg, vu son aversion pour l’arrogance et le sérieux papal d’André Breton, mais surtout son quasi-silence sur l’influence qu’aurait pu avoir le surréalisme dans la genèse de son œuvre, sans doute par dépit d’avoir été boudé par le dernier carré de la « bande à Breton ». Il n’empêche que l’on ne peut éviter de penser au surréalisme en lisant Le Délit et son dérivé La Géométrie dans l’impossible que, d’ailleurs, l’auteur qualifiait de « surréalisante. » J’y reviendrai et, à cet égard, je rappelle que mes commentaires sont le fruit d’un work in progress qui tâtonne quelque peu au fil de ma relecture des livres de mon père, dans sa chronologie, car c’est l’évolution de cette œuvre qui m’intéresse avant tout. Donc j’avance à petits pas hésitants et non sans plusieurs retours sur mes réflexions. 

J’ai songé, par moments, à un autre écrivain : au Nerval d’Aurélia- un des textes fétiches de Breton- un des rares livres français qui raconte une folie -un épanchement du songe dans la vie réelle-, tout comme Le Délit qui l’organise beaucoup plus radicalement. Mais j’ai surtout eu la sensation tenace, en lisant aussi bien ce roman que la Géométrie dans l’impossible, de me trouver face à un texte qui ne présentait rien du génie français, mais, en revanche, des échos de littérature germanique, précisément dans son ambiance de fantastique, d’onirisme entre chien et loup, teinté d’angoisse, de sentiments d’étrangeté et de folie. Cela tombe bien : Nerval était sous influence des romantiques allemands, lesquels étaient également très appréciés des surréalistes. Tout s’enchaîne à la perfection ! Mais attention : Jacques Sternberg n’a jamais lu une seule ligne de tous ces gens-là ! Il n’en demeure pas moins qu’à s’en tenir au Délit, il s’agit de la famille littéraire la plus adaptée. Temporairement, car, il y aura bientôt la famille américaine qui déboulera de façon fracassante, après avoir déjà quand même pointé le nez dans la longue succession de gags sous forme de faits divers (mentionnée dans mon premier billet sur Le Délit), construite à la façon d’un de ces vieux films burlesques de Mac Senett qui faisaient la joie du petit Nathan lors de leurs projections dans la demeure familiale d’Anvers. 

La difficulté du Délit fait toute la grandeur de ce roman stupéfiant au sens premier du terme. Beaucoup l’estimeront au moins inutilement compliqué, mal fichu, trop long, à l’instar de son auteur même -avec le recul de plusieurs décennies- qui, cependant, n’en restait pas moins subjugué par la puissance de cette imagination hypertrophiée dont il se sentait déserté. « Je serais incapable d’écrire comme ça, de trouver de telles idées, aujourd’hui ! » s’écriait-il souvent, au soir de son existence, et l’avait-il écrit dans sa dernière autobiographie. Moi, ce roman, je l’aime ainsi, avec ses longueurs et ses redites et ses scories, dans sa version brute de 1954, et non châtrée par son auteur en 2001. J’ignore quelle audience il peut trouver de nos jours. Pas grand-monde en tout cas, à en juger par le silence bétonné de la critique parisienne hors Net. Mon père avait été frappé par une phrase de Jérôme Lindon, l’ancien éditeur de la maison Minuit : « Ce sont de jeunes gens, des étudiants qui ont fait le succès du Nouveau roman, à sa naissance ; sans ce public, il n’aurait jamais connu un tel essor. » Qu’en est-il à notre époque ? Toujours est-il qu’Alban Sanz m’a déclaré qu’il y a, sur son site consacré à mon père, pas mal de jeunes gens qui se montrent curieux de l’œuvre de Jacques Sternberg. Ceci est fort encourageant. 

 

Les sources d’inspiration de Sternberg

Dépister les influences et les parentés d’un créateur constitue l’exercice obligé de tout critique ou biographe qui se respecte ; et, à cette fin, situer le créateur, non seulement dans le cadre familial de son enfance, mais dans le contexte historique de son époque, sans parler des rencontres marquantes. Car, même pour les plus grands génies, toute création ex nihilo est inconcevable.

Dans mon dernier billet, j’ai évoqué les diverses parentés littéraires que l’on prêtait à mon père dans les récentes critiques sur Le Délit. Celle de Joyce me paraissant la moins pertinente. Le fameux monologue intérieur dans Ulysses n’occupe que les soixante dernières pages du roman et, privé de toute ponctuation, s’approche au plus près du flux erratique et chaotique de la pensée intérieure ; par ailleurs, des bribes de cette pensée in vivo (ce que l’on appelle stream of consciousness) circulent à travers tout le roman au fil de ses multiples personnages.  Mais surtout, même si la vision de Hagner (c’est le nom du personnage du Délit)  sur le monde extérieur est hallucinée et fantasmatique, il ne s’agit pas du tout d’un monologue, mais d’un simple « Je » qui se raconte du début jusqu’à la fin -au passé, et non au présent, temps inhérent à tout discours intérieur.  

En revanche, la parenté avec  »l’employé de Prague », Kafka, est plus problématique. Il s’agit de la référence largement la plus citée quand on parle des premiers romans de Sternberg, au point d’être devenue un cliché sur son oeuvre (mais, cela étant, beaucoup de clichés sont vrais). Référence d’autant plus tentante, puisque chez les deux écrivains se retrouvent à la fois la thématique de la culpabilité et de l’arrestation plus ou moins intempestive, ainsi que la description de l’absurde et de l’arbitraire de l’univers bureaucratique. Et un « cliché » qui lui aura quand même valu, pour son Un Jour ouvrable, un fort beau compliment, celui d’Arnold Mandel dans l’Arche : « Sternberg n’a pas prolongé Kafka : il l’a avancé et ce n’est pas du tout la même chose. » Mais, mon père n’a jamais été très net avec Kafka. Dans ses Mémoires provisoires (1977), il écarte comme d’un revers de main toute influence du Tchèque. En revanche, huit ans plus tard, dans son Dictionnaire des idées revues, il concède enfin, certes du bout des lèvres, qu’il y a sans doute des affinités secrètes entre Le Procès et ses premiers romans.

Jusqu’à présent, je n’ai pas parlé des sources d’inspiration de mon père. (C’est d’ailleurs un tort, mais la rédaction d’un blog me force à écrire trop rapidement, quitte à corriger chacun de mes billets après coup et de multiples fois, même si je me doute bien que l’on me lit vite et une seule fois, sans revenir en arrière sur un billet. La précipitation est sans doute le tribut de se sentir attendu par des lecteurs qui visitent votre site chaque jour). Qui peut, en principe, connaître le mieux les sources d’inspiration d’une oeuvre que l’auteur lui-même ? Dans cette hypothèse qui coule trop de source et méconnaît les forces de l’inconscient (que paraît désigner le terme d’affinités secrètes), laissons parler Jacques Sternberg qui n’a jamais été avare de confidences sur son activité littéraire ; plus précisément, dans les Mémoires provisoires (pages 106 à 109).

 Tout d’abord, cette curieuse révélation qu’il eut pendant quelques instants, dans sa chambre d’Anvers, alors qu’il n’avait que treize ou quatorze ans, sans jamais avoir eu l’idée d’écrire. « Je vis, devant moi, à la fois très nette et pourtant improbable, une projection de ce que j’écrirais un jour, et c’était quelque chose d’assez violent, de délirant, de saugrenu, presque une prescience de certains passages de l’Employé. » Question : que s’était-il donc passé ce jour-là ? une engueulade avec son père ?! Vu que le ex nihilo ne saurait exister…

Puis, il évoque la période de ses premiers manuscrits : « Je les écrivais d’une seule giclée, presque en transe bien souvent, dans la fièvre en tout cas, et tout s’entremêlait en un seul grouillement qui devait peser sur l’estomac des plus endurcis : mon hésitation entre le réalisme saignant et le fantastique, le mélange d’humour et de tragique sans doute engorgé de pathos, ma fascination célinienne tempérée par la millerienne -parce que le choc Miller en 45 m’avait bouleversé, alors que la lecture de mes contemporains me laisse toujours de glace-, ma passion de jongler avec les mots sans arriver à les maîtriser et mon besoin de tout dire, à fond… de ne consentir à aucune ellipse et d’emporter sur mon passage un maximum de scories, d’alluvions et de phrases torrentielles. Cela ne pouvait donner qu’une inondation qui emportait tout, sauf l’adhésion des lecteurs. « 

La forme longue et foisonnante, donc. Deux parentés déclarées : Céline et Miller. Céline, je vois bien, et ai même cru l’entrevoir d’ores et déjà dans La boîte à guenilles, publié en 1945, sauf qu’il s’agit là d’un roman écrit de façon concise et elliptique. Les détours du jeune Jacques ne sont pas évidents à suivre. Disons que l’écrivain « se cherchait ». Ce qui paraît sûr, c’est que, spontanément, il avait opté pour la forme courte, dès ses premiers pas d’auteur en Belgique. Henry Miller, je peine à voir. En tout cas pas dans Le Délit. Peut-être est-ce manifeste dans un de ses manuscrits hélas jetés à la poubelle…

Et surgissent, à partir de 1947, les contes brefs, « très secs, toujours fantastiques ou dérisoires », ceux qui alimenteront les deux Géométries (dans l’impossible et dans la terreur). Une veine qui ne le lâchera jamais, jusqu’au 300 comptes pour solde de tout compte (2002). Et, là, Sternberg est bien plus disert sur les sources d’inspiration de sa « forme courte » :

« Cette façon de voir, de ressentir et d’écrire, cette manière de cerner le saugrenu, l’épouvante, l’absurde ou le dérisoire, ce n’est pas à un écrivain que je les dois. Ni à Céline, Michaux, Faulkner ou Miller, ni même à Laurel et Hardy comme je l’ai prétendu un jour, pour ne citer que quelques points de repère qui m’avaient frappé au fil de l’après-guerre. Mes chocs créatifs, je les dois sans doute aux dessinateurs d’humour et, en particulier, à Chas Addams, vedette du New Yorker, dont j’avais découvert les premiers albums à Bruxelles en 1947. Ce fut un choc. Addams me fit comprendre que l’on pouvait donner à sourire avec les monstres, les accidents, la mort, le meurtre et les enfants débiles, alors que l’humour français, gavé de belles-mères, de cocus et de petites femmes, m’avait toujours paru sinistre. Et surtout, il me fait comprendre qu’en quelques traits et une seule pleine page, un dessinateur pouvait raconter une histoire, une nouvelle pleine d’horreur et d’humour concentrés, une histoire bien plus fascinante que celle qu’aurait pu étirer sur un parcours de trois cents pages un romancier imbu de sa personne et de sa morne petite existence. »

« Quand un critique -poursuit Sternberg- n’arrive pas à cerner l’oeuvre ou l’oeuvrette d’un écrivain, il jette des noms, des références dans l’espace. C’est sa façon de s’en tirer : par un semblant de culture généralement plus consternante que l’agricole. Je ne sais pas si mes oeuvrettes étaient difficiles à classer, mais on a jeté beaucoup de noms aux quatre vents pour indiquer d’où soufflait le vent qui m’avait inspiré : Prévert, Vian, Kafka, Marcel Aymé, Audiberti et autres auteurs dont je n’avais généralement jamais lu une seule page. Aucun critique n’était assez cultivé ou assez intuitif pour affirmer que j’avais été irrémédiablement marqué par les humoristes de mon époque, par un certain non-sens made in USA en particulier, par une optique simpliste qui avait bien plus de rapport avec le graphisme qu’avec la littérature. »

Enfin, en 1985, dans son dictionnaire des idées revues, Sternberg avoue sans fard une autre source d’inspiration : Ionesco.  « Le grand événement de ma vie littéraire au début des années 50 fut de toute évidence la découverte du théâtre de Ionesco. Surtout Les Chaises et La cantatrice chauve. Choc d’autant plus mémorable que le théâtre m’a toujours laissé de glace. Mais il n’est pas dit que j’aurais écrit L’Employé comme je l’ai écrit si je n’avais pas subi ce choc ionescolique. Jamais sans doute un texte ne m’avait donné, comme ceux du Ionesco 50, une telle sensation d’atomes crochus, d’absurde frère, de démence familière.  » Certes. Mais j’ai quand même tendance à penser que, même sans la découverte de Ionesco, il aurait pareillement écrit L’Employé (peut-être pas, cependant, ses quelques pièces de théâtre), car tous les ingrédients étaient déjà présents dans ses oeuvres précédentes ; ne parlons même pas de l’hallucinante déconstruction du temps et de l’espace totalement absente chez Ionesco, mais de certains dialogues burlesques qui évoquaient furieusement les Marx Brothers.

Forme longue, forme courte. J’ai déjà eu l’occasion, dans mon billet « Biographies », d’exprimer ma nette préférence pour le romancier méconnu qu’il était, plutôt que pour le maître du conte bref reconnu. Pure affaire de goût personnel, bien sûr. Ses contes brefs témoignent d’un grand talent ; seulement voilà, ses romans les plus beaux, c’est-à-dire les plus délirants, relèvent carrément du génie. Ses deux livres L’Employé et Un Jour ouvrable auront fait de Sternberg un des plus sûrs dynamiteurs du roman « classique », à la même époque où le Nouveau roman prenait son envol. Ce pourquoi il n’est pas étonnant que Jérôme Lindon ait publié L’Employé.

Mon père, qui n’avait pas fait des études de lettres comme moi, disait souvent de ses quelques OVNI littéraires: « Ce ne sont pas de vrais romans. » C’est quoi, un vrai roman ? du Balzac, du Zola, du Flaubert ? Certes, au XIXème siècle, oui. Mais continuer de fabriquer des romans à la Balzac ou à la Zola (évidemment en beaucoup moins bien), c’est-à-dire avec des personnages bien campés, des portraits psychologiques, des descriptions interminables pour planter le décor et une intrigue linéaire, voire téléphonée, le tout en plein vingtième siècle, est-ce cela que l’on appelle écrire un vrai roman ? Non, le vrai roman, c’est l’oeuvre qui innove, qui bouscule les lois du genre, qui déconcerte, d’une façon ou d’une autre, hors des sentiers battus et contre les goûts détestables du grand public à peu près illettré.

 

 

 

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