Le Délit (2)

Qu’est-ce qui rend donc ce roman si difficile à lire –selon le propre aveu de son auteur qui, sur le tard, le qualifiait même d’illisible ? Un livre que l’on ne peut avaler d’une traite, mais par doses homéopathiques. Une lecture sans cesse ralentie, obligeant à de multiples retours sur une phrase, sur un passage, voire des pages, parce que l’on ne « s’y retrouve plus », parce qu’il y a toujours quelque chose qui défie l’entendement, rien ne perturbant plus que la sensation de perdre les repères de sa propre raison, au fil de ce récit qui s’apparente bel et bien à un parcours initiatique hallucinatoire qui passe par un meurtre et finit encore plus mal ; celui d’un employé anonyme et inutile de 38 ans, Hagner, un parfait antihéros qui, n’ayant jamais rien tenté ni réussi, s’aveulit dans la médiocrité de sa routine quotidienne, jusqu’au jour où, soudain, fulgure une prise de conscience telle que sa vie ne peut que basculer. 

J’ai ma réponse. En m’étant posé une autre question : « Pourquoi L’Employé et Un jour ouvrable -des livres bien plus « délirants » que Le Délit- sont-ils finalement d’une lecture plus facile ? Tout simplement parce qu’il s’agit d’un univers qui a d’ores et déjà résolument culbuté de « l’autre côté du miroir » où n’importe quoi peut survenir et qui se révèle d’autant plus lisible qu’il obéit pleinement aux contre-lois de notre logique, au principe intangible d’un jusqu’au-boutisme dans le non-sens et l’invraisemblable. Bien sûr, à condition que le lecteur puisse rentrer d’emblée dans un tel univers, ostensiblement absurde dès les premières lignes. On n’aime ou l’on n’aime pas ; mais au moins on sait sur quel pied danser. 

Or, précisément, l’univers du Délit n’atteint pas cette phase terminale de la raison ; il procède d’un état-limite, un borderline entre la réalité et l’imaginaire, émaillé de brusques dérapages semblables à ce qu’en psychiatrie l’on appelle des « bouffées délirantes » : tous ces passages à l’écriture précipitée, presque fiévreuse ; nourris d’énumérations cumulatives de faits et phénomènes irrationnels, souvent de métamorphoses, où se bousculent coq-à-l’âne, associations d’idées, jeux de mots et ruptures de syntaxe. Et d’autres passages encore, qui frôlant l’écriture automatique surréaliste, sont quasiment hermétiques. Bref, autant la continuité sans faille dans L’Employé et Un jour ouvrable rend la tâche aisée au lecteur, autant, dans Le Délit, les abruptes coulées à pic dans des accès de folie imaginative aiguë déconcertent le lecteur, lui donnant l’impression d’être trimballé sur des montagnes russes. 

Mais autre difficulté, même la réalité hors « bouffées délirantes », telle que décrite dans ce livre, n’arbore pas franchement les couleurs du réel. La ville, par exemple, seul décor du roman. Réduite à un centre, une grande place d’où jaillissent de longues perspectives souvent mouvantes aux façades grises et tristes, une ville d’autant plus menaçante qu’elle obéit aux lois erratiques de la géométrie de l’espace particulière à l’auteur, et, donc, à son personnage. Des descriptions tracées à traits incisifs, truffées d’images percutantes. J’ai songé à certains tableaux du futurisme italien, également aux paysages des grandes cités américaines que l’auteur recomposait à sa guise dans ses collages des années 50, précisément contemporains du Délit, bien que la ville représentée dans ce roman, dépourvue de gratte-ciel, ne soit pas de type américain. Alors, elle est quoi cette ville ? Impossible de le déterminer. Une ville imaginaire, bon d’accord. Et puis ? Paradoxe du Délit qui n’est, en termes d’action, qu’une longue déambulation quasiment en temps réel dans cette ville, d’abord peuplée, puis soudain désertée de toute présence humaine. Hagner est un visuel ; il n’est avant tout qu’un regard, un regard d’une lucidité extrême qui démasque tous les pièges d’une réalité qui, de plus en plus, lui inspire une peur d’animal traqué. Mais voilà, son regard est comme affligé d’une anomalie visuelle. Ce n’est évidemment pas écrit dans le roman ; c’est moi qui le dis, car tout en lisant les descriptions de la ville et, me désolant de ne pas parvenir à en obtenir une vision plus nette et précise, j’ai eu la sensation diffuse d’avoir égaré mes lunettes et de ne plus appréhender le monde qu’avec ma seule vision, déformée par une presbytie, une hypermétropie et une cataracte débutante. Et pour en revenir à Hagner, sa propre vision déformante de la réalité ne résulte bien évidemment pas d’une pathologie oculaire, mais de son esprit à mi-chemin entre le réel et l’imaginaire. Cela, dès l’ouverture du roman, lors de cette sorte d’aura qui prélude à sa décisive prise de conscience de l’insoutenable absurdité de l’univers bureaucratique : « C’était bien le bureau de tous les jours, là devant moi, derrière moi. Le bureau plus authentique qu’il ne l’avait jamais été, mais étrangement transformé : alourdi, simplifié, réduit à des volumes enflés de présence, à des contours tellement appuyés, à des reliefs parsemés de grands trous livides ; toute une ambiance d’une singulière netteté qui venait de se recréer en une seconde, achevée, ne formant plus qu’un silence bourré d’accessoires, avec le seul bruissement du temps qui échappait à l’écrasement pour dégoutter le long du mur, amplifié, méthodique, implacablement glacial. » (p.28.) 

En fait, l’univers de ce roman hautement déroutant qui procède par à-coups de plus en plus marqués dans l’inéluctable déstructuration du monde et de son sujet, m’évoque fortement la transition entre la peinture figurative et la peinture abstraite, notamment les Improvisations et Compositions de Kandinsky dans sa période du « Cavalier Bleu »,où des traces de la réalité sont encore reconnaissables, mais tendent à se dissoudre dans un magma qui annonce la totale disparition du monde tel que communément représenté. A l’ordre ancien succède alors un ordre nouveau, que, pour sa part, Jacques Sternberg peaufinera dans ses œuvres ultérieures ; un univers ayant perdu toute étanchéité, où les divers plans et dimensions de l’espace spatio-temporel se dérèglent, s’interpénètrent, se fusionnent, à travers tout un secret agencement de passerelles et de correspondances.   

Le Délit a été conçu bien avant La Géométrie dans l’impossible. Dans sa préface, J.B. Baronian écrit que cette œuvre « contient et condense tout Jacques Sternberg. » Tout à fait exact. Il s’agit même de son texte fondateur. Ce qui signifie que dès 1950, aux abords de la trentaine, l’auteur avait quasiment tout son univers en tête –y compris ses dérivés que constitueront les contes brefs-, avec ses principaux thèmes et ingrédients : l’humour tantôt macabre, tantôt burlesque, mâtiné d’angoisse rampante et de peur panique, son mépris de l’être humain industrieux et de la société de consommation ; et, surtout, les trompeuses apparences d’un quotidien banal qui, immanquablement, s’avère bourré de pièges, dont notamment les objets malintentionnés qui soudain s’animent, pris de furie meurtrière, sans oublier les germes éparpillés de cette décomposition globale du temps et de l’espace qui s’amplifiera de livre en livre. Un univers hostile, vénéneux et déréglé. Qui caractérisera encore plus sa littérature de science-fiction. 

Dans ces années 50, la guerre est toute récente. J’ai déjà écrit dans ce blog que cette guerre avait fait de mon père un écrivain. De son côté, l’éditeur de La dernière goutte souligne, dans sa note de présentation du Délit, à quel point « l’histoire récente hante l’œuvre de Jacques Sternberg ». Ce dernier affichait cependant peu de goût pour l’histoire, de même que pour toute science « savante » prêchée par l’Université. Mais de cette histoire il avait néanmoins retenu l’essentiel : une interminable succession de guerres et massacres, dont peu lui  importait de connaître les causes précises. Et jusqu’à la fin de sa vie, il aura dénoncé dans sa littérature la folie meurtrière de l’être humain. Qui le fascinait, dans un certain sens : car il adorait les films de guerre -les guerres du vingtième siècle. Curieusement, il parlait très peu de la Shoah, jamais à vrai dire (en tout cas avec moi), et me paraissait infiniment plus révolté par la boucherie de la première guerre mondiale. En définitive, c’est  l’histoire qui a été le déclencheur de sa vocation littéraire et de son mépris du genre humain. 

Quelques considérations sur l’écriture du Délit. Qui n’est d’ailleurs pas la moindre source de difficulté de ce texte. A ce propos, je précise que l’éditeur et moi-même avons tenu à rétablir le roman dans son intégralité (tel que publié chez Plon en 1954) et qu’il en ira de même avec la réédition d’Un jour ouvrable en mai 2009. Malgré les longueurs et les redites, sans lesquelles le romancier Sternberg ne serait plus tout à fait ce qu’il est. Lequel, pourtant, avait procédé à l’élagage des deux romans pour leur publication aux éditions de la Renaissance du Livre, en 2001, à cette époque où sa réputation de « maître du conte bref » était définitivement assise. Des coupes plus ou moins justifiées, plutôt moins que plus, car le texte ainsi raccourci perd en densité et intensité. Et, plus grave encore, en folie. 

Sternberg, avant de trouver son univers, s’était déjà forgé un style à lui dès la Libération, si l’on en juge par ses premiers textes publiés en Belgique (Angles morts et La boîte à guenilles). Une écriture âpre, déjà très imagée, mais retenue, concise et elliptique, qui collait bien à la réalité de la guerre -son internement au camp de Gurs. Dans Le Délit, elle s’envole, gagnant en amplitude et en force : l’auteur a lâché la bride à un imaginaire luxuriant qui, dans les passages les plus hallucinés, se déploie au galop, à grands roulements de phrases et d’accumulations d’images aussi saisissantes qu’incongrues, de métamorphoses en abyme et de constantes projections de mots abstraits dans le champ du concret (« Une mauvaise chance entrait en collision avec un innocent prétexte, et des milliers de malencontreux hasards ne demandaient qu’à sortir des garages en poussant des hurlements d’aliénés. » p. 78) ; « La conclusion ne devait pas être bien loin de cette chambre. M’avait-elle précédé en dépit des apparences ? Me guettait-elle sous les traits de cette ménagère rencontrée dans l’escalier ? » p.72.) Une écriture qui représente indubitablement  une vraie « prise de risque » –pour reprendre ce terme « intello créatif » à la mode-, car nul doute qu’elle doit laisser maints lecteurs pantois d’incompréhension. Mais qu’importe, à la limite, le sens, car il émane de ces fantasmagories effrénées une réelle beauté, et, surtout –ce que mon père tenait en sainte horreur- une incontestable poésie, au point de donner l’envie de lire à voix haute certains passages dignes d’une anthologie (dont un de mes préférés est celui sur la vie, qui débute ainsi : « Je retrouvai la vie abandonnée sur place, pleine à craquer, maquillée, travestie, étouffée de voiles noirs, ficelée dans des draps blafards, creusée de sexes à emplois multiples… » p. 155 à 157.) Oui, qu’est d’autre la poésie qu’un jeu avec les mots, leurs significations et leurs consonances afin de frapper l’esprit par des images assez fortes pour maltraiter notre façon de voir stéréotypée ? Et, dans ce véhément bras de fer avec le langage réside l’évolution majeure de l’écriture de Sternberg entre ses premiers textes des années fin 40 et Le Délit qui, cependant, est encore exempt des torsions de mots et néologismes qui surgiront dans ses œuvres postérieures. 

Ce roman, mon père l’a écrit avec jubilation, et cela se sent dans toutes ses grandes envolées de folie lyrique. Quand bien même ce texte crépusculaire n’est que saupoudré par-ci, par-là de cet humour absurde, beaucoup plus manifeste dans la Géométrie dans l’impossible, et parvenu à son apogée dans l’Employé. D’ailleurs ma mère m’a rapporté que, lorsqu’il écrivait, sa passion des mots se manifestait physiquement, notamment par de fréquents gestes de ses mains, doigts raidis, qu’il tendait et secouait à hauteur du visage, peut-être par peur de laisser s’échapper une idée géniale, tout comme les joueurs de tennis qui ont souvent ce même geste, avant de frapper leur balle de match. Et je me le représente bien, martelant les touches de sa machine à écrire, son instrument de percussion chéri, tout agité sur sa chaise au point de la faire reculer sans cesse à grand bruit, et l’ouïe emplie des sonorités tonitruantes d’un Louis Armstrong…   

J’ai bien fait de relire Le Délit pendant mes vacances en Cévennes. Conjointement à un roman de Balzac. L’un comme l’autre, de veine on ne peut plus antagoniste, m’ayant gratifié d’un immense plaisir ; comme quoi j’ai des goûts très éclectiques, ce qui n’est pas plus mal. La relecture du Délit m’a permis de cerner de manière plus approfondie ce qui constitue toute la singularité de ce livre et de m’inspirer des  considérations plus substantielles que les généralités de mon précédent billet sur ce même roman. 

Et, décidément, au jeu consacré des familles littéraires, aucune de celles évoquées par les récentes critiques ne me convainc, Kafka y compris. A ce propos, je me suis aperçu que j’ai omis, plus ou moins involontairement, de mentionner le mouvement surréaliste dans mon billet sur les sources d’inspiration de Sternberg, vu son aversion pour l’arrogance et le sérieux papal d’André Breton, mais surtout son quasi-silence sur l’influence qu’aurait pu avoir le surréalisme dans la genèse de son œuvre, sans doute par dépit d’avoir été boudé par le dernier carré de la « bande à Breton ». Il n’empêche que l’on ne peut éviter de penser au surréalisme en lisant Le Délit et son dérivé La Géométrie dans l’impossible que, d’ailleurs, l’auteur qualifiait de « surréalisante. » J’y reviendrai et, à cet égard, je rappelle que mes commentaires sont le fruit d’un work in progress qui tâtonne quelque peu au fil de ma relecture des livres de mon père, dans sa chronologie, car c’est l’évolution de cette œuvre qui m’intéresse avant tout. Donc j’avance à petits pas hésitants et non sans plusieurs retours sur mes réflexions. 

J’ai songé, par moments, à un autre écrivain : au Nerval d’Aurélia- un des textes fétiches de Breton- un des rares livres français qui raconte une folie -un épanchement du songe dans la vie réelle-, tout comme Le Délit qui l’organise beaucoup plus radicalement. Mais j’ai surtout eu la sensation tenace, en lisant aussi bien ce roman que la Géométrie dans l’impossible, de me trouver face à un texte qui ne présentait rien du génie français, mais, en revanche, des échos de littérature germanique, précisément dans son ambiance de fantastique, d’onirisme entre chien et loup, teinté d’angoisse, de sentiments d’étrangeté et de folie. Cela tombe bien : Nerval était sous influence des romantiques allemands, lesquels étaient également très appréciés des surréalistes. Tout s’enchaîne à la perfection ! Mais attention : Jacques Sternberg n’a jamais lu une seule ligne de tous ces gens-là ! Il n’en demeure pas moins qu’à s’en tenir au Délit, il s’agit de la famille littéraire la plus adaptée. Temporairement, car, il y aura bientôt la famille américaine qui déboulera de façon fracassante, après avoir déjà quand même pointé le nez dans la longue succession de gags sous forme de faits divers (mentionnée dans mon premier billet sur Le Délit), construite à la façon d’un de ces vieux films burlesques de Mac Senett qui faisaient la joie du petit Nathan lors de leurs projections dans la demeure familiale d’Anvers. 

La difficulté du Délit fait toute la grandeur de ce roman stupéfiant au sens premier du terme. Beaucoup l’estimeront au moins inutilement compliqué, mal fichu, trop long, à l’instar de son auteur même -avec le recul de plusieurs décennies- qui, cependant, n’en restait pas moins subjugué par la puissance de cette imagination hypertrophiée dont il se sentait déserté. « Je serais incapable d’écrire comme ça, de trouver de telles idées, aujourd’hui ! » s’écriait-il souvent, au soir de son existence, et l’avait-il écrit dans sa dernière autobiographie. Moi, ce roman, je l’aime ainsi, avec ses longueurs et ses redites et ses scories, dans sa version brute de 1954, et non châtrée par son auteur en 2001. J’ignore quelle audience il peut trouver de nos jours. Pas grand-monde en tout cas, à en juger par le silence bétonné de la critique parisienne hors Net. Mon père avait été frappé par une phrase de Jérôme Lindon, l’ancien éditeur de la maison Minuit : « Ce sont de jeunes gens, des étudiants qui ont fait le succès du Nouveau roman, à sa naissance ; sans ce public, il n’aurait jamais connu un tel essor. » Qu’en est-il à notre époque ? Toujours est-il qu’Alban Sanz m’a déclaré qu’il y a, sur son site consacré à mon père, pas mal de jeunes gens qui se montrent curieux de l’œuvre de Jacques Sternberg. Ceci est fort encourageant. 

 


Archive pour 23 septembre, 2008

Le Délit (2)

Qu’est-ce qui rend donc ce roman si difficile à lire –selon le propre aveu de son auteur qui, sur le tard, le qualifiait même d’illisible ? Un livre que l’on ne peut avaler d’une traite, mais par doses homéopathiques. Une lecture sans cesse ralentie, obligeant à de multiples retours sur une phrase, sur un passage, voire des pages, parce que l’on ne « s’y retrouve plus », parce qu’il y a toujours quelque chose qui défie l’entendement, rien ne perturbant plus que la sensation de perdre les repères de sa propre raison, au fil de ce récit qui s’apparente bel et bien à un parcours initiatique hallucinatoire qui passe par un meurtre et finit encore plus mal ; celui d’un employé anonyme et inutile de 38 ans, Hagner, un parfait antihéros qui, n’ayant jamais rien tenté ni réussi, s’aveulit dans la médiocrité de sa routine quotidienne, jusqu’au jour où, soudain, fulgure une prise de conscience telle que sa vie ne peut que basculer. 

J’ai ma réponse. En m’étant posé une autre question : « Pourquoi L’Employé et Un jour ouvrable -des livres bien plus « délirants » que Le Délit- sont-ils finalement d’une lecture plus facile ? Tout simplement parce qu’il s’agit d’un univers qui a d’ores et déjà résolument culbuté de « l’autre côté du miroir » où n’importe quoi peut survenir et qui se révèle d’autant plus lisible qu’il obéit pleinement aux contre-lois de notre logique, au principe intangible d’un jusqu’au-boutisme dans le non-sens et l’invraisemblable. Bien sûr, à condition que le lecteur puisse rentrer d’emblée dans un tel univers, ostensiblement absurde dès les premières lignes. On n’aime ou l’on n’aime pas ; mais au moins on sait sur quel pied danser. 

Or, précisément, l’univers du Délit n’atteint pas cette phase terminale de la raison ; il procède d’un état-limite, un borderline entre la réalité et l’imaginaire, émaillé de brusques dérapages semblables à ce qu’en psychiatrie l’on appelle des « bouffées délirantes » : tous ces passages à l’écriture précipitée, presque fiévreuse ; nourris d’énumérations cumulatives de faits et phénomènes irrationnels, souvent de métamorphoses, où se bousculent coq-à-l’âne, associations d’idées, jeux de mots et ruptures de syntaxe. Et d’autres passages encore, qui frôlant l’écriture automatique surréaliste, sont quasiment hermétiques. Bref, autant la continuité sans faille dans L’Employé et Un jour ouvrable rend la tâche aisée au lecteur, autant, dans Le Délit, les abruptes coulées à pic dans des accès de folie imaginative aiguë déconcertent le lecteur, lui donnant l’impression d’être trimballé sur des montagnes russes. 

Mais autre difficulté, même la réalité hors « bouffées délirantes », telle que décrite dans ce livre, n’arbore pas franchement les couleurs du réel. La ville, par exemple, seul décor du roman. Réduite à un centre, une grande place d’où jaillissent de longues perspectives souvent mouvantes aux façades grises et tristes, une ville d’autant plus menaçante qu’elle obéit aux lois erratiques de la géométrie de l’espace particulière à l’auteur, et, donc, à son personnage. Des descriptions tracées à traits incisifs, truffées d’images percutantes. J’ai songé à certains tableaux du futurisme italien, également aux paysages des grandes cités américaines que l’auteur recomposait à sa guise dans ses collages des années 50, précisément contemporains du Délit, bien que la ville représentée dans ce roman, dépourvue de gratte-ciel, ne soit pas de type américain. Alors, elle est quoi cette ville ? Impossible de le déterminer. Une ville imaginaire, bon d’accord. Et puis ? Paradoxe du Délit qui n’est, en termes d’action, qu’une longue déambulation quasiment en temps réel dans cette ville, d’abord peuplée, puis soudain désertée de toute présence humaine. Hagner est un visuel ; il n’est avant tout qu’un regard, un regard d’une lucidité extrême qui démasque tous les pièges d’une réalité qui, de plus en plus, lui inspire une peur d’animal traqué. Mais voilà, son regard est comme affligé d’une anomalie visuelle. Ce n’est évidemment pas écrit dans le roman ; c’est moi qui le dis, car tout en lisant les descriptions de la ville et, me désolant de ne pas parvenir à en obtenir une vision plus nette et précise, j’ai eu la sensation diffuse d’avoir égaré mes lunettes et de ne plus appréhender le monde qu’avec ma seule vision, déformée par une presbytie, une hypermétropie et une cataracte débutante. Et pour en revenir à Hagner, sa propre vision déformante de la réalité ne résulte bien évidemment pas d’une pathologie oculaire, mais de son esprit à mi-chemin entre le réel et l’imaginaire. Cela, dès l’ouverture du roman, lors de cette sorte d’aura qui prélude à sa décisive prise de conscience de l’insoutenable absurdité de l’univers bureaucratique : « C’était bien le bureau de tous les jours, là devant moi, derrière moi. Le bureau plus authentique qu’il ne l’avait jamais été, mais étrangement transformé : alourdi, simplifié, réduit à des volumes enflés de présence, à des contours tellement appuyés, à des reliefs parsemés de grands trous livides ; toute une ambiance d’une singulière netteté qui venait de se recréer en une seconde, achevée, ne formant plus qu’un silence bourré d’accessoires, avec le seul bruissement du temps qui échappait à l’écrasement pour dégoutter le long du mur, amplifié, méthodique, implacablement glacial. » (p.28.) 

En fait, l’univers de ce roman hautement déroutant qui procède par à-coups de plus en plus marqués dans l’inéluctable déstructuration du monde et de son sujet, m’évoque fortement la transition entre la peinture figurative et la peinture abstraite, notamment les Improvisations et Compositions de Kandinsky dans sa période du « Cavalier Bleu »,où des traces de la réalité sont encore reconnaissables, mais tendent à se dissoudre dans un magma qui annonce la totale disparition du monde tel que communément représenté. A l’ordre ancien succède alors un ordre nouveau, que, pour sa part, Jacques Sternberg peaufinera dans ses œuvres ultérieures ; un univers ayant perdu toute étanchéité, où les divers plans et dimensions de l’espace spatio-temporel se dérèglent, s’interpénètrent, se fusionnent, à travers tout un secret agencement de passerelles et de correspondances.   

Le Délit a été conçu bien avant La Géométrie dans l’impossible. Dans sa préface, J.B. Baronian écrit que cette œuvre « contient et condense tout Jacques Sternberg. » Tout à fait exact. Il s’agit même de son texte fondateur. Ce qui signifie que dès 1950, aux abords de la trentaine, l’auteur avait quasiment tout son univers en tête –y compris ses dérivés que constitueront les contes brefs-, avec ses principaux thèmes et ingrédients : l’humour tantôt macabre, tantôt burlesque, mâtiné d’angoisse rampante et de peur panique, son mépris de l’être humain industrieux et de la société de consommation ; et, surtout, les trompeuses apparences d’un quotidien banal qui, immanquablement, s’avère bourré de pièges, dont notamment les objets malintentionnés qui soudain s’animent, pris de furie meurtrière, sans oublier les germes éparpillés de cette décomposition globale du temps et de l’espace qui s’amplifiera de livre en livre. Un univers hostile, vénéneux et déréglé. Qui caractérisera encore plus sa littérature de science-fiction. 

Dans ces années 50, la guerre est toute récente. J’ai déjà écrit dans ce blog que cette guerre avait fait de mon père un écrivain. De son côté, l’éditeur de La dernière goutte souligne, dans sa note de présentation du Délit, à quel point « l’histoire récente hante l’œuvre de Jacques Sternberg ». Ce dernier affichait cependant peu de goût pour l’histoire, de même que pour toute science « savante » prêchée par l’Université. Mais de cette histoire il avait néanmoins retenu l’essentiel : une interminable succession de guerres et massacres, dont peu lui  importait de connaître les causes précises. Et jusqu’à la fin de sa vie, il aura dénoncé dans sa littérature la folie meurtrière de l’être humain. Qui le fascinait, dans un certain sens : car il adorait les films de guerre -les guerres du vingtième siècle. Curieusement, il parlait très peu de la Shoah, jamais à vrai dire (en tout cas avec moi), et me paraissait infiniment plus révolté par la boucherie de la première guerre mondiale. En définitive, c’est  l’histoire qui a été le déclencheur de sa vocation littéraire et de son mépris du genre humain. 

Quelques considérations sur l’écriture du Délit. Qui n’est d’ailleurs pas la moindre source de difficulté de ce texte. A ce propos, je précise que l’éditeur et moi-même avons tenu à rétablir le roman dans son intégralité (tel que publié chez Plon en 1954) et qu’il en ira de même avec la réédition d’Un jour ouvrable en mai 2009. Malgré les longueurs et les redites, sans lesquelles le romancier Sternberg ne serait plus tout à fait ce qu’il est. Lequel, pourtant, avait procédé à l’élagage des deux romans pour leur publication aux éditions de la Renaissance du Livre, en 2001, à cette époque où sa réputation de « maître du conte bref » était définitivement assise. Des coupes plus ou moins justifiées, plutôt moins que plus, car le texte ainsi raccourci perd en densité et intensité. Et, plus grave encore, en folie. 

Sternberg, avant de trouver son univers, s’était déjà forgé un style à lui dès la Libération, si l’on en juge par ses premiers textes publiés en Belgique (Angles morts et La boîte à guenilles). Une écriture âpre, déjà très imagée, mais retenue, concise et elliptique, qui collait bien à la réalité de la guerre -son internement au camp de Gurs. Dans Le Délit, elle s’envole, gagnant en amplitude et en force : l’auteur a lâché la bride à un imaginaire luxuriant qui, dans les passages les plus hallucinés, se déploie au galop, à grands roulements de phrases et d’accumulations d’images aussi saisissantes qu’incongrues, de métamorphoses en abyme et de constantes projections de mots abstraits dans le champ du concret (« Une mauvaise chance entrait en collision avec un innocent prétexte, et des milliers de malencontreux hasards ne demandaient qu’à sortir des garages en poussant des hurlements d’aliénés. » p. 78) ; « La conclusion ne devait pas être bien loin de cette chambre. M’avait-elle précédé en dépit des apparences ? Me guettait-elle sous les traits de cette ménagère rencontrée dans l’escalier ? » p.72.) Une écriture qui représente indubitablement  une vraie « prise de risque » –pour reprendre ce terme « intello créatif » à la mode-, car nul doute qu’elle doit laisser maints lecteurs pantois d’incompréhension. Mais qu’importe, à la limite, le sens, car il émane de ces fantasmagories effrénées une réelle beauté, et, surtout –ce que mon père tenait en sainte horreur- une incontestable poésie, au point de donner l’envie de lire à voix haute certains passages dignes d’une anthologie (dont un de mes préférés est celui sur la vie, qui débute ainsi : « Je retrouvai la vie abandonnée sur place, pleine à craquer, maquillée, travestie, étouffée de voiles noirs, ficelée dans des draps blafards, creusée de sexes à emplois multiples… » p. 155 à 157.) Oui, qu’est d’autre la poésie qu’un jeu avec les mots, leurs significations et leurs consonances afin de frapper l’esprit par des images assez fortes pour maltraiter notre façon de voir stéréotypée ? Et, dans ce véhément bras de fer avec le langage réside l’évolution majeure de l’écriture de Sternberg entre ses premiers textes des années fin 40 et Le Délit qui, cependant, est encore exempt des torsions de mots et néologismes qui surgiront dans ses œuvres postérieures. 

Ce roman, mon père l’a écrit avec jubilation, et cela se sent dans toutes ses grandes envolées de folie lyrique. Quand bien même ce texte crépusculaire n’est que saupoudré par-ci, par-là de cet humour absurde, beaucoup plus manifeste dans la Géométrie dans l’impossible, et parvenu à son apogée dans l’Employé. D’ailleurs ma mère m’a rapporté que, lorsqu’il écrivait, sa passion des mots se manifestait physiquement, notamment par de fréquents gestes de ses mains, doigts raidis, qu’il tendait et secouait à hauteur du visage, peut-être par peur de laisser s’échapper une idée géniale, tout comme les joueurs de tennis qui ont souvent ce même geste, avant de frapper leur balle de match. Et je me le représente bien, martelant les touches de sa machine à écrire, son instrument de percussion chéri, tout agité sur sa chaise au point de la faire reculer sans cesse à grand bruit, et l’ouïe emplie des sonorités tonitruantes d’un Louis Armstrong…   

J’ai bien fait de relire Le Délit pendant mes vacances en Cévennes. Conjointement à un roman de Balzac. L’un comme l’autre, de veine on ne peut plus antagoniste, m’ayant gratifié d’un immense plaisir ; comme quoi j’ai des goûts très éclectiques, ce qui n’est pas plus mal. La relecture du Délit m’a permis de cerner de manière plus approfondie ce qui constitue toute la singularité de ce livre et de m’inspirer des  considérations plus substantielles que les généralités de mon précédent billet sur ce même roman. 

Et, décidément, au jeu consacré des familles littéraires, aucune de celles évoquées par les récentes critiques ne me convainc, Kafka y compris. A ce propos, je me suis aperçu que j’ai omis, plus ou moins involontairement, de mentionner le mouvement surréaliste dans mon billet sur les sources d’inspiration de Sternberg, vu son aversion pour l’arrogance et le sérieux papal d’André Breton, mais surtout son quasi-silence sur l’influence qu’aurait pu avoir le surréalisme dans la genèse de son œuvre, sans doute par dépit d’avoir été boudé par le dernier carré de la « bande à Breton ». Il n’empêche que l’on ne peut éviter de penser au surréalisme en lisant Le Délit et son dérivé La Géométrie dans l’impossible que, d’ailleurs, l’auteur qualifiait de « surréalisante. » J’y reviendrai et, à cet égard, je rappelle que mes commentaires sont le fruit d’un work in progress qui tâtonne quelque peu au fil de ma relecture des livres de mon père, dans sa chronologie, car c’est l’évolution de cette œuvre qui m’intéresse avant tout. Donc j’avance à petits pas hésitants et non sans plusieurs retours sur mes réflexions. 

J’ai songé, par moments, à un autre écrivain : au Nerval d’Aurélia- un des textes fétiches de Breton- un des rares livres français qui raconte une folie -un épanchement du songe dans la vie réelle-, tout comme Le Délit qui l’organise beaucoup plus radicalement. Mais j’ai surtout eu la sensation tenace, en lisant aussi bien ce roman que la Géométrie dans l’impossible, de me trouver face à un texte qui ne présentait rien du génie français, mais, en revanche, des échos de littérature germanique, précisément dans son ambiance de fantastique, d’onirisme entre chien et loup, teinté d’angoisse, de sentiments d’étrangeté et de folie. Cela tombe bien : Nerval était sous influence des romantiques allemands, lesquels étaient également très appréciés des surréalistes. Tout s’enchaîne à la perfection ! Mais attention : Jacques Sternberg n’a jamais lu une seule ligne de tous ces gens-là ! Il n’en demeure pas moins qu’à s’en tenir au Délit, il s’agit de la famille littéraire la plus adaptée. Temporairement, car, il y aura bientôt la famille américaine qui déboulera de façon fracassante, après avoir déjà quand même pointé le nez dans la longue succession de gags sous forme de faits divers (mentionnée dans mon premier billet sur Le Délit), construite à la façon d’un de ces vieux films burlesques de Mac Senett qui faisaient la joie du petit Nathan lors de leurs projections dans la demeure familiale d’Anvers. 

La difficulté du Délit fait toute la grandeur de ce roman stupéfiant au sens premier du terme. Beaucoup l’estimeront au moins inutilement compliqué, mal fichu, trop long, à l’instar de son auteur même -avec le recul de plusieurs décennies- qui, cependant, n’en restait pas moins subjugué par la puissance de cette imagination hypertrophiée dont il se sentait déserté. « Je serais incapable d’écrire comme ça, de trouver de telles idées, aujourd’hui ! » s’écriait-il souvent, au soir de son existence, et l’avait-il écrit dans sa dernière autobiographie. Moi, ce roman, je l’aime ainsi, avec ses longueurs et ses redites et ses scories, dans sa version brute de 1954, et non châtrée par son auteur en 2001. J’ignore quelle audience il peut trouver de nos jours. Pas grand-monde en tout cas, à en juger par le silence bétonné de la critique parisienne hors Net. Mon père avait été frappé par une phrase de Jérôme Lindon, l’ancien éditeur de la maison Minuit : « Ce sont de jeunes gens, des étudiants qui ont fait le succès du Nouveau roman, à sa naissance ; sans ce public, il n’aurait jamais connu un tel essor. » Qu’en est-il à notre époque ? Toujours est-il qu’Alban Sanz m’a déclaré qu’il y a, sur son site consacré à mon père, pas mal de jeunes gens qui se montrent curieux de l’œuvre de Jacques Sternberg. Ceci est fort encourageant. 

 

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