Les sources d’inspiration de Sternberg

Dépister les influences et les parentés d’un créateur constitue l’exercice obligé de tout critique ou biographe qui se respecte ; et, à cette fin, situer le créateur, non seulement dans le cadre familial de son enfance, mais dans le contexte historique de son époque, sans parler des rencontres marquantes. Car, même pour les plus grands génies, toute création ex nihilo est inconcevable.

Dans mon dernier billet, j’ai évoqué les diverses parentés littéraires que l’on prêtait à mon père dans les récentes critiques sur Le Délit. Celle de Joyce me paraissant la moins pertinente. Le fameux monologue intérieur dans Ulysses n’occupe que les soixante dernières pages du roman et, privé de toute ponctuation, s’approche au plus près du flux erratique et chaotique de la pensée intérieure ; par ailleurs, des bribes de cette pensée in vivo (ce que l’on appelle stream of consciousness) circulent à travers tout le roman au fil de ses multiples personnages.  Mais surtout, même si la vision de Hagner (c’est le nom du personnage du Délit)  sur le monde extérieur est hallucinée et fantasmatique, il ne s’agit pas du tout d’un monologue, mais d’un simple « Je » qui se raconte du début jusqu’à la fin -au passé, et non au présent, temps inhérent à tout discours intérieur.  

En revanche, la parenté avec  »l’employé de Prague », Kafka, est plus problématique. Il s’agit de la référence largement la plus citée quand on parle des premiers romans de Sternberg, au point d’être devenue un cliché sur son oeuvre (mais, cela étant, beaucoup de clichés sont vrais). Référence d’autant plus tentante, puisque chez les deux écrivains se retrouvent à la fois la thématique de la culpabilité et de l’arrestation plus ou moins intempestive, ainsi que la description de l’absurde et de l’arbitraire de l’univers bureaucratique. Et un « cliché » qui lui aura quand même valu, pour son Un Jour ouvrable, un fort beau compliment, celui d’Arnold Mandel dans l’Arche : « Sternberg n’a pas prolongé Kafka : il l’a avancé et ce n’est pas du tout la même chose. » Mais, mon père n’a jamais été très net avec Kafka. Dans ses Mémoires provisoires (1977), il écarte comme d’un revers de main toute influence du Tchèque. En revanche, huit ans plus tard, dans son Dictionnaire des idées revues, il concède enfin, certes du bout des lèvres, qu’il y a sans doute des affinités secrètes entre Le Procès et ses premiers romans.

Jusqu’à présent, je n’ai pas parlé des sources d’inspiration de mon père. (C’est d’ailleurs un tort, mais la rédaction d’un blog me force à écrire trop rapidement, quitte à corriger chacun de mes billets après coup et de multiples fois, même si je me doute bien que l’on me lit vite et une seule fois, sans revenir en arrière sur un billet. La précipitation est sans doute le tribut de se sentir attendu par des lecteurs qui visitent votre site chaque jour). Qui peut, en principe, connaître le mieux les sources d’inspiration d’une oeuvre que l’auteur lui-même ? Dans cette hypothèse qui coule trop de source et méconnaît les forces de l’inconscient (que paraît désigner le terme d’affinités secrètes), laissons parler Jacques Sternberg qui n’a jamais été avare de confidences sur son activité littéraire ; plus précisément, dans les Mémoires provisoires (pages 106 à 109).

 Tout d’abord, cette curieuse révélation qu’il eut pendant quelques instants, dans sa chambre d’Anvers, alors qu’il n’avait que treize ou quatorze ans, sans jamais avoir eu l’idée d’écrire. « Je vis, devant moi, à la fois très nette et pourtant improbable, une projection de ce que j’écrirais un jour, et c’était quelque chose d’assez violent, de délirant, de saugrenu, presque une prescience de certains passages de l’Employé. » Question : que s’était-il donc passé ce jour-là ? une engueulade avec son père ?! Vu que le ex nihilo ne saurait exister…

Puis, il évoque la période de ses premiers manuscrits : « Je les écrivais d’une seule giclée, presque en transe bien souvent, dans la fièvre en tout cas, et tout s’entremêlait en un seul grouillement qui devait peser sur l’estomac des plus endurcis : mon hésitation entre le réalisme saignant et le fantastique, le mélange d’humour et de tragique sans doute engorgé de pathos, ma fascination célinienne tempérée par la millerienne -parce que le choc Miller en 45 m’avait bouleversé, alors que la lecture de mes contemporains me laisse toujours de glace-, ma passion de jongler avec les mots sans arriver à les maîtriser et mon besoin de tout dire, à fond… de ne consentir à aucune ellipse et d’emporter sur mon passage un maximum de scories, d’alluvions et de phrases torrentielles. Cela ne pouvait donner qu’une inondation qui emportait tout, sauf l’adhésion des lecteurs. « 

La forme longue et foisonnante, donc. Deux parentés déclarées : Céline et Miller. Céline, je vois bien, et ai même cru l’entrevoir d’ores et déjà dans La boîte à guenilles, publié en 1945, sauf qu’il s’agit là d’un roman écrit de façon concise et elliptique. Les détours du jeune Jacques ne sont pas évidents à suivre. Disons que l’écrivain « se cherchait ». Ce qui paraît sûr, c’est que, spontanément, il avait opté pour la forme courte, dès ses premiers pas d’auteur en Belgique. Henry Miller, je peine à voir. En tout cas pas dans Le Délit. Peut-être est-ce manifeste dans un de ses manuscrits hélas jetés à la poubelle…

Et surgissent, à partir de 1947, les contes brefs, « très secs, toujours fantastiques ou dérisoires », ceux qui alimenteront les deux Géométries (dans l’impossible et dans la terreur). Une veine qui ne le lâchera jamais, jusqu’au 300 comptes pour solde de tout compte (2002). Et, là, Sternberg est bien plus disert sur les sources d’inspiration de sa « forme courte » :

« Cette façon de voir, de ressentir et d’écrire, cette manière de cerner le saugrenu, l’épouvante, l’absurde ou le dérisoire, ce n’est pas à un écrivain que je les dois. Ni à Céline, Michaux, Faulkner ou Miller, ni même à Laurel et Hardy comme je l’ai prétendu un jour, pour ne citer que quelques points de repère qui m’avaient frappé au fil de l’après-guerre. Mes chocs créatifs, je les dois sans doute aux dessinateurs d’humour et, en particulier, à Chas Addams, vedette du New Yorker, dont j’avais découvert les premiers albums à Bruxelles en 1947. Ce fut un choc. Addams me fit comprendre que l’on pouvait donner à sourire avec les monstres, les accidents, la mort, le meurtre et les enfants débiles, alors que l’humour français, gavé de belles-mères, de cocus et de petites femmes, m’avait toujours paru sinistre. Et surtout, il me fait comprendre qu’en quelques traits et une seule pleine page, un dessinateur pouvait raconter une histoire, une nouvelle pleine d’horreur et d’humour concentrés, une histoire bien plus fascinante que celle qu’aurait pu étirer sur un parcours de trois cents pages un romancier imbu de sa personne et de sa morne petite existence. »

« Quand un critique -poursuit Sternberg- n’arrive pas à cerner l’oeuvre ou l’oeuvrette d’un écrivain, il jette des noms, des références dans l’espace. C’est sa façon de s’en tirer : par un semblant de culture généralement plus consternante que l’agricole. Je ne sais pas si mes oeuvrettes étaient difficiles à classer, mais on a jeté beaucoup de noms aux quatre vents pour indiquer d’où soufflait le vent qui m’avait inspiré : Prévert, Vian, Kafka, Marcel Aymé, Audiberti et autres auteurs dont je n’avais généralement jamais lu une seule page. Aucun critique n’était assez cultivé ou assez intuitif pour affirmer que j’avais été irrémédiablement marqué par les humoristes de mon époque, par un certain non-sens made in USA en particulier, par une optique simpliste qui avait bien plus de rapport avec le graphisme qu’avec la littérature. »

Enfin, en 1985, dans son dictionnaire des idées revues, Sternberg avoue sans fard une autre source d’inspiration : Ionesco.  « Le grand événement de ma vie littéraire au début des années 50 fut de toute évidence la découverte du théâtre de Ionesco. Surtout Les Chaises et La cantatrice chauve. Choc d’autant plus mémorable que le théâtre m’a toujours laissé de glace. Mais il n’est pas dit que j’aurais écrit L’Employé comme je l’ai écrit si je n’avais pas subi ce choc ionescolique. Jamais sans doute un texte ne m’avait donné, comme ceux du Ionesco 50, une telle sensation d’atomes crochus, d’absurde frère, de démence familière.  » Certes. Mais j’ai quand même tendance à penser que, même sans la découverte de Ionesco, il aurait pareillement écrit L’Employé (peut-être pas, cependant, ses quelques pièces de théâtre), car tous les ingrédients étaient déjà présents dans ses oeuvres précédentes ; ne parlons même pas de l’hallucinante déconstruction du temps et de l’espace totalement absente chez Ionesco, mais de certains dialogues burlesques qui évoquaient furieusement les Marx Brothers.

Forme longue, forme courte. J’ai déjà eu l’occasion, dans mon billet « Biographies », d’exprimer ma nette préférence pour le romancier méconnu qu’il était, plutôt que pour le maître du conte bref reconnu. Pure affaire de goût personnel, bien sûr. Ses contes brefs témoignent d’un grand talent ; seulement voilà, ses romans les plus beaux, c’est-à-dire les plus délirants, relèvent carrément du génie. Ses deux livres L’Employé et Un Jour ouvrable auront fait de Sternberg un des plus sûrs dynamiteurs du roman « classique », à la même époque où le Nouveau roman prenait son envol. Ce pourquoi il n’est pas étonnant que Jérôme Lindon ait publié L’Employé.

Mon père, qui n’avait pas fait des études de lettres comme moi, disait souvent de ses quelques OVNI littéraires: « Ce ne sont pas de vrais romans. » C’est quoi, un vrai roman ? du Balzac, du Zola, du Flaubert ? Certes, au XIXème siècle, oui. Mais continuer de fabriquer des romans à la Balzac ou à la Zola (évidemment en beaucoup moins bien), c’est-à-dire avec des personnages bien campés, des portraits psychologiques, des descriptions interminables pour planter le décor et une intrigue linéaire, voire téléphonée, le tout en plein vingtième siècle, est-ce cela que l’on appelle écrire un vrai roman ? Non, le vrai roman, c’est l’oeuvre qui innove, qui bouscule les lois du genre, qui déconcerte, d’une façon ou d’une autre, hors des sentiers battus et contre les goûts détestables du grand public à peu près illettré.

 

 

 

 

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