« MAI 68″ (1)

J’étais à Nanterre La Folie. L’an dernier, en 1968. J’y suis toujours, du reste. Quand j’en fais l’aveu sulfureux, mon interlocuteur accuse toujours le coup. L’étudiant lâche un petit rire nerveux et paraît près de me serrer dans ses bras ; le commerçant adopte une mine soucieuse et me demande finalement, mi-figue mi-raisin, si nous allons remettre ça, cette année encore ; quant au flic qui m’avait interpellé dans la rue, il m’a illico presto conduit au poste pour une longue vérification d’identité. Nanterre, ça vous classe. En tout cas, cela ne laisse plus indifférent qui que ce soit. 

Comme tous les étudiants de Nanterre, j’en ai bavé en long et en large. Lorsque les événements de mai éclatèrent, j’y avais passé un an et demi. Je savais ce qu’était Nanterre Paris X, la faculté modèle et expérimentale du gouvernement, le fer de lance de l’Education nationale, la réussite de la Vème République, qui, comme par hasard, n’était destinée qu’aux beaux quartiers de l’ouest de la capitale. 

C’était pour nous, les chochottes du XVIème, un bout du monde, sinon le bout du monde. La banlieue, c’est tout dire… Quand on démarrait de chez soi, on avait bel et bien l’impression de tout quitter, famille, patrie et amours, pour une durée de temps indéterminée. Un voyage au bout de la nuit en puissance, une mauvaise potion à déglutir. Au début, on ne savait jamais comment s’y rendre exactement, nous qui ne dépassions les sacro-saintes limites de notre arrondissement que pour échouer, à quelques encablures, au drugstore des Champs-Elysées, ou, au pire, pour les plus cultivés d’entre nous, dans les cinémas d’art et d’essai du quartier Latin. Vision étrécie, lacunaire de Paris, s’il en est : nous laissions les grands boulevards à la populace, excepté pour nous hasarder au gré de nos pulsions du côté de la rue Saint-Denis pour y reluquer les putes. Quant à l’est de la capitale, il n’existait tout bonnement pas pour nous. Pour gagner Nanterre, les uns prenaient le train en s’accommodant des horaires insensés ; les autres prenaient leur voiture. Quant à moi, je préférais mon Solex. Par tous les temps, lui et moi, devions affronter la forte côte du Mont-Valérien et le grand vent qui souffle en permanence sur la banlieue ouest de Paris. 

Une fois aux abords de la faculté, un mauvais songe nous saisissait. La grande route, interminable, trimbalant ses poids lourds, bordée de chaque côté par des terrains vagues et des rangées de bidonvilles. Femmes et enfants à la peau sombre, vêtus de haillons multicolores, qui se réchauffaient autour d’un feu, parmi les ordures de ces plaines déshéritées faites pour des chiens agonisants. Le tout noyé dans un brouillard jaune et translucide, tous les déchets des usines d’alentour. A la nuit tombante, cela devenait fantastique. Le matin, c’était tout bonnement sinistre et écœurant. 

Que pensions-nous en apercevant tous ces miséreux ? La plupart ne les voyaient pas ou détournaient rapidement le regard devant une telle obscénité. Beaucoup pensaient : « Ce n’est pas un cadre pour étudier », réflexion platement égocentrique, souvent proférée par bon nombre de minettes, les mêmes qui, aujourd’hui, font des effets de jambes lors des assemblées générales « révolutionnaires ». Comme quoi, la conscience de la lutte des classes peut s’acquérir très vite, on ne sait par quel détour alambiqué de la psychologie humaine, au gré des circonstances. Moi, d’ores et déjà pourvu d’un honorable bagage d’idéologie marxiste, malgré les apparences, je m’écriais que c’était incroyable et même inhumain que le gouvernement ne fasse rien pour ces malheureux. Et, satisfait de cet éclair compassionnel, je continuais mon chemin vers la faculté, sans plus y penser. Et la fac était là, un terrain boueux à l’entrée, dans lequel mon vélomoteur a failli s’enliser à plusieurs reprises, puis trois ou quatre gros bâtiments de béton jetés à hue et à dia, ma parole, il ne manquait plus que l’écriteau Arbeit macht frei d’Auschwitz. Un décor résolument hideux, même si, cette année, des pelouses ont succédé à la boue, comme pour donner l’illusion d’un campus américain. 

Dès ma première journée, une lourde angoisse m’a étreint. Je sortais du lycée, et ma dernière année dans une classe enfin mixte s’était montrée délicieuse. Les filles m’avaient fait passer la discipline napoléonienne en douceur. Je me rendais au lycée comme au théâtre ou au lupanar. Cependant, je me plaignais de ce qu’il n’y avait pas assez d’ambiance dans ma classe, de ce que j’étais finalement le seul à marivauder et m’agiter aussi joyeusement ; de ce qu’il n’y avait pas assez de contacts entre nous. Je n’avais rien vu, naïf que j’étais. 

L’Université, ça vous marque un homme. C’est toute la société qui s’empare de vous, dégueulasse, inhumaine comme toujours. Les vertes amours des paradis enfantins y périssent ; les illusions y claquent, comme des ballons trop bien nourris. Oh ! des filles, ce n’était pas cela qui manquait. Elles étaient même en surnombre, pullulant, laides, belles, de toutes les tailles, de toutes les teintes. Un vrai harem en puissance, autour d’une infime minorité de garçons hagards, qui ne savaient où donner du regard, gaspillant notre temps à peser les avantages respectifs de ces centaines de femelles. Mais l’heure n’était pas au bal du samedi soir. 

Lorsque je me suis retrouvé dans le gigantesque amphithéâtre, ma présence ne pesant pas plus lourd qu’une tête d’épingle dans le foin, annihilé par la foule et le brouhaha, sans aucun quidam à qui me raccrocher pour apaiser ma peur panique ; lorsque j’ai entendu le professeur du haut de sa chaire nous souhaiter la bienvenue et nous initier aux grands principes de l’Université, avant d’enchaîner sur un cours tout à la fois verbeux et inconsistant, j’ai compris que j’étais fait comme un rat, rentré tête la première dans le bourbier de la société moderne, que j’étais devenu un saucisson étiqueté et matriculé parmi tant d’autres du même acabit, appartenant d’emblée à la fournée 1967-68 de la grande Fabrique des cerveaux. Telle m’apparaissait ladite société, et mon idée d’elle devait se préciser de mois en mois. 

Et le long couloir sur lequel on avait greffé des amphithéâtres et des étages dont la nécessité nous échappait au début. Au bout, un restaurant universitaire et un semblant de cafétéria. Tout cela avait la chaleur d’un hall de gare. L’ennui suintait des murs nus. L’ennui, une douce hargne et le sommeil. Des gaz asphyxiants. Oui, les étudiants de Nanterre ont été gazés bien avant d’édifier les barricades. Gazés par la morne pesanteur d’une société aseptisée qui nous engluait dans ce déambulatoire. On y perdait définitivement toute sensibilité. On ne se voyait plus, on ne se reconnaissait plus. Je croisais de temps à autre quelques connaissances, anciens condisciples de lycée. Je les ai perdues à Nanterre. Nous traînions comme des somnambules plus irresponsables que jamais. Les uns s’affalaient sur les bancs et regardaient d’un œil morne la foule, autant dire le troupeau, passer. D’autres, plus entreprenants, arpentaient le Couloir de long en large, sans jamais s’arrêter, la clope à la bouche, semblables à des touristes dépités. 

Car, de la fac de Nanterre, on ne sortait pas. Au quartier Latin, les sorbonnards disposent des cafés et des cinémas. Nous, nous avions à notre disposition les bidonvilles pour toute récréation. Ce spectacle exotique aurait pu nous instruire. Mais, nous étions devenus comme ces gros richards sud-américains qui passent, depuis leur plus tendre enfance, en Cadillac devant la misère, la faim et la mort, sans jamais sourciller. Nous étions les vrais produits des beaux quartiers, inconscients, dédaigneux, automatisés et atomisés, prêts à se laisser foutre par la société sans même s’en rendre compte, telle la vache par le taureau. Mais, maintenant, à bien y songer, je crois que quelques coups de pied au cul ne nous auraient pas fait de mal ; que nous gémissions pour des vétilles ; que la vie de l’ouvrier ou de l’employé était fatalement pire que la nôtre ; que nous les aurions bien fait rigoler, les gars de chez Renault, si nous nous étions plaints auprès d’eux de l’enfermement dans notre faculté. 

Mes compagnons de misère, mes condisciples, je ne les ai jamais aimés. Cela date de mes premiers pas à l’école primaire. J’avais tout de suite senti que c’était un tas de mollassons bons à flanquer à la poubelle. Et, par-dessus le marché, pas même dotés d’un brin de culture, alors qu’avec tout le temps dont ils disposaient, l’on aurait pu s’attendre à ce qu’ils fussent gorgés à ras bords de cette culture que l’on qualifie à tort de bourgeoise. En effet, rien de plus rebelle à la culture que le bourgeois moyen, dont les connaissances se limitent à Lartéguy et au bulletin d’informations de l’ORTF. Et les fils de la bourgeoisie, c’est du tout au pareil, fardée de la stupide arrogance naturelle à la jeunesse. Leurs cervelles, à la plupart des jeunes de Nanterre qui provenaient en droite ligne du salon Louis XV ou Empire de leur ancêtre Adolphe, ne se nourrissaient que de fadaises et de frivolités de tous genres. Entre eux, ils parlaient de chaussettes, de chemises, de robes, comme de vieux fripiers du Temple, ou de coucheries, de la Françoise de l’avenue Montaigne qui s’était tapé le Jean-Jacques de la rue de la Pompe avec la Triumph TR5 à la clé. 

Les cours –c’était quand même pour cela que nous venions, au fond-, j’ose à peine en parler. Il y a encore plus con qu’un étudiant, c’est un professeur. Ou l’un et l’autre se valent, chacun dans leur genre. Les professeurs, ils ont montré ce qu’ils étaient, en 68. Des carpettes usées que l’amour-propre, la vanité, mais plus sûrement la peur de perdre leurs privilèges, avaient quelque peu réveillés. Assurément plus cultivés que les étudiants, mais pas plus intéressants au point de vue humain. Il aurait fallu pouvoir leur parler vraiment, à tous ces fantômes qui ne se prenaient pas pour rien. Ils filaient en douce, une fois leur logorrhée éteinte, prenant bien soin d’éviter tout contact avec nous, mais, à charge de revanche, nous n’étions pas franchement demandeurs d’une telle familiarité. 

Je n’ai jamais pu roupiller pendant les cours, même pas laisser mon esprit se perdre en rêveries inutiles. L’angoisse m’étreignait trop. L’angoisse de me sentir si seul dans cette foule d’eunuques, d’écouter le professeur nous servir un plat stéréotypé, calciné, dur comme une semelle, de culture mal digérée ; l’angoisse de sentir les murs de l’amphithéâtre suinter leurs gaz anesthésiants. Et cela me faisait pitié de voir tous ces misérables copistes qui notaient docilement le verbiage professoral. Cela ne les rendait guère plus intelligents ou cultivés. On leur disait de lire ça et ça, et ils ne lisaient que ça et ça, sans jamais avoir la curiosité d’aller plus loin. L’indigence intellectuelle de mes dits condisciples transparaissait également dans la manière consacrée de rédiger une dissertation ou un commentaire de texte, en collectant une dizaine d’ouvrages de critique littéraire sur le livre étudié pour faire de leurs copies un patchwork plus ou moins réussi de tout ce qui se rapportait au sujet. Pas une seule pensée originale que l’on pût soupçonner de leur appartenir en propre. 

J’ai mis du temps à m’habituer à ma condition d’étudiant. Pourtant, sortant du lycée où l’on ne pouvait guère faire un pas sans devoir rendre des comptes à un surveillant, j’avais été frappé dès les premiers jours à Nanterre par la liberté totale dont nous jouissions. Mais, la liberté c’est terrible lorsque l’on ne sait quoi en faire. Elle se transforme vite en joug. J’étais libre, oui. Libre de sécher les cours, libre de draguer des filles, de m’enivrer à la cafétéria, de m’enfermer aux toilettes ou de m’endormir sur un banc du Couloir, voire de crever dans un coin. Nul ne prêtait la moindre attention à moi. C’est moche, la liberté absolue. Je ne comprends pas pourquoi les hommes courent  tant après ce fruit de l’indifférence à son semblable.

(à suivre) 


Archive pour 24 septembre, 2008

« MAI 68″ (AVANT-PROPOS)

AVANT-PROPOS DE L’AUTEUR 

Ces textes sur mon itinéraire politique ont été écrits entre 1969 et 1972. Le premier relate mon Mai 68 à moi, dont j’ai assisté aux prémices à la faculté de Nanterre. Ecrit au premier trimestre 1969, il s’agit donc du récit d’un vécu d’autant plus proche des événements que, pour l’essentiel, il était tiré du journal intime que j’avais rédigé, au fil des jours de mai 68. Il ne s’agit donc nullement de souvenirs rameutés par la mémoire pâlie d’un sexagénaire, mais d’un écrit à chaud, sans aucune fioriture littéraire et dépourvu de toute tentative d’explication, faute de recul suffisant. Juste le témoignage d’un jeune homme de 22 ans, déchiré entre l’appartenance à un milieu social bien plus intellectuel que bourgeois, une détestation prononcée du genre humain et, nonobstant, des idéaux marxistes résolument outranciers ; un témoignage dont tout l’intérêt est de montrer in vivo avec beaucoup de sincérité une certaine mentalité qui ne pouvait qu’appartenir au tournant des années 60 et 70.    

Je tiens cependant à préciser qu’à la relecture de ces trois textes, à l’âge de 62 ans, je ne rougis pas des idées qui y sont exprimées, même si elles peuvent paraître emphatiques, doctrinaires, voire d’autant plus inquiétantes qu’en gros j’ai toujours gardé peu ou prou les mêmes convictions politiques, et que par conséquent ces textes n’ont pas même l’excuse de la jeunesse. Je n’ai certes jamais été un militant, cette activité étant incompatible avec ma nature profonde, mais plutôt un « révolutionnaire en chambre close ». En contrepartie, je suis donc toujours resté fidèle à mes idéaux, me gardant bien de juger l’Histoire a posteriori (plus particulièrement de ce que l’on appelle le totalitarisme communiste) avec toute la morgue hystérique des belles âmes de type BHL et d’aujourd’hui encore, au nom de la sacro-sainte morale des droits de l’homme ; mais aussi, je n’ai jamais eu l’ambition de devenir un bourgeois gras et influent, à l’instar de pas mal d’anciens soixante-huitards. En effet, prodigieusement indolent et peu soucieux de m’enrichir, j’ai choisi de me borner à une médiocre carrière professionnelle de bureaucrate dont le seul et précieux avantage aura été de me laisser la cervelle suffisamment disponible pour écrire et publier, bon an mal an, cinq romans. 

Par ailleurs, je n’éprouve aucune espèce de nostalgie des événements de 68, que j’aurai finalement vécus en dilettante, ni à fond dedans ni vraiment en dehors, et avec un constant esprit de dérision qui n’épargnait pas même ma propre personne –dont je trace un portrait peu flatteur-, hormis pendant quelques rares moments de vive émotion et d’exaltation, plus précisément lorsqu’à la mi-mai 68, avec les premiers pas de la grève générale, l’on commença à croire une révolution possible dans notre pays. Cette distance m’épargne au moins d’avoir à mon âge une calamiteuse mentalité de vieux combattant des barricades, et, disons-le, de vieux con, mais non de penser, au vu des manifestations et des revendications uniquement catégorielles des étudiants d’aujourd’hui que la jeunesse est devenue singulièrement dénuée de tout idéalisme ; des jeunes en vérité très adultes, qui ne se payent pas de mots et de théories fumeuses, et, même, oserais-je le dire ? précocement vieux d’esprit. Mais les temps ont changé, bien évidemment, et la société de consommation que nous voulions dynamiter en 68 est devenue encore plus putride ; elle triomphe même, formatant tous les cerveaux, tous milieux sociaux confondus, du berceau au tombeau -depuis la chute de l’empire soviétique qui aura fini, force est de l’avouer, d’affubler l’idéal communiste d’une sale gueule.    

« MAI 68″ écrit par Lionel Marek en 1969

En mars dernier, j’avais proposé à Yves Pagès, de chez Verticales, de lui soumettre un texte de soixante pages que j’avais écrit au début de 1969 sur les événements de Mai 68. Une publication paraissait déjà inenvisageable, compte tenu du déferlement de livres sur la question ;  je m’y prenais certes un peu tard, mais je tenais néanmoins à disposer de l’avis de mon éditeur sur l’intérêt de mon texte. L’ayant retravaillé en veillant bien à ne pas en affadir la spontanéité toute juvénile (23 ans), je le remis à Yves Pagès début juillet. Je viens d’avoir son avis. Il m’a lu avec grand plaisir, il a vu tout l’intérêt de ce document sur le vif, mais, hélas, comme je le subodorais largement, les impératifs de la stratégie éditoriale ne permettent pas la publication d’un tel texte qui « arrive après la bataille ». Tout naturellement, Yves Pagès m’a suggéré de placer mon texte sur mon site. Ce que je fais, dès ce jour. En effet, je n’ai nulle envie d’attendre le cinquantième anniversaire de Mai 68 ; j’aurais alors 72 ans, ou peut-être même serais-je déjà sous terre, ce qui n’est pas mieux. Puis, vu le chiffre de ventes de mon dernier livre (un contre-exploit), il ne serait pas impossible que mon lectorat sur le Net puisse être au moins égal à ma maigre récolte via le circuit éditorial, pourtant renommé, puisqu’il s’agit de la maison Gallimard qui exerce pleinement sa tutelle sur VerticalesOn fait de plus en plus grand cas de la mise en ligne de textes, échappant ainsi aux dures lois du marché éditorial, qui priveraient l’accès à de vrais talents littéraires. J’avoue n’avoir pas d’avis particulier, pour le moment, sur la question ; mais plutôt une sensation désagréable, car, étant parti d’assez haut dès mon premier roman, je n’ai fait que dévaler la pente depuis vingt ans pour échouer au fond d’un trou creusé par le silence bétonné de la critique littéraire ; dès lors, je ne puis m’empêcher de songer que l’utilisation du Net n’est destinée en tout et pour tout qu’aux écrivains ratés d’une façon ou d’une autre (pas seulement par absence de talent, mais aussi par manque d’entrées dans le milieu littéraire). J’espère me tromper. Après tout, les sites de rencontres avaient naguère la minable réputation de n’attirer que des quinquagénaires cinglés ou laissés pour compte, voire dévastés par un divorce ou une rupture ; or, il s’avère aujourd’hui que plus d’une bonne moitié des trentenaires ont recours à ce genre de site pour rencontrer l’âme-sœur.  Cela étant, au jour d’aujourd’hui, je n’ai certes pas confiance en la justice de notre pays, mais en l’avis des éditeurs, à condition de trouver celui qui serait le plus susceptible d’apprécier votre littérature. Je suis sans doute resté naïf, peut-être par réflexe de classe sociale plus ou moins privilégiée, mais surtout parce que, jusqu’à maintenant, j’ai toujours trouvé un éditeur pour donner vie à chacun de mes manuscrits (à l’exception d’un seul texte) dont aucun n’était, a priori, très vendeur. Et j’oserais même avouer que je ne crois absolument pas, même en l’état fortement dégradé du monde de l’édition actuel, que l’on pourrait passer à côté d’un réel génie. Déjà dans les années 50 et 60, mon père avait trouvé des éditeurs pour ses œuvres les plus audacieuses, Eric Losfeld, puis Jérôme Lindon. Lesquels avaient publié respectivement des auteurs surréalistes et les auteurs du Nouveau roman. Le mythe du « génie méconnu » n’est que faribole, de nos jours. Et, de grâce, ne revenez pas à l’exemple archi-usagé de Van Gogh, qui finit par dater quelque peu. A mon sens, en bon marxiste « nietzschéen » que je suis, c’est l’époque qui a changé ; peu propice par son amollissement général dans nos pays de grasse surconsommation -son Histoire en première ligne- à pondre autre chose que de sempiternelles variantes édulcorées de ce qu’aura produit l’art dans son incomparable explosion créatrice du vingtième siècle jusqu’à ses années 60-70 -inutile de le nier,  pour reprendre un des tics d’écriture de Sternberg !   En revanche, et, à titre personnel, je me méfie de la critique littéraire qui fait vendre au gré des tendances de l’époque. Elle n’ose évidemment plus, par simple souci de crédibilité professionnelle, ensevelir sous son silence, des génies littéraires (lesquels, d’ailleurs?), mais en revanche ne s’en prive pas avec des talents plus ou moins affirmés comme le mien, par exemple, pour peu qu’ils ne correspondent pas aux canons de l’air du temps éminemment volatiles ou la pensée politiquement correcte un peu plus durable. Et, in fine, je me méfie encore plus de la vox populi. A l’instar de Nietzsche, je ne suis pas un grand démocrate dans l’âme, quoique, contrairement à lui, j’aie de grands principes quasiment révolutionnaires –ce dont vous vous apercevrez en lisant mon texte sur Mai 68. Quelle habile transition, trouvée au fil de la plume ! 

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