« La Géométrie dans l’Impossible » de J. Sternberg (1953)

« Depuis 1948, je détecte dans mes tumultueux romans presque privés d’intrigue, des torrents de faits divers saugrenus, des mini-contes insolites, des bribes de terreur qui barbouillent inutilement mes romans refusés. C’est ainsi que j’en arrive à rédiger froidement, sans bavures, sans aucun mot inutile, des contes brefs d’une page maximum pour les doter d’une chute toujours imprévue, parfois même stupéfiante… On les admire chez Gallimard, on en publie des ultra-brefs dans la revue de la NRF, mais on ne veut pas briser une loi sacrée : un premier livre publié doit être un roman… En 1953, il ne me faut que quelques semaines pour voir Eric Losfeld, Belge comme l’on sait, s’emballer à la lecture, assez surréalisante, des cent contes de la Géométrie dans l’impossible. » (biographie par J. Sternberg dans ses Oeuvres choisies publiées aux éditions de la Renaissance du Livre en 2001).

En 1953, j’avais sept ans. Ce livre représente un souvenir magique de mon enfance. D’abord, les trois collages de mon père (dont celui en couverture -cf photo) m’émerveillaient, me faisaient rêver, surtout celui figurant une jeune femme brune, vêtue d’une pélerine, figée dans l’attente au sortir d’une bouche de métro parisien plantée dans un désert de sable parsemé de vestiges de tours (illustration du conte Le rideau). Puis les textes que ma mère me lisait ; ils trouvaient bien plus d’écho en moi que les traditionnels contes pour enfants qui me laissaient somme toute assez indifférent ; ils me fascinaient, même. A cet égard, il n’est pas étonnant que les Contes glacés (alias la Géométrie dans l’impossible augmenté de la Géométrie dans la terreur et d’autres nouvelles écrites postérieurement) aient régulièrement l’honneur de figurer dans des manuels scolaires et de fournir des sujets d’épreuves de français, sans parler de l’édition belge (chez Labor, puis chez Mijade depuis cette année) destinée à la jeunesse, cet âge de la vie auquel on aime être étonné, voire bousculé par l’imaginaire et l’humour noir. Il faut croire qu’en vieillissant, on devient beaucoup plus sérieux et collé au réel. Cependant, à ma dernière relecture, alors que je me retrouve au seuil du troisième âge, j’éprouve pour la plupart de ces textes un même enchantement, même si, par force, j’en connais depuis longtemps les chutes abruptes.

La Géométrie dans l’impossible est le tout premier opus de Sternberg publié en France -une sacrée belle inauguration de son talent. N. B. : cette Géométrie dans l’impossible (Editions Arcanes chez Losfeld -1953) a fait l’objet d’une autre édition, en 1960, au Terrain vague chez le même Losfeld, enrichie de beaucoup d’autres contes et illustrée par Siné.

Je ne me livrerai pas à une savante analyse qui nécessiterait de sérier tous les contes notamment par leur thématique, leur longueur (d’une phrase à deux pages et demie), et aussi leur tonalité (tantôt sinistre, étouffante, tantôt drôle). Je préfère me borner aux caractéritisques de cette oeuvre qui n’est pas d’un seul tenant. Une écriture sobre et concise, sans effets -une épure de son écriture romanesque foisonnante et bousculée (si l’on excepte La Banlieue, datant de la même période). La thématique prédominante, la toile de fond, dirais-je : le piège. Le piège que recèlent les décors les plus ordinaires du quotidien, n’importe quel objet domestique, par exemple, pouvant soudain devenir monstreux et destructeur. Rien n’est plus sournois que la banalité, l’anodin aux trompeuses apparences, qui, brutalement, se dérègle.  A ce titre, Jacques Sternberg est sans conteste l’écrivain qui aura le mieux illustré le célèbre concept de Freud : l’inquiétante étrangeté, à savoir « cette variété particulière de crainte qui se rattache à ce qui est familier. » Et, enfin, le jeu des correspondances et passerelles entre les différents niveaux de la réalité et de l’irréalité : cette singulière déconstruction de la géométrie de l’espace et des lois du temps, que mon père mènera peu à peu à son délirant apogée dans Un jour ouvrable, et dont La Géométrie dans l’impossible n’est encore que la sage esquisse « surréalisante » pour reprendre le terme de l’auteur.  Un beau sujet de thèse universitaire. A posteriori, je me demande d’où lui provenait bien cette fascination implicite de la géométrie, à ce cancre patenté et assez fier de l’être. Mon père, l’homme qui pensait malgré lui !

Et voici quelques contes, parmi mes préférés:

La ligne droite

« Le train s’ébranla lentement.

La voie ferrée filait vers la banlieue, très droite, fichée comme un pieu dans le paysage.

Les quelques personnes demeurées sur le quai virent le train devenir une chose risiblement inoffensive, presque inutile.

Alors, beaucoup plus loin, aux abords des quartiers pauvres, le gosse qui attendait, s’empara de ce train et sifflant, soufflant, il se mit à le traîner dans la rigole du trottoir. « 

 Le départ

« Au sixième, une ménagère agita longuement son chiffon à poussière.

Beaucoup plus loin, sur une voie de garage depuis longtemps désaffectée, un train hors d’usage s’ébranla. « 

Le tapis

« L’enfant avait placé une vaste caisse au milieu de la chambre et, depuis quelques heures déjà, il naviguait ainsi, brassant le vide, dévisageant l’horizon enfui dans le mur, le tapis figurant l’océan, la caisse un voilier de fort tonnage.

Vers six heures, comme chaque soir à cette heure, le père rentra du travail.

Il pénétra dans le salon, il eut le temps de désapprouver l’idée de son fils, il atteignit à cet instant le tapis, coula à pic et se noya. » 

Le rideau

« Il y avait quelques jours déjà qu’il habitait cette chambre d’hôtel, tous les soirs il avait voulu faire le geste, jamais il n’avait osé.

C’était ce rideau. Rien d’autre.

Le rideau qui, soutenu par une tringle, était tiré très droit en plein milieu du mur.

Un soir cependant il comprit qu’il allait tirer le rideau et savoir, il le fallait, il le sentait. Il le tira.

Derrière le rideau, il y avait un placard, un renfoncement du mur, également tapissé de grosses fleurs rouges, mais moins violemment rouges que celles de la pièce, comme si elles avaient été légèrement fanées.

Au fond du placard, il y avait un cadre.

Et dans ce cadre une photo assez inquiétante. Celle d’un désert dans lequel l’escalier d’une station de métro déployait ses marches, débouchant brutalement en pleine solitude. Appuyée au grillage circulaire, une jeune femme attendait, pieds nus dans le sable.

L’homme regarda longtemps ce paysage.

Et, dès lors, tout se joua presque à son insu.

Sans conscience, sans y penser, sans le vouloir, il sortit de cette chambre, il gagna la station de métro la plus proche.

Il disparut sous le sol.

Il disparut de la ville, du monde en même temps.

On ne retrouva jamais sa trace.

Il existe cependant, dans une chambre d’hôtel, un cadre qui contient une photo. Elle représente un métro du désert avec deux personnages. Une femme près de l’entrée. Un homme qui lui tourne le dos.

Tous deux regardent l’horizon.

Ils semblent attendre. »

 Le phénomène

« Il est annoncé à l’extérieur de la baraque, mais sans précision aucune. On laisse simplement entendre qu’il est monstrueux. Le chemin pour parvenir jusqu’à lui est long, étroit, mal éclairé, indiqué par haut-parleur.

Soudain, le haut-parleur demande le silence. On arrive en effet dans une pièce plongée dans une obscurité totale.

Soudain, la lumière explose.

Et l’on se retrouve devant une glace. »

Quelques contes brefs, ceux-ci franchement comiques :

Le boucher

 » -Et pour madame, ce sera ? s’affaira le boeuf écorché, armé d’un couteau.

La cliente le dévisagea, lui sourit, puis répondit :

-Un gigot d’homme, peut-être bien, pour changer… »

Le facteur

« Il entre, attendu comme tous les soirs, vers cinq heures.

Il s’approche de la grande table du bureau, salue vaguement, comme tous les soirs à cinq heures.

Il ouvre alors le grand sac qui lui colle au ventre.

Il fouille de ses grosses pattes de pauvre.

Puis, très lentement, les déposant sur la table, de son sac, il retire ses entrailles. « 

La bonté

« Pieusement, la dame de charité regarda l’aveugle.

Et charitablement, sans hésiter, elle déposa ses yeux dans la sébille de l’infirme. »

Le cas

« Son cas était étrange.

Fanatique du passé très proche, il vivait dans un asile avec les années folles dont il était tombé amoureux. »

La continuité

« Sa femme l’avait trompé avec tous les hommes qu’elle rencontrait. Dégoûté des chaînes du mariage, il s’acheta une chaîne haute-fidélité.

Pas de chance : elle le trompa avec des ohms. »

La demande

« Puis-je vous demander le pied de votre fille ? demanda cet homme au père de sa fiancée manchotte. « 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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