MAI 68 (3)

Cela se passa en quatrième vitesse en ce qui me concerne. J’ai vite compris. C’était début mars. Au hasard de mes déambulations solitaires dans le Couloir, je tombai sur un rassemblement houleux. Badaud comme pas un, je me joignis au brouhaha et cherchai à comprendre l’enjeu de tant de bruit. Des étudiants en psychologie et sociologie se plaignaient de l’injustice du système des examens partiels et se préparaient à envoyer une délégation auprès du professeur responsable du département. Pris dans la foule, je suivis cette délégation au quatrième étage. J’assistai à l’entretien avec le professeur. Il m’édifia. Lorsque je vis le bonhomme jouer l’irresponsabilité et nous renvoyer tant bien que mal auprès d’un autre pelé qui était en train de donner un cours ; lorsque ledit pelé, nous voyant défiler sur l’estrade, commença visiblement à perdre ses moyens, tout bégayant ; lorsque faisant preuve d’un sursaut d’audace, il accepta en dernier ressort de participer à la réunion professeurs et étudiants que nous lui avions proposée, tout en déclinant avec empressement toute responsabilité dans l’affaire, je compris tout. Je compris que tous ces professeurs, malgré leur science, n’étaient que des minables enlisés dans leur routine professionnelle et pénétrés du bien fondé de leurs fonctions ; que par leur aveuglement et leur ignorance, ils se confondaient avec le morne troupeau des étudiants qui ne se posaient pas davantage de questions ; qu’il ne fallait qu’une petite piqûre d’épingle, un léger souffle pour que s’effondrât leur fausse grandeur et se révélât leur triste condition d’habitants de la caverne de Platon, voire de victimes de la société. Entre victimes, allions-nous nous serrer dans les bras les uns des autres ? C’eût été un geste généreux, mais le petit potentat que l’on vient de démystifier n’inspire pas une telle commisération ; il n’attire que le mépris et la rancœur. Et, à tous ceux qui, honnêtes gens, nous ont reproché d’avoir manqué de respect à nos professeurs, il est temps de répondre que lesdits professeurs n’étaient pas des hommes respectables, mais, pour la plupart, des pantins bouffis de vanité, des machines mises en place pour le fonctionnement bien huilé d’un des rouages de la société –la fabrication manufacturée des cerveaux de l’élite. 

La rencontre entre les responsables du département des sciences humaines et les chefs de leurs troupeaux eut finalement lieu, la veille du 22 mars, je crois. Entretemps, les dignitaires de l’instruction publique s’étaient visiblement refait une beauté depuis leur dernier accrochage avec les étudiants. Ils avaient tenté de se ressaisir, avant même la tourmente de mai et les slogans gaullistes. Prêts à nous embobiner, à éluder les questions, à fuir leurs responsabilités, à accuser le destin ou l’autorité suprême. Cette entrevue avec nous, c’était quand même une concession importante, une aumône de choix. Et lorsqu’ils se sont assis derrière la chaire, ces vivantes incarnations du bon droit et de la légalité arboraient tous sur leurs visages aigris une odieuse condescendance. L’entretien tourna rapidement court. Les étudiants étaient partagés. D’une part, ceux qui, réformistes et crédules dans l’âme, tentaient de raisonner ces saintes entités ; d’autre part, ceux qui, plus lucides et prévenus, s’employèrent à saboter la discussion en la noyant dans les insultes et la raillerie, tel  Daniel Cohn-Bendit, que je voyais pour la première fois en cette circonstance. Pour eux, tout comme pour moi, scandaliser plutôt que de s’engager dans des palabres vouées à l’échec, pouvait constituer un mode d’attaque très efficace, à un premier stade. 

Scandalisés, ils le devinrent en moins de deux, nos chers profs. Un d’eux qui cultivait avec délectation la pompe et la solennité d’un patricien romain se leva lentement et, le visage figé, tenta de nous raisonner une dernière fois en nous menaçant de ne plus donner de cours. Une partie de la salle s’écria : « Oui ! plus de cours ! plus de cours ! » Et, éclatant de rage et d’humiliation sous son masque de vertu outragée, il nous répliqua que, dans ce cas, le dialogue était rompu. Lui et ses collègues se retirèrent, tels de mauvais cabots de sous-préfecture hués par la foule. Voici ce qui fut la prime réaction des enseignants soudain contestés. Et même ceux qui, par la suite, après de longues soirées de réflexion, se rallièrent au mouvement des étudiants, soit par soif de reconnaissance, soit par l’effet d’une conviction laborieusement acquise, durent sans doute éprouver, au début, toute l’horreur de se voir du jour au lendemain déchus de leurs prérogatives. 

Cohn-Bendit. Je dois avouer que la première fois où mon regard se posa sur sa personne –il était vautré sur un banc, à gueuler sur un fasciste-, mon impression ne fut pas bonne. Je croyais avoir affaire à un grossier paltoquet de plus, gonflé de prétention et d’insolence, une sorte de marchand des Halles à l’esprit confus et au poing rapide. Erreur ! Il émanait de lui un authentique charisme, indéniablement. Il savait jouer avec tous ses atouts. Avec son charme chaleureux, sa voix fraîche et caressante, son sourire et ses yeux faussement candides, sa bouille de cancre astucieux et impertinent, la flamme de ses convictions et, surtout, avec son sens de l’humour qui le différenciait du militant ordinaire. J’étais émerveillé de découvrir brusquement, au sein de cette fac de minables à mon image, un orateur de génie. Je me demandais d’où il sortait, celui-là qui avait réussi à m’envoûter après une seule phrase de prononcée, me retournant comme une crêpe, comme il devait le faire plus tard avec maints professeurs. Et, de fait, dès qu’il parlait, un silence total régnait dans l’amphithéâtre, nous étions tous suspendus à ses paroles, même si l’on n’était pas toujours d’accord, on s’écrasait néanmoins, le laissant parler jusqu’au bout, tout bonnement parce que l’écouter parler relevait du plaisir ; et dès qu’un autre prenait la relève, l’attention se relâchait, les murmures reprenaient. Il aura lutté jusqu’au bout contre le culte de la personnalité, contre la notion de chef, en bon anarchiste qu’il était. Il a sans cesse répété, alors même que les journalistes le photographiaient sous toutes les coutures qu’il n’était pas le leader du 22 mars, mais un des membres, au même titre que n’importe quel militant du mouvement. Nonobstant, on l’a accusé plus tard de jouer à la vedette. Mais il était avant tout victime de son propre charme et de l’admiration d’autrui. On ne pouvait s’empêcher d’établir des comparaisons ; de juger les autres militants effroyablement ternes et insipides à côté de lui, avec leurs discours dogmatiques et fastidieux. Lui, il vous sautait au visage et au cœur, dès qu’il ouvrait la bouche. Dans ces conditions, il était normal qu’il fasse figure de chef. Puis, aux foules il a toujours fallu un chef pour les mettre en branle, malheureux à dire, mais c’est ainsi. Et, un an après les événements de mai, je reste fermement convaincu que sans la forte personnalité de Cohn-Bendit, strictement rien ne se serait passé dans notre pays. Il a su être, comme bien d’autres personnages de l’Histoire, le catalyseur d’aspirations qui, certes, ne demandaient qu’à exploser, mais qui, sans lui, seraient restées assoupies. 

  

 

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