« Les représentants » (J. Sternberg)

Je prépare actuellement mes commentaires sur La Banlieue de Jacques Sternberg. « Les représentants » -issu de La Géométrie dans l’impossible- en est la préfiguration : 

« Dans la banlieue, les représentants sont très vite demandés et quantité d’entre eux errent sans cesse dans les allées, d’une propriété à une autre.

Les représentants ne visitent que les particuliers et pratiquent donc le porte-à-porte.

Tous sont employés par des firmes différentes, mais tous présentent un seul modèle d’articles, un jeu de cubes bigarrés, des cubes de bois peint dont les nuances sont limitées au vert, au jaune, au rouge et au violet.

Les cubes verts rappportent aux représentants du dix pour cent, les jaunes du quinze pour cent, les rouges du vingt pour cent. Les violets ne peuvent pas être vendus et servent d’échantillons.

Les cubes rouges ne peuvent jamais être présentés dans les maisons comptant plus de deux étages. Les verts doivent être vendus dans les maisons aux façades blanchies à la chaux, tandis que les jaunes sont réservés  aux étages supérieurs des maisons à briques rouges. Les maisons formant un angle sont interdites. Les magasins également. Les jours pairs, on ne peut présenter que des cubes verts aux particuliers des rez-de-chaussée et des jaunes aux habitants des autres étages. Les trottoirs de droite sont interdits les jours impairs.

Il existe d’autres règles, beaucoup d’autres, qui sont consignées dans un fascicule que les représentants doivent sans cesse consulter, car ce règlement est d’une complexité qui défie toute volonté de l’apprendre par coeur.

A part cela, le métier a ses avantages et même ses agréments.

Tout d’abord -et ceci est important- les représentants sont toujours assurés d’être reçus courtoisement chez les particuliers qu’ils sollicitent. On les fait rentrer dans l’appartement, on discute volontiers avec eux, toujours avec les mêmes mots, la même approbation précédant toujours une commande plus ou moins importante.

Les cubes sont livrés le lendemain méticuleusement emballés. Les clients, bien entendu, ne déballent jamais ces colis dont ils ne connaissent que trop le contenu et la valeur avouée nulle. Ils se contentent de payer les frais de port, après quoi, ils renvoient le colis à la firme responsable de cette vente, laquelle firme se fait un devoir de rembourser immédiatement, et sans la moindre contestation, les frais de la clientèle.

Les représentants touchent leurs pourcentages tous les soirs, mais le lendemain ces pourcentages sont fatalement rayés et déduits. Ce qui fait qu’en réalité, ils ne touchent jamais rien, de même que les clients ne perdent jamais rien, de même que les firmes ne gagnent jamais rien.

C’est ce qu’on appelle, dans la banlieue, le commerce. « 

                                                

 

 


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