MAI 68 (5)

A la rentrée des vacances de Pâques, la situation s’envenima. Les nervis d’Occident voulaient entrer en scène. Bouffer du bolcho, comme ils disaient. De son côté, la presse d’extrême droite commençait à se déchaîner. Chacun sait maintenant que le mot « chienlit » asséné par le général de Gaulle et rapporté par son premier ministre aux journalistes avec un air ravi et vaguement égrillard, avait été exhumé du Littré par le torchon Minute, plusieurs semaines avant le Guide. Et ce même charmant journal affirmait qu’il ne manquait pas de braves jeunes hommes bien de chez nous qui se chargeraient volontiers d’expulser manu militari le Juif allemand Cohn-Bendit. A Nanterre, des tracts fascistes occupèrent ça et là les murs : on s’y délectait des cadavres de bolchos qui joncheraient les trottoirs. 

La tension monta d’un cran. La justice interrogea Cohn-Bendit pendant six heures, le meneur allemand comme le nommait le Journal du Dimanche en arborant une grande photographie de lui en première page. Bien vu, de la part de ce canard. Dès lors, dans des milliers de foyers bien de chez nous, on soupesa d’un air entendu le signe distinctif, la main de l’étranger, qu’aggravaient les origines juives dudit meneur. Et le lendemain, il était revenu à Nanterre. Triomphalement, comme la reine de Saba. Les flashes des journalistes crépitaient à profusion autour de sa personne. Les micros étaient branchés. Une vraie vedette de cinéma. En jubilait-il en son for intérieur ? Possible. On a beau avoir des idées révolutionnaires, la célébrité, les premiers effluves de la gloire, vous sont toujours agréables. Et puis cela devait le faire bicher, d’avoir pu rameuter les médias en l’espace de deux semaines. Il ne se gêna pour autant pas avec eux, les traitant de domestiques, de paumés, essayant même de leur soutirer du fric. Nous étions heureux de le revoir, nous avions un peu tremblé pour lui la veille. On le retrouvait plus pétulant que jamais. L’amphithéâtre était plein à craquer. Pas seulement de militants et sympathisants, mais, sans doute, surtout de tous ceux que cela émoustillait d’approcher un type qui avait eu sa photo dans le journal. 

Puis ce fut cette journée consacrée aux luttes anti-impérialistes, la veille du 3 mai. Dès neuf heures du matin, il semblait bien que le campus fût entièrement investi. Dans le Couloir, c’était plus que jamais la même atmosphère de révolution culturelle. On vendait des livres de Mao, des brochures marxistes léninistes, on placardait fiévreusement des affiches. Dans les recoins, des communistes s’engueulaient avec des types du 22 mars. Les appariteurs observaient, indignés mais résignés. Des journalistes vadrouillaient. La grande masse des étudiants, ceux qui se proclamaient apolitiques, passait son chemin, souriant jaune ou détournant le regard. Ou plutôt, la grande masse réduite à une portion congrue, car, déjà, nombreux étaient ceux qui s’étaient repliés dans leurs beaux quartiers pour ne plus mettre les pieds dans cette fac où décidément Mao avait pris le pouvoir. 

Et, soudain, la menace d’un commando fasciste qui s’était promis de nettoyer Nanterre le jour même. Un vent de trouille déferle sur le Couloir ; les casques, les pioches, les boulons, surgissent comme d’une pochette surprise de terrassier ; un service d’ordre s’improvise auquel mon ami et moi, le cœur sur la main, offrons notre participation. Je n’étais pourtant pas chaud soudain, moi qui rêvais toujours d’action ; je me voyais déjà défiguré par un œil crevé. Finalement, les gars du service d’ordre ne nous prirent pas ; ils se méfiaient même de nous. Il faut dire que mon ami avait plutôt la dégaine d’un type de droite, cheveux ras, sapé comme le bourgeois de Passy qu’il était. Quant à moi, j’avais comme d’habitude l’air du fou de sortie que l’on promenait. Nous n’attirions ni la sympathie ni la confiance. Pendant ce temps, ça s’armait, ça se retranchait à mort. Des guetteurs s’installèrent sur les toits. Un vrai état de siège. Mais les heures passèrent, et rien ne venait. Cela finissait par évoquer l’ambiance du Désert des Tartares, un camp figé dans l’attente d’un improbable ennemi qui n’arrivait jamais. 

L’accroc décisif vint d’ailleurs. Pour obtenir un amphithéâtre afin de projeter des films sur le Vietnam, il fallut se bagarrer ferme avec les professeurs et les étudiants. Un des enseignants, alors que la projection débutait, vint revendiquer les lieux pour y dispenser son cours d’histoire, flanqué de ses étudiants. Ils hurlaient à gorge déployée. C’était pitoyable, on eût dit des bébés qui ne pouvaient plus s’arrêter de brailler et qu’il aurait fallu cogner pour qu’ils la bouclent enfin. Ils étaient bien cons, parce qu’en définitive, voir les atrocités commises par les soldats américains au Vietnam, ces images de tortures, de corps brûlés, étripés, châtrés, eh bien, c’était beaucoup plus édifiant que leur cours sur le Moyen-âge. Mais l’histoire de ces temps reculés donnait bonne conscience. Les chasses aux sorcières, les boucheries des Croisades, les massacres de tout ce qui n’était pas catholique, les famines du peuple, tout cela était bien loin de nous et ne pouvait guère nous ébranler ; en contrepartie, nous avions les cathédrales gothiques qui rachetaient largement le reste. La passion des belles pierres qui fait passer l’éponge sur des millions de morts de pauvres gens assurément mal nés. 

Puis des étudiants du parti communiste sont venus placer leurs couplets défaitistes et pusillanimes, pour dénoncer les provocateurs que nous étions, flatter la bonne conscience des étudiants assidus et des gaullistes à leur maman. Il fallait les voir exciter la foule contre nous. Mais cela ne nous a pas empêché de poursuivre les projections. A la longue, ils ont décampé pour s’en aller former, dans leur rage impuissante, un comité de défense pour la poursuite des cours. 

Histoire de jouer enfin un rôle, j’acceptai de monter la garde avec quelques-uns aux portes de l’amphithéâtre. C’est alors que, vers 16 heures, un homme portant beau, visiblement pénétré de sa dignité de chef, pénétra dans l’amphithéâtre, non sans m’avoir cloué au sol d’un regard méprisant. Le Doyen de la fac, en personne. Quand il en est ressorti, même pas deux minutes après, s’étant sans doute contenté de jeter un regard circulaire dans l’amphithéâtre, du fond de la salle, il était vert. Non pas d’avoir vu sur l’écran un Vietnamien écartelé ou des soldats américains poser pour une photo de chasse, le pied victorieux sur le cul de leurs victimes, mais de dûment constater qu’aucun vieux rogaton de prof ne pérorait tout à son aise sur le mysticisme médiéval en face de ses centaines de scribes préfabriqués. C’était intolérable. Il fallait fermer la faculté. On voyait qu’il portait en lui cette décision, héroïque et fatale ; ses yeux furibonds en témoignaient amplement. 

Et le soir même, les portes du campus de Nanterre se refermaient sine die. Ce n’était pas bien malin. Nous n’attendions que cela pour aller nous répandre en masse du côté de la Sorbonne. Nanterre était tombé. A nous Paris !   


Archive pour 30 septembre, 2008

MAI 68 (5)

A la rentrée des vacances de Pâques, la situation s’envenima. Les nervis d’Occident voulaient entrer en scène. Bouffer du bolcho, comme ils disaient. De son côté, la presse d’extrême droite commençait à se déchaîner. Chacun sait maintenant que le mot « chienlit » asséné par le général de Gaulle et rapporté par son premier ministre aux journalistes avec un air ravi et vaguement égrillard, avait été exhumé du Littré par le torchon Minute, plusieurs semaines avant le Guide. Et ce même charmant journal affirmait qu’il ne manquait pas de braves jeunes hommes bien de chez nous qui se chargeraient volontiers d’expulser manu militari le Juif allemand Cohn-Bendit. A Nanterre, des tracts fascistes occupèrent ça et là les murs : on s’y délectait des cadavres de bolchos qui joncheraient les trottoirs. 

La tension monta d’un cran. La justice interrogea Cohn-Bendit pendant six heures, le meneur allemand comme le nommait le Journal du Dimanche en arborant une grande photographie de lui en première page. Bien vu, de la part de ce canard. Dès lors, dans des milliers de foyers bien de chez nous, on soupesa d’un air entendu le signe distinctif, la main de l’étranger, qu’aggravaient les origines juives dudit meneur. Et le lendemain, il était revenu à Nanterre. Triomphalement, comme la reine de Saba. Les flashes des journalistes crépitaient à profusion autour de sa personne. Les micros étaient branchés. Une vraie vedette de cinéma. En jubilait-il en son for intérieur ? Possible. On a beau avoir des idées révolutionnaires, la célébrité, les premiers effluves de la gloire, vous sont toujours agréables. Et puis cela devait le faire bicher, d’avoir pu rameuter les médias en l’espace de deux semaines. Il ne se gêna pour autant pas avec eux, les traitant de domestiques, de paumés, essayant même de leur soutirer du fric. Nous étions heureux de le revoir, nous avions un peu tremblé pour lui la veille. On le retrouvait plus pétulant que jamais. L’amphithéâtre était plein à craquer. Pas seulement de militants et sympathisants, mais, sans doute, surtout de tous ceux que cela émoustillait d’approcher un type qui avait eu sa photo dans le journal. 

Puis ce fut cette journée consacrée aux luttes anti-impérialistes, la veille du 3 mai. Dès neuf heures du matin, il semblait bien que le campus fût entièrement investi. Dans le Couloir, c’était plus que jamais la même atmosphère de révolution culturelle. On vendait des livres de Mao, des brochures marxistes léninistes, on placardait fiévreusement des affiches. Dans les recoins, des communistes s’engueulaient avec des types du 22 mars. Les appariteurs observaient, indignés mais résignés. Des journalistes vadrouillaient. La grande masse des étudiants, ceux qui se proclamaient apolitiques, passait son chemin, souriant jaune ou détournant le regard. Ou plutôt, la grande masse réduite à une portion congrue, car, déjà, nombreux étaient ceux qui s’étaient repliés dans leurs beaux quartiers pour ne plus mettre les pieds dans cette fac où décidément Mao avait pris le pouvoir. 

Et, soudain, la menace d’un commando fasciste qui s’était promis de nettoyer Nanterre le jour même. Un vent de trouille déferle sur le Couloir ; les casques, les pioches, les boulons, surgissent comme d’une pochette surprise de terrassier ; un service d’ordre s’improvise auquel mon ami et moi, le cœur sur la main, offrons notre participation. Je n’étais pourtant pas chaud soudain, moi qui rêvais toujours d’action ; je me voyais déjà défiguré par un œil crevé. Finalement, les gars du service d’ordre ne nous prirent pas ; ils se méfiaient même de nous. Il faut dire que mon ami avait plutôt la dégaine d’un type de droite, cheveux ras, sapé comme le bourgeois de Passy qu’il était. Quant à moi, j’avais comme d’habitude l’air du fou de sortie que l’on promenait. Nous n’attirions ni la sympathie ni la confiance. Pendant ce temps, ça s’armait, ça se retranchait à mort. Des guetteurs s’installèrent sur les toits. Un vrai état de siège. Mais les heures passèrent, et rien ne venait. Cela finissait par évoquer l’ambiance du Désert des Tartares, un camp figé dans l’attente d’un improbable ennemi qui n’arrivait jamais. 

L’accroc décisif vint d’ailleurs. Pour obtenir un amphithéâtre afin de projeter des films sur le Vietnam, il fallut se bagarrer ferme avec les professeurs et les étudiants. Un des enseignants, alors que la projection débutait, vint revendiquer les lieux pour y dispenser son cours d’histoire, flanqué de ses étudiants. Ils hurlaient à gorge déployée. C’était pitoyable, on eût dit des bébés qui ne pouvaient plus s’arrêter de brailler et qu’il aurait fallu cogner pour qu’ils la bouclent enfin. Ils étaient bien cons, parce qu’en définitive, voir les atrocités commises par les soldats américains au Vietnam, ces images de tortures, de corps brûlés, étripés, châtrés, eh bien, c’était beaucoup plus édifiant que leur cours sur le Moyen-âge. Mais l’histoire de ces temps reculés donnait bonne conscience. Les chasses aux sorcières, les boucheries des Croisades, les massacres de tout ce qui n’était pas catholique, les famines du peuple, tout cela était bien loin de nous et ne pouvait guère nous ébranler ; en contrepartie, nous avions les cathédrales gothiques qui rachetaient largement le reste. La passion des belles pierres qui fait passer l’éponge sur des millions de morts de pauvres gens assurément mal nés. 

Puis des étudiants du parti communiste sont venus placer leurs couplets défaitistes et pusillanimes, pour dénoncer les provocateurs que nous étions, flatter la bonne conscience des étudiants assidus et des gaullistes à leur maman. Il fallait les voir exciter la foule contre nous. Mais cela ne nous a pas empêché de poursuivre les projections. A la longue, ils ont décampé pour s’en aller former, dans leur rage impuissante, un comité de défense pour la poursuite des cours. 

Histoire de jouer enfin un rôle, j’acceptai de monter la garde avec quelques-uns aux portes de l’amphithéâtre. C’est alors que, vers 16 heures, un homme portant beau, visiblement pénétré de sa dignité de chef, pénétra dans l’amphithéâtre, non sans m’avoir cloué au sol d’un regard méprisant. Le Doyen de la fac, en personne. Quand il en est ressorti, même pas deux minutes après, s’étant sans doute contenté de jeter un regard circulaire dans l’amphithéâtre, du fond de la salle, il était vert. Non pas d’avoir vu sur l’écran un Vietnamien écartelé ou des soldats américains poser pour une photo de chasse, le pied victorieux sur le cul de leurs victimes, mais de dûment constater qu’aucun vieux rogaton de prof ne pérorait tout à son aise sur le mysticisme médiéval en face de ses centaines de scribes préfabriqués. C’était intolérable. Il fallait fermer la faculté. On voyait qu’il portait en lui cette décision, héroïque et fatale ; ses yeux furibonds en témoignaient amplement. 

Et le soir même, les portes du campus de Nanterre se refermaient sine die. Ce n’était pas bien malin. Nous n’attendions que cela pour aller nous répandre en masse du côté de la Sorbonne. Nanterre était tombé. A nous Paris !   

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