MAI 68 (2)

Et la politique vint enfin. A petits pas banals, au début. Une minorité de militants. Bien sûr, je les jugeais aussi stupides que les autres, tant il est difficile de trouver grâce à mes yeux. Ils m’exaspéraient même franchement. C’était à l’entrée du restaurant universitaire qu’ils sévissaient, gueulant contre l’impérialisme américain, le soutien au Vietcong et la faim dans le monde. Ca se prenait au sérieux, diablement. D’autant que les incursions musclées des  fachos d’Occident étaient particulièrement redoutées et entretenaient une certaine psychose. Ils me paraissaient quelque peu grotesques, à se démener ainsi dans tous les sens alors qu’à des milliers de kilomètres de là les Américains poursuivaient froidement leur sale entreprise meurtrière. Les petites querelles intestines de chapelle les minaient tout autant que le spectre fasciste. En tout cas, laissées à elles-mêmes, ignorées par le gros du troupeau estudiantin, toutes ces minorités n’avaient jamais été capables de déboucher sur une action digne de ce nom. Elles n’ont pas davantage été aux racines des événements de mai 68. Ils n’avaient même rien à voir avec les futurs fondateurs du mouvement du 22 mars, qu’ils prenaient pour des zozos petit-bourgeois, même s’ils se sont ralliés à eux, front commun oblige, dès que la situation s’est corsée. 

Oui, je n’avais jamais pu les sentir, tous ces aboyeurs d’extrême-gauche. Je les trouvais grossiers. Et aussi tristes qu’un jour de pluie. Faisant tache dans le décor qui, pourtant, n’avait rien de glorieux. Pas un grain d’humour sur leurs visages blanchis par la foi militante. C’est que j’avais des goûts « bourgeois », malgré moi ; j’aimais une certaine légèreté et la dérision. Mais surtout, leurs gesticulations stériles et leurs slogans stéréotypés auraient bien pu finir par me dégoûter du marxisme, comme autrefois les professeurs de lycée m’avaient écœuré des auteurs classiques français, Molière, La Bruyère et Rousseau, qu’à l’âge de dix-onze ans je lisais pourtant avec délectation. L’apogée du marxisme, pour moi, c’était la révolution culturelle qui déferlait par vagues successives en Chine. J’avais une vision noire de l’être humain, et de voir un chef d’Etat tenter de radicalement changer la sale nature de l’homme, d’en extirper toute l’ordure accumulée par des siècles de corruption, je bavais d’admiration. Robespierre et Mao-Tsé-toung, mes deux idoles, tout un programme ! Au nom du sacro-saint principe de l’égalité universelle, de la haine de toute exploitation de l’être humain, le massacre des ennemis du peuple et de leurs complices ne m’a jamais effrayé, il m’a même toujours paru strictement nécessaire, le passage obligé vers les lendemains qui allaient « chanter ». Mais hélas je n’étais certes pas un homme d’action, encore moins un militant, trop indolent, trop rétif à toute intégration dans une collectivité humaine, mais plutôt de cette espèce qui prête au mépris, celle des révolutionnaires de salon. Et, partant, les ternes fourmis gauchistes de la fac me semblaient bien en deçà de mes aspirations au sublime, pas assez brillants pour satisfaire mon tempérament de midinette révolutionnaire. Quand la situation commença-t-elle enfin à basculer ? Longtemps cela se passa comme dans notre dos à nous, pauvres étudiants aveugles, sourds et muets. On percevait des rumeurs, de vagues échos du grand chambardement qui se préparait insidieusement. En janvier 68, la police n’avait-elle pas pénétré dans la fac ? On en discutait le lendemain, mais discrètement, sans battage de publicité. Tout restait encore vague, inconsistant. Et, même, cela l’est encore plus dans mon souvenir pourtant proche. Je me rappelle la soudaine irruption d’un tract en bande dessinée, placardé sur les murs de la fac, qui provoqua des attroupements ; il dénonçait l’indifférence et l’inertie générale des étudiants. Ce tract m’avait conquis. La signature des Enragés m’avait passablement intrigué, c’était la première fois qu’on prenait connaissance de cette appellation qui, en fait, évoquait la faction la plus radicale des révolutionnaires de 1792. Personne ne put me renseigner. Comme d’habitude, dans cette fac où personne ne savait jamais rien. J’en fus désappointé : des gens pensaient apparemment comme moi, et je ne parvenais pas à les rencontrer. 

Et il y eut ce cours de psychologie saboté en splendeur en février. Immense chahut d’étudiants. Des extrémistes de gauche avaient empêché le professeur de donner son cours dans l’amphithéâtre. Sans doute avaient-ils de bonnes raisons de déranger la routine universitaire. J’aurais pu les approuver, mais, combien plus digne, voire majestueuse, fut l’attitude du professeur qui, en butte à un incroyable tohu-bohu, assis à son bureau dont on avait arraché les fils du micro, sans cesse interrompu par des cris et des interjections grossières, ne se départit pas un seul moment de tout son calme et de son froid mépris, se tenant raide comme un piquet, le masque rigide dénué de toute émotion face à la meute hurlante, et ne se retirant seulement que lorsque l’heure fut venue, sans dire un mot. Le spectacle de cet homme était bien plus impressionnant et vertueux que celui de la foule déchaînée. Mais quoi, je n’étais pas à une contradiction près. C’était encore hésitant en moi. Le chahut pour le chahut, l’hystérie collective  m’avaient certes indisposé, mais, assez vite, dans cette fac où l’on s’emmerdait tant, où la docilité et la respectabilité de l’étudiant bourgeois promis à un riche avenir m’avaient angoissé un an durant, je ne manquai pas de me sentir irrésistiblement attiré par le tumulte grandissant, qui présentait au moins l’avantage de briser mon ennui. Et je pense, rétrospectivement, que pas mal d’étudiants partageaient ce vécu. Après tout, qu’étions-nous sinon des bourgeois oisifs et déjà désabusés de tout ? Pourtant, cette motivation infantile céda rapidement la place à d’autres considérations un peu plus sensées. Ce qui n’était pour moi qu’un jeu, un défoulement, devait en l’espace de quelques semaines devenir un acte dûment pensé, et, même une revendication. Ce changement résultait en fait de l’ostensible irresponsabilité des professeurs. Si les autorités universitaires ne s’étaient pas montrées aussi sourdes au malaise naissant, les événements de mai 68 n’auraient sans doute pas éclaté. Chacune de leurs gaffes donna la vue aux aveugles, la maturité aux innocents et un but de révolte à tous ceux qui avaient commencé par gesticuler dans le vide. Nos moulins à vent étaient désormais devenus réels. 

 


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