« La Boîte à guenilles » (précisions)

Memorial for Leopold Sternberg

Oui, quelques précisions pour ceux qui auront lu et apprécié ce tout premier roman de Jacques Sternberg, réédité par les éditions de la Table Ronde. Des précisions qui font écho aux questions que je me posais dans mon billet du 11 août dernier (Jamais je n’aurais cru cela !), me désolant de ne plus pouvoir obtenir les réponses de l’auteur. Or, ce dernier m’a quand même répondu, à titre posthume ; car, tout récemment, j’ai trouvé dans les affaires de mon père un carnet de notes qui s’échelonnent de mai 1940 au début des années 50. 

Ces notes confirment que, contrairement à ce qu’il aura affirmé jusqu’à la fin de sa vie, il ne se trouvait pas tout seul au camp de Gurs, mais bel et bien avec sa mère et son père, Léopold. 

Le 27 février 1943, soudain cette note brève et sans nul commentaire, ce qui la rend d’autant plus horrible, rétrospectivement : Papa déporté avec 3000 Juifs. C’est tout. La suite se trouve dans le Mémorial des Juifs de France de Serge Klarsfeld : A Drancy, Léopold Sternberg monte dans le convoi n°50 du 4 mars 1943, à destination du camp d’extermination de Majdanek ; le surlendemain, un autre convoi s’achemine vers cette même destination. Au total, environ 2 000 Juifs seront gazés, dès leur arrivée ; à titre de représailles pour un attentat du 13 février qui a coûté la vie à deux officiers de la Luftwaffe, aux abords de la rue de Rivoli à Paris. 

Dans La boîte à guenilles, Sternberg évoque néanmoins le rassemblement des victimes à Gurs (page 214-216) : 

« Cela dure depuis deux jours.  C’est comme une marée de crasse et de famine qui ondule vers l’îlot désigné pour le parcage…Les 2 125 paquets de chair sont là, loqueteux, dentelés. Tous à destination de l’Allemagne, pesés et comptés à la douane française. » 

En se gardant bien de préciser que son propre père fait partie desdits 2 125 paquets de chair. Cette vérité, il la dissimulera même à sa femme. « Mais non, il n’a jamais été à Gurs. Il a été pris dans une rafle.» Et, pourtant, sa famille était au courant. D’abord, sa mère, sortie du camp un mois après la déportation de son mari. Et sa sœur qui, réfugiée à Vic-sur-Cère, avait reçu une carte postale de la Croix-Rouge où Léopold l’informait qu’il allait partir pour un grand voyage. Un secret de famille bien gardé. A quelles fins ? 

Ce même jour du 27 février, Sternberg note : échappe et protégé par Stern. Je pense entrevoir ce que recouvre cette phrase mal bâtie. Mon père n’a jamais caché que ce Stern (pas juif, mais alsacien), un des responsables du camp de Gurs, lui avait fait l’inestimable faveur de ne pas le déclarer comme Juif. Il échappe, en effet ; mais au prix fort, celui de voir son père monter dans le camion où, normalement, il aurait dû monter également. Ces circonstances expliquent l’immense sentiment de culpabilité qu’il a toujours éprouvé à l’égard de son père et, partant, son refoulement obstiné de la vérité. 

Le roman s’achève au moment où, après son évasion de Gurs et un bref passage chez son oncle pressé de le voir repartir, il s’apprête à prendre un train à destination de Lezoux, une petite bourgade près de Clermont-Ferrand. Pour travailler chez un couple de fermiers. La réalité, d’après les notes de mon père, est différente. Il passe en effet deux mois à Lezoux, mais seulement en avril 1944, soit un an après son évasion. Il y écrit beaucoup et travaille dur à la moisson. 

En vérité, le jeune Jacques goûte la liberté à Nice, puis à Mougins où il rencontre Mireille en juillet 1943 (personnage et fil rouge sentimental du roman qui n’est donc pas Myriam, son premier amour de Cannes), avec laquelle il entame une relation amoureuse quelque peu tourmentée. En octobre 43, il rejoint sa famille à Vic-sur-Cère ; chez des cousins et cousines qui ont loué une maison, dans le proche village de Thiézac où il mène une vie de jeune homme davantage porté sur les filles que sur la guerre qu’il met visiblement entre parenthèses, malgré quelques rafles des Allemands qui l’obligent à changer de coin ; et on le retrouve en mars 1944 à Montpellier, à la recherche d’une ancienne amoureuse, puis à Nîmes, échappant aux contrôles de solides SS, avant de regagner Thiézac où il retrouve sa Mireille. En avril 44, c’est le départ pour Lezoux, regagnant Vic-sur-Cère en vélo deux mois après, non sans connaître la plus grande frousse de sa vie en tombant soudain, en pleine descente d’un col de montagne, sur un gigantesque convoi allemand motorisé qui stationne devant un tunnel dynamité par le maquis (cette anecdote figure dans Profession : mortel (page 234). Après la libération de Vic-sur-Cère en août 44, il s’enrôle dans les F.F.I., plus par pression des jeunes du coin que par conviction, participant ainsi à la libération de quelques bleds de campagne dans la région de Lyon (où des miliciens planqués dans une tour d’église les mitraillent sans faire de victimes). Brave mais pas téméraire, Jacques s’esquive à la première occasion et regagne Vic-sur-Cère. En septembre 1944, portant toujours malgré tout son uniforme de F.F.I., il part pour Toulouse, puis pour Nîmes, de nouveau pour retrouver une fille, une certaine Monique qu’il évoque souvent dans ses notes. Il y rencontre alors un type un peu douteux qui lui parle d’un projet de création d’un service de rapatriement et lui propose d’être son aide-de-camp. C’est ainsi qu’il monte à Paris, fin septembre 44, en compagnie de cet étrange personnage. Apparemment, il le lâche très vite et retourne enfin dans son pays natal, à Bruxelles en octobre 44. 

Et les choses sérieuses débutent. En décembre 44, il débute son roman sur Gurs, qu’il intitule Trois bornes sur une route, tout en plaçant dans différents hebdomadaires des nouvelles, pour la plupart mauvaises et bâclées (c’est lui qui le dit), dont, probablement, celles qui figureront dans le recueil Jamais je n’aurais cru cela paru en février 45, alors même qu’il commence à écrire Angles morts qu’il terminera en mai 45 (donc la date de parution fin 44 avancée jusqu’à ce jour est inexacte). Enfin, Trois bornes sur une route, rebaptisée La Boîte à guenilles par l’auteur en février 45, est éditée par les éditions du Sablon en novembre de la même année.   

 


Archive pour octobre, 2008

L’Après-Mai 68 (6 et fin)

Texte écrit en 1972 

 

Je veux VIVRE. Le grand mot est lâché. Combien sommes-nous de Chateaubriand modernes qui nous débattons désespérément contre le vide de l’âme, l’ennui pesant, l’angoisse têtue et l’insatisfaction chronique ? Hélas, nous ne possédons même plus de rocher face à la mer et les ruines du Parthénon ne nous parviennent plus qu’à travers le double vacarme des touristes américains et le silence sournois des camps d’internement sur certaines îles de la mer d’Egée. Nos dérisoires méditations se traînent ; et aujourd’hui, sur des bancs de squares enfumés entre les crottes de  chien et les crachats de tuberculeux, elles se déchirent dans le tumulte des vagues de klaxons et de moteurs en rut pour échouer piteusement dans un recoin obscur d’usine ou de bureau. Je veux vivre. Obsédant leitmotiv, revendication forcenée, slogan déchirant et cri de guerre héroïque qui s’amplifient au fil des années. Que faire lorsqu’on a vingt-cinq ans et le manque de chance de tomber dans une société dite respectable qui ne possède même pas l’intelligence et les moyens nécessaires d’assurer son honorabilité ? Oui, que faire dans de semblables conditions ? 

Ainsi, moi. J’appartiens au lot de doux rêveurs qui pensaient devoir se tailler une place de choix à l’ombre de la grande culture française, grâce à une licence et une maîtrise de lettres. Nous nous sommes trompés. Il n’y a plus de culture en France hormis celle du tiroir-caisse et les intellectuels ne servent vraiment à rien, pas même à épater ou à épouvanter le bourgeois. Il suffit d’une journée passée à quémander des emplois pour se rendre à cette triste évidence. Les diplômes littéraires n’impressionnent personne. Ils apitoient et appellent la condescendance, quand ce n’est pas la consternation. « Mon pauvre ami, que faire de vous, on n’a pas besoin de littéraires, ici » m’a-t-on chaque fois signifié, et « ici », c’étaient des maisons d’éditions, des librairies qui auraient préféré me voir débarquer avec un CAP de charcutier, c’est tellement plus rassurant et plus utile. Les livres, ça se saucissonne et ça se vend. Peu importe qu’ils soient écrits. J’avais oublié cette vérité élémentaire. Et puis, je n’ai arboré ni mon costume du dimanche, ni mon sourire du samedi soir, ni mes gros sourcils des campagnes électorales : on a dû voir que je n’étais ni rentable ni maniable. Décidant alors de descendre d’un cran mes aspirations et d’abandonner les hautes sphères intellectuelles de la capitale, renonçant à jamais à la Présidence de la République, je me suis mis à consulter les petites annonces et à patauger dans les « Divers ». Nouvelles désillusions. On demande partout des qualifications, des antécédents, des références, des déférences, des interférences, des révérences, des curriculum vitae, des siècles d’expérience. Et je n’ai jamais travaillé. Du coup, voilà mes dernières ambitions inexorablement anéanties. Je ne serai jamais nettoyeur de cadavres sur les autoroutes ou chasseur de rats à la RATP, domestique d’une bonne espagnole du XVIème, ou éleveur de puces, mouchard spécialisé dans les scandales ou représentant en préservatifs, doublure de Mireille Mathieu ou marionnette de ventriloque. Une dernière roue de secours, pourtant, et j’y vole, j’y cours aveuglément. Celle que recommande sans sourciller aux aspirants-professeurs le Ministre de l’Education Nationale : s’inscrire au chômage à l’Agence Nationale de l’Emploi en attendant qu’une importante société daigne sauver des eaux le misérable fourvoyé que vous êtes. Le chômage. On ne pouvait se montrer plus clair ni plus franc. 

Mais après tout, que regretter ? Est-ce tellement exaltant de vanter à longueur de journée la beauté incomparable des alexandrins de Corneille à une classe de cinquante petits veaux qui deviendront forcément de grands bœufs, lorsque l’on ne croit ni en Corneille ni en la jeunesse actuelle ? Est-ce une panacée de participer fiévreusement à la rédaction d’un des trois torchons du lundi et d’ainsi jouer à l’intellectuel-angoissé-d’extrême-gauche-qui-parle-si-bien-du-Vietnam-au-dessert, d’inlassablement faire redécouvrir chaque semaine aux Français que l’Espagne est fasciste, qu’il y a des scandales en France, que l’on torture au Brésil et que les Américains ne sont peut-être pas aussi gentils qu’on ne le prétend, de badiner, marivauder, fleureter avec la moisson de cadavres que fauche quotidiennement le capitalisme, et de se complaire d’un air faussement alarmé dans les crises de nerf, de foie, d’intestins, d’hémorroïdes et autres ébranlements de la Vème République ? Non. A y bien réfléchir, mieux vaut ne pas se mêler de tout ça. 

Mais je veux vivre. 

J’entends d’autres voix. Celles de tous ceux qui, comme moi, en ont « ras le bol ». Et pourtant, elles ne me convainquent pas davantage. Nous voulons vivre. Alors, plaquons tout et partons sur les routes, n’importe où, et en avant toutes berzingues l’évasion à l’importe quel prix. L’Orient. Les charmes indicibles et inoubliables des Indes enchantées, les délices dorées et encensées de la Turquie, les savanes lointaines et les jungles de miel. O poésie ! O rêves ! Comment se leurrer ? Au tourisme gras et vulgaire de la société de consommation succède l’anti-tourisme des crève-la-faim, des débiles et tarés frénétiques, des défoncés et paumés des grands soirs avortés et des colitiques chroniques. Les clichés ont la vie dure. La sagesse séculaire des Hindous, par exemple. Regardez-les. Ils meurent de faim mais demeurent dignes. Ils n’ont plus de désirs, ces gens-là, les désirs, c’est sale et ils les ont extirpés. C’est à ça que leur sert la pose du figuier et du lotus. Pas à faire l’amour. Des artistes innés, aussi. Ce n’est pas pour rien que Menuhin est venu leur jouer un petit air de violon. On peut aussi jouer de la flûte ou de la cithare, ça fait plus couleur locale. Je veux vivre. La gazoline, les gaz d’échappement, les émanations industrielles n’intoxiquent plus mes poumons, je ne respire plus que la puanteur des cadavres en décomposition, mais c’est tellement plus agréable, plus sain, plus « nature ». Je veux vivre. Qu’importe que je maigrisse chaque jour de dix kilos, dégueule à tire-larigot, chie des litrons d’amibes, je vis enfin. Mes intestins se défoulent, mon foie se rétrécit, mon estomac entre en collision avec mon cœur, je deviens aveugle, j’hallucine, je délire, je gangrène et pourris sur place, c’est la grande déglingue, mais je prends mon pied, camarades, ça, c’est la vraie vie. 

Je ne partirai pas. 

Moins loin, alors. Dans une communauté. Autre cliché. Le retour à la vie primitive, à la terre. Le spectre mal digéré de Rousseau. Le communisme intégral. Je veux vivre. Mais le naturel immonde de l’homme revient au galop après trois jours, ses défauts inhérents, ses vices ataviques, ses travers sordides. La jalousie, la cupidité, la paresse, l’individualisme, le sens inné de la propriété. On ne change pas l’être humain aussi aisément. Puis, l’ennui et l’angoisse déferlent à nouveau. Cultiver la patate, nourrir sa chèvre ne sont pas davantage une raison de vivre, même si l’on peut profiter du joli cul de la voisine. Le calme bovin de la nature finit par lasser. On se tape sur la gueule, on se crêpe le chignon et on revient à la ville, aussi seul qu’auparavant. 

Et nous voici revenus au point zéro. Dans nos petites mansardes qui ne peuvent plus contenir nos songes, sur nos quais de la Seine qui charrie nos ambitions déçues, dans nos usines, dans nos bureaux qui nous pompent le sang. Ecœurés, désorientés, déracinés, ballotés d’une année à l’autre, nous continuons de vivre. N’est-ce point là le plus étrange ? L’existence se perpétue malgré nous, à notre insu. Et bientôt, nous délaissons nos mansardes pour un appartement, l’épouse succède dignement et confortablement à la petite amie, adieu mondes parallèles, errances désenchantées, adieu révolutions et insurrections libératrices, nos échines se courbent un peu plus chaque jour, les enfants poussent et colportent l’écho de nos anciennes aspirations, et au bout du rouleau, la mort se pointe, souriante et ingénue. Bonjour, ma chérie. Comment ? Oui, j’ai vécu, je te remercie.

 

 

L’Après-Mai 68 (5)

Je lus un soir la « Cause du Peuple », journal maoïste extravagant par son agressivité déchaînée. L’éditorial vitupérait les patrons, les menaçait de la pendaison par les couilles. Les articles récoltaient l’invariable moisson de ces faits horribles qui surviennent tous les jours dans les usines, de cette répression quotidienne que les autres journaux nous dissimulent si délicatement. Je me suis senti mal à l’aise de nouveau, tiraillé. Bourgeois, on me promet la pendaison. Ouvrier, la misère, l’humiliation, la dégradation physique. Militant, le tabassage régulier, la perquisition, l’arrestation. Et cette violence qui soufflait de la première à la dernière feuille de ce journal, expression la plus élémentaire, la plus exacerbée et la plus crue de la lutte à outrance que se livrent les classes sociales, m’inquiéta. Pourtant, j’ai toujours détesté le pacifisme bêlant. 

J’envie et admire ces militants maoïstes qui semblent avoir trouvé leur voie, nouveaux chevaliers des temps modernes sans peurs ni reproches. J’admire surtout leur modèle, cette Chine exemplaire et inhumaine de vertu, qui a réussi à sauter à temps du train déchaîné de l’humanité pour s’engager dans une voie radicalement nouvelle. A cette nation, tout est permis, car elle représente l’unique lueur d’espérance en un monde corrompu. 

Le chemin qui me sépare d’eux est encore long, en dépit de ma passion et de ma foi. Je ne possède même pas l’avantage de pouvoir imaginer qu’un de ces quatre matins, des gardes rouges forceront mon indolence en faisant irruption dans ma demeure pour que je leur fasse mon autocritique. 

Dans notre société, on vous pourchasse parce que vous pensez en d’autres termes que ceux de l’argent, du profit et de l’exploitation. A moi, bien nourri, certain de ne jamais me retrouver un jour complètement sur la paille, les autorités peuvent me dire : 

-Allons, rentrez-chez vous, ne faites plus de politique. 

La tentation de rentrer au bercail, de me laisser mollement entraîner par le cours d’eau bien entretenu de ma classe sociale, n’est pas écartée. Ma conscience politique n’empêchera point certaines choses de se produire, si entre-temps ne survient pas un grand bouleversement qui, à l’instar de Mai, me jetterait de force dans le mouvement. 

Mon passé encombrant -mais qui était inévitable- peut finalement se dissoudre avec un peu de bonne volonté. Chu Te, révolutionnaire chinois était seigneur de la guerre, possesseur de nombreuses femmes et richesses, adonné à l’opium. La consolation qu’offre la Chine est celle de savoir que tout être humain est récupérable. Je médite cette leçon jour et nuit. 

Mais le présent est fragile encore. Car, ce n’est plus tant le bourgeois que l’intellectuel qui menace mes aspirations. Si en moi la chochotte de luxe s’est pratiquement évanouie, l’écrivain futur reparle un langage inquiétant. 

Entre-temps, alors que je rédigeais ces lignes, un certain « miracle » s’est produit. Comme si l’aveu de mon impuissance m’avait délivré, je me suis plongé, très soudainement, dans la composition spontanée, alerte et aisée d’une petite pièce de théâtre. Ce n’était point mon roi fou que je retrouvais, mais néanmoins tout mon passé, l’inspiration de mon adolescence. Et le miracle, c’est d’avoir brutalement rejoint ce passé, alors que je désespérais en un temps d’incertitude, de dessèchement. Les même idées, le même style, le même pessimisme, intacts après un an de silence, après le grand tremblement de 1968. 

En moi l’écrivain jubile, mais le révolutionnaire, le gauchiste s’inquiète. Mon inspiration m’est revenue au prix d’un énorme sacrifice : l’exorcisme du souvenir des journées de mai, de l’obsession politique. 

Je tourne en rond. Le cercle est bouclé. Toujours cette éternelle inimitié entre l’Art et la Révolution. Ecrire, c’est se retrancher, se murer dans son univers particulier qui n’est jamais celui de la Révolution. C’est se plaindre, critiquer un monde voué à l’échec, mettre en doute, hurler de désespoir, s’éloigner des millions de Tchang aux pieds desquels la Révolution exige que nous nous agenouillons. C’est se retirer de la société, dédaigner un temps la bourgeoisie, mais pour y mieux retomber, une fois l’œuvre terminée. 

Car les interrogations lancinantes des écrivains n’ont rien de semblables à celles des ouvriers. Nous gémissons sur le sens de la Vie et de la Mort, sur notre condition existentielle, amuse-gueule que seul un bourgeois a le temps de se le permettre. Les travailleurs ont d’autres chats à fouetter, pressurés comme ils le sont par le patron, les contremaîtres, le salaire misérable, le métro bondé, les impôts dilatés, toute cette mesquine répression quotidienne que ne connaissent pas la plupart des intellectuels. Que je ne connais pas, moi. Que je pressens seulement. Quelques travaux à mi-temps n’ont pas suffi à me marquer. Et si je recommence à écrire, c’est en tant que bourgeois. Si d’aventure, je veux parler des ouvriers, tout en restant dans ma chambre et en continuant mes études, ce ne sera que de la simulation, de la pose. A moins d’aller me documenter sur place… Mais je ne suis pas un Emile Zola. Loin de là. 

Lorsque je me suis lancé dans ce présent écrit, je désirais raisonner, m’élucider. En vérité, je m’aperçois que tout reste, du début à la fin, confus. Mais sans doute est-ce la preuve que j’ai respecté un certain devoir de sincérité, que je n’ai point cherché à dissimuler la vérité, encore moins à me présenter sous un jour flatteur. Comment pouvais-je, au fond, éclaircir la grande confusion qui règne en moi ? En moi, et en tout étudiant « gauchiste » ? 

En mai, tout nous avait paru si simple, si évident. Quelques barricades, quelques soirées passées à Beaujon, quelques bribes de dialogue avec des ouvriers, et nous nous crûmes au parfum. En ce lendemain qui semble impérissable, tout s’est enténébré. Nous avons rejoint nos facultés, nos domiciles, nos préoccupations, notre classe sociale. Nous nous posons des questions. Nous nous enfonçons dans les contradictions, dans les remords, dans l’autocritique permanente. C’est un carcan que nous ne pouvons briser. 

La société ne voit en nous que des excités fanatisés et simplistes. En l’occurrence, les simplistes sont ceux qui acceptent l’argent et le confort d’où qu’ils proviennent, ceux qui ne songent pas à se poser certains problèmes élémentaires, ceux de la justice et de la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme. Fanatisés, ils le sont aussi ; endoctrinés, intoxiqués par une société fondée sur le profit. Nous sommes leurs enfants. C’est un poids énorme. Leur venin nous est inoculé depuis longtemps. C’est toute notre hérédité qu’il nous faudrait récuser et abandonner. 

Traités de révolutionnaires par la bourgeoisie et de bourgeois par les ouvriers, nous ne sommes ni l’un ni l’autre. 

 

15 NOVEMBRE 1969. 

A l’occasion d’une manifestation populaire contre la guerre du Vietnam, Paris a pris le visage de Madrid. 

La peste noire omniprésente. 

Quelqu’un dans la foule, s’écrie : « Paix au Vietnam ! » 

Deux inspecteurs en civil s’emparent de lui et le traînent dans un fourgon. 

Je crois que, pour la premières fois depuis mai 68, nous avons vu et senti la main pesante d’un état quasiment fasciste. 

Les Parisiens ont assisté à ce sombre spectacle. Les mauvais souvenirs leur sont revenus, confusément. Sceptiques, ils ont accueilli mi figue-mi raisin nos drapeaux rouges. Mais le mousqueton des policiers ne leur arrache point de meilleurs sentiments. 

Je re-écris. Mes personnages prétendent être des asociaux. Ils quittent la vie, se retrouvent devant la Mort, qui est une pour tous les êtres humains, quelles que soient leurs origines, comme on l’a si souvent répété. J’ai esquivé la réalité quotidienne. Combien de temps l’éluderai-je, au nom de mon inspiration ? Combien de temps traînerai-je entre deux chaises ? 

Entre un parfum de décadence et un souffle de Pékin ? 

Le monde se fera sans moi, sans nous, semble-t-il, si nous ne parvenons point à secouer notre indolence atavique, à nous transformer totalement, sans indulgence, au prix de maints sacrifices. Car, tout en portant la Révolution aux ouvriers, nous devons l’accomplir en nous-mêmes. Sinon, tout sera vain. 

 

JUILLET 1970 

En mai, deux ans près les événements de 1968, je me suis décidé à prendre contact avec la Gauche Prolétarienne. Mon « engagement » a vite tourné cours. Il n’aura duré qu’un mois et demi. J’étais venu par idéalisme, certes, mais aussi pour des buts moins avouables de jeune homme bourgeois : pour en « être », pour faire parti de cette minorité gauchiste qui se distingue par des dehors outrancièrement violents. J’avais cédé à une mode. En tant que militant, je suis parfaitement inutile, voire méprisable. Je me suis contenté de la planque de la faculté de Censier où maintenant j’étudie, remettant toujours de loin en loin toute action dans le monde ouvrier. Mon seul « fait d’armes » n’aura été en tout et pour tout que cette grotesque journée en forêt de Fontainebleau, où, parmi un petit groupe de camarades maoïstes, j’ai joué au maquisard, dans le cadre de ce que la Gauche Prolétarienne appelle la Nouvelle Résistance, m’initiant aux techniques de combat. Je comptais sur le mois de juillet. Mais me voici à Auteuil, à me complaire dans l’oisiveté. Il faudrait sacrifier à la cause trop de choses qui me tiennent à cœur : mon désir d’écrire, ma liaison amoureuse, mon goût des grasses matinées, bref une liberté bien bourgeoise que je ne saurais aliéner. Faire ce qu’il me plaît. J’ai toujours eu une horreur sans nom de tout ce qui était contrainte. Affectivement, viscéralement, je suis un pur anarchiste. Mais quand je me raisonne, je vois bien en quoi mon attitude bassement égoïste et veule est négative, la seule solution logique me paraissant alors devoir être un socialisme autoritaire et austère, à la chinoise, précisément. Extirper de notre cœur toute l’ordure héritée de siècles d’intoxication et de corruption. 

L’Après-Mai 68 (4)

Un jour, Mai éclata, inattendu. Je sortis soudainement de mon Moi envahissant pour pénétrer dan un livre d’Histoire que je croyais à jamais clos, celui de la Révolution. Et pour la première fois en mon existence, mon long journal intime, cessa complètement de parler de moi. Des titres de journaux, des coupures et  articles de presse remplacèrent mes confessions et lamentations. L’Evénement s’était emparé de moi. 

Rien de plus amer qu’un lendemain de fête. Depuis mai 68, la France semble vivre dans cet état crépusculaire, les yeux mi-clos, la gueule de bois, vacillante. C’est un lendemain de cuite qui n’en finit plus, indigeste et nauséeux. On regrette, on se complaît dans la nostalgie, on révise, on réprouve, on fait ses comptes, on est prêt à remettre cela, après la grande orgie du joli mois printanier. Bref, tout le monde se souvient. Cadavre embarrassant, atteint de gigantisme comme celui d’Amédée. 

Je suis revenu à la faculté de Nanterre, il y a un mois. Le Couloir est plus triste que jamais, avec ses graffitis semblables à des reliques d’un autre temps. Dans un coin, deux gauchistes discutaient, dépouilles au formol. La bourgeoisie n’y pâture plus. Nanterre, ce n’est plus rien, pas même une promesse d’espérance. Un souvenir pour les « happy few ». 

Censier n’est pas moins désolant. On y tente de prendre le relais de Nanterre, de redonner des couleurs à la kermesse à la sauce de Pékin. On s’accroche désespérément aux vestiges de la Révolution, on veut que le fumier des échecs successifs féconde. Travail ingrat de militant qui est peut-être le plus juste, je ne sais. Et la Sorbonne, dignement épurée, après les turpitudes populacières de Mai, conserve toujours en sa grande cour austère l’insoutenable odeur des désinfectants, la puanteur rance d’un appartement de vieux bourgeois. 

Paris continue à vivre bon gré mal gré. La police, omniprésente, l’aide à cette médiocre tâche. Les hommes en noir ont investi la capitale. Leurs fourgons semblent jouer à cache-cache entre eux, au Quartier-Latin. Toujours pressés, le clignotant agressif, un peu ridicules par leur zèle excessif, s’ils ne trahissaient pas une réalité bien plus grave : que nous sommes tombés dans un régime policier. Puis, il y a les flics en civil qui, anonymes, jouent aux éternels promeneurs du dimanche, dissimulant mal leur inquiétante carrure de catcheur et leur gueule sournoise. 

L’Ordre règle-t-il vraiment à Paris, tout comme à Varsovie ? L’Ordre règne-t-il simplement parce qu’un obscur fonctionnaire, un médiocre prophète de malheur, un tâcheron souffrant d’hallucinations aiguës s’est retrouvé du jour au lendemain dans un moelleux fauteuil de ministre de l’Intérieur ? La vérité est que tout le monde se sent mal à l’aise. Un général a eu beau abandonner son trône pour céder la place à un loup de la Banque, rien n’a changé. C’est invariablement la même langueur, le même désabusement. Société qui se traîne, qui sombre. Mécanisme avarié dont les vis se rouillent. Rien ne fonctionne. 

Ceux qui ont maintenant une vingtaine d’années, comme moi, se sentent gangrenés à l’instar de cette société. Ils dérivent sur une frêle embarcation sans jamais apercevoir le rivage. De longues études qui ne nous précisent jamais la nature de notre avenir. On a envie de crier, de hurler à la mort, de faire n’importe quoi afin qu’un bouleversement total se produise. Le système avoue faillite chaque mois, pourquoi faire durer cette lamentable agonie ? Qui donnera la pichenette qui fera s’écrouler la vieille momie de ce que l’on appelle le capitalisme ? 

Militer, militer… Résister, résister… Depuis Mai, ces commandements me poursuivent. 

Puis soudain j’ai adhéré au Parti communiste, dans une section d’étudiants du Vème arrondissement où je venais d’emménager. Au début, je pris peur, impressionné par la gigantesque machine du Parti, par son histoire qui ne fut pas toujours celle d’aujourd’hui. Je pensais -encore un réflexe bourgeois- que ma liberté se trouverait sévèrement restreinte .Je me trompais. Rien de plus commode, rien de plus confortable qu’une inscription au Parti. Rien de plus vain, aussi. Tous les quinze jours, l’on se réunissait un soir. L’un de nous délivrait, d’une voix monocorde, un exposé sur la situation générale qui plagiait, presque à une virgule près, l’éditorial de L’Humanité et nous discutions ensuite. Pourquoi une telle discussion, d’ailleurs ? N’exigeait-on pas que nous fûmes tous du même avis ? Et, à la fin, nous nous séparions en déclarant  « qu’il fallait mettre le paquet, maintenant ». 

« Mettre le paquet », que cela signifiait-il ? Toujours la même tâche benoîte. Vendre l’Humanité-Dimanche au coin de la rue. Vendre un journal qui, comme les autres, parlait à n’en plus finir du Salon de l’Automobile, d’Apollo, du Concorde et du tiercé, toutes ces peccadilles qui allaient dans le bon sens du poil du Français moyen. Ou alors vendre des billets de loterie avec bagnole et frigo à la clef. Lorsque je me suis vu assigné de cette tâche, j’ai hésité à le croire un moment. Toujours vendre, vendre en flattant les instincts les plus stupides des gens. Les comptables, les commerçants d’une prétendue Révolution. 

Aucun contact avec les ouvriers, ceux pour lesquels nous luttions. C’est à peine si nous parlions d’eux. Leur vie, leurs problèmes, leurs visages nous restaient mystérieusement dissimulés. Existaient-ils seulement ? A nous étudiants communistes, ce n’était pas notre affaire. Chacun pour soi. 

J’ai assisté, silencieux, grognon, constipé, aux réunions de cellule. Oppressé par des tas de questions équivoques que je devais ravaler, des questions qui mettaient en doute la vérité du Parti. Finalement, je partis. En réalité, non par lassitude, mais parce que je ne supportais plus les constantes piques, voire attaques, contre les gauchistes responsables de tous nos maux. Je partis, mais non sans adresser au secrétaire de la cellule, une lettre assez violente dans laquelle j’avouais mon récent passé de gauchiste et mon ras-le-bol de l’animosité du Parti à l’égard de l’extrême-gauche. On ne chercha point à me retenir. D’une certaine manière, j’en fus déçu, presque humilié. 

Peu après, un militant maoïste m’avoua ses désillusions. Les groupuscules s’émiettaient, rongés par des querelles tribales. Où aller ? Nous sommes restés sur le trottoir, muets d’impuissance. Que faire ? Mais, avais-je tellement envie d’aller où que ce soit, d’agir ? 

Chassez le naturel, il revient au galop. Ma condition bourgeoise me collait à la peau. Eternelles velléités d’intellectuel fumeux peu doué pour l’action. A l’heure de l’effondrement général, j’étais encore tenté de me laisser aller, d’oublier tout cela, d’exorciser le fantôme de Mai, le spectre omniprésent de ma conscience politique. Les contradictions font mal. 

Sortie de « La Boîte à guenilles » (1945)

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Jacques Sternberg
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La boîte à guenilles
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Préface : Éric Vibart

Fils d’un diamantaire juif d’Anvers réfugié à Cannes en 1939, Jacques Sternberg, rattrapé par la guerre, s’enfuit en Espagne en 1942. Là, une autre guerre l’attend, la guerre civile, qui fait rage. Incarcéré pendant trois mois à la prison de Barcelone, le jeune homme de 20 ans est renvoyé en France. Il passera huit mois dans les camps de triage de Rivesaltes et Gurs, avant de réussir à s’évader.

La boîte à guenilles est le récit poignant de cet internement. Sternberg évoque la faim, le froid, la promiscuité, l’angoisse permanente d’être envoyé en Allemagne, avec une intensité de style et une précision mordante qui rappellent Le Wagon à vaches de Georges Hyvernaud ou Les Poulpes de Raymond Guérin. La Boîte à guenilles, témoignage d’un passage brutal à l’âge adulte, a été publié en 1945 à Bruxelles, sous le pseudonyme de Jacques Bert. Il n’avait jamais été réédité depuis.

Amateur d’absurde et d’étrange, adepte de l’autodérision, Jacques Sternberg (1923-2006) a laissé derrière lui une œuvre prolifique et de qualité inégale : treize romans (dont le magnifique Le cœur froid, paru chez Bourgois et réédité en Folio)  ainsi que quelque 1500 contes brefs, genre dans lequel il excellait. Son dernier recueil, 300 Contes pour solde de tout compte, est paru aux Belles Lettres en 2002. On doit également à Sternberg le scénario du film Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais englouti dans la tempête de mai 1968 à Cannes et ressorti en copie neuve en 2003.

L’Après-Mai 68 (3)

Et d’autres contrées de mon passé me revinrent en mémoire. 

J’avais sept ans. Zadko, jeune héros russe à la barbe et aux cheveux blonds captiva mon cœur dans une salle obscure. De ce temps lointain datent ces quelques dessins retrouvés dans un tiroir : tracés d’une main malhabile, des églises russes comme des pâtisseries d’anniversaire et des moujiks brandissant des bannières frappées du marteau et de la faucille. Pourquoi le symbole de la Révolution s’était-il imposé si spontanément à la vision magique de l’ancienne Russie que j’avais retirée de ce film ? Tout bonnement, parce que ma maman était (et l’est restée) communiste. Et, bien que je ne m’en souvienne pas exactement, elle avait dû m’inoculer son amour de l’Union Soviétique. 

Puis, il y eut la guerre d’Algérie. D’elle, je garde quelques bribes de souvenirs, des impressions fugitives. Un petit condisciple algérien que ses camarades traquaient lors des récréations en criant : « Mort au fellagha ! ». Un Algérien, oui, mais pas précisément un raton de bidonville. Son père était médecin et habitait dans un bel immeuble Art Nouveau, du côté de la rue La Fontaine. Le directeur de l’école venant nous apprendre que notre ancien instituteur, un jeune homme de vingt-trois ans, avait trouvé la mort en Algérie, au cours de son service militaire. Et, l’espace d’une seconde, j’entrevis le dormeur du val de Rimbaud. 

La guerre s’éternisait. J’eus largement le temps de passer de l’école au lycée, même en y mettant la pire volonté du monde. J’eus aussi le temps de prendre conscience. Et ce furent les dernières années de cette boucherie, agitées par de violents sursauts d’agonie. Lorsque nous nous promenions dans la capitale, il n’était pas rare de soudain entendre une explosion. Les tueurs au plastic, petites punaises qui venaient de s’abattre sur Paris. Un jour que nous nous promenions aux alentours de la Goutte d’Or, des gendarmes mobiles nous prièrent de rebrousser chemin. Mitraillette à la main. 

Les grandes manifestations survinrent. Mon ami et moi nous nous fîmes un jour arrêter par les flics avant même la manifestation. Par goût de l’aventure. Parce que nous étions encore des gamins issus d’une certaine classe que j’aimerais ne plus devoir nommer. 

Pour beaucoup, Mai 68 commença par la kermesse, par une fugue infantile, et se termina plus sérieusement par une véritable prise de conscience. Ainsi en fut-il ce soir-là, lorsque nous fûmes retenus au commissariat. Je conversai avec d’autres manifestants, avec des Algériens, avec des étudiants, des ouvriers. Je compris, très brusquement. Révélation du marxisme, aussi foudroyante que celle de la Sainte Vierge, aussi obsédante. J’avalai livre après livre et acquis ainsi une connaissance approfondie de l’Union Soviétique, mère patrie du socialisme. Je fis partie d’un cercle antifasciste de mon lycée qu’animait un professeur communiste. 

Et ce fut la fin de la guerre. Paris redevint calme. On pensa à d’autres choses. Moi aussi. A mes sorties, aux filles. C’était la démobilisation complète. Je n’avais pourtant pas rompu le fil qui me rattachait à mes anciennes préoccupations. Ma foi en le marxisme n’avait pas disparu mais était devenue paisible, abstraite, commode. 

Quand, en 1963, la Chine consomma sa rupture avec l’Union soviétique par sa célèbre lettre en 25 points, je bousculai de son piédestal le pays de Lénine avec la tranquille assurance de la jeunesse pour y installer Mao Tse Toung et ses six cent millions de Chinois. Je me sinisai rapidement, avec une ferveur sans précédent. Il ne faisait nul doute que le centre de la Révolution s’était déplacé de Moscou à Pékin. « Le socialisme, c’est bon ; mais c’est meilleur avec du beurre » s’était écrié un jour Khrouchtchev. Comment cette boutade prudhommesque aurait-elle pu me séduire ? Je me détachai d’un socialisme qui sentait si fort les produits laitiers et les bottes de maïs, pour celui qui, par l’effet d’une juste nécessité, sentait la poudre. 

Et Mao Tsé Toung orna un des murs de ma chambre. C’est lui que mes petites amies devaient embrasser lorsqu’elles sortaient de chez moi. Cela devint une mystique, une religion obscurantiste, une passion dévorante et par là même exclusive. La politique m’ennuyait si elle ne provenait pas de Pékin. Perdue dans les nuées de l’abstraction, cette passion n’en était pas moins inébranlable. En mon âme de jeune bourgeois romantique, il y eut des intermittences au cours desquelles je gardai Mao dans ma poche et en veilleuse, mais sans jamais songer à le renier, et des retours en force, des regains violents d’amour. Une religion, oui. Tout comme l’était mon identité juive, que je n’éprouvais au plus profond de mes tripes que, également, par bouffées brusques et semblables à des attaques de nerfs. 

En août 1966, les jeunes gardes rouges s’éparpillèrent à travers l’immense Chine, vibrants d’arrogance et de vitalité. Les observateurs européens avouèrent ignorance, stupéfaction. Je me souviendrai toujours de cette photographie parue dans l’hebdomadaire Candide, celle d’un enfant chinois au beau visage sauvage et durci par la haine. 

Confusément, je sentis l’importance de ce grand bouleversement, son impact historique et moral. Il m’atteignait au cœur d’un prodigieux embourgeoisement. Je revenais de Londres, capitale de la « révolution sexuelle », avant-poste de la civilisation décadente made in USA. Mon retour consterna mes parents et quelques amis. Je m’étais métamorphosé en créature à la mode, pilier de boîtes de nuit, adorateur du veau d’or, client de la boutique de mode Renoma, le fief de tous les minets du XVIème, m’habillant de vestes en velours noir cintrées, de pulls shetland me découvrant le nombril, de chaussettes Burlington.  

Elevé dans un milieu intellectuel, j’avais bien senti l’ampleur de mon abêtissement. Je ne m’étais point livré à la civilisation sans réticence, sans un énorme complexe de culpabilité. J’étais resté lucide, mais je n’avais pu résister aux tentations de l’air du temps. Et, ces gardes rouges qui traquaient obstinément les survivances bourgeoises dans les moindres recoins de la vie quotidienne, comme je les compris ! Abattre le monde ancien, porteur de vices, reconstruire un monde nouveau. Comment ne l’aurais-je point compris, alors que j’étais devenu, comme malgré moi, victime de la société occidentale ? 

Peu à peu, j’eus la force de me redresser, de retrouver mon intelligence et ma propreté morale. Je le dois, d’une certaine façon, à la Révolution culturelle chinoise. Ses leçons avaient dépassé les frontières de la Chine. J’abandonnai tout. Boîtes, filles, vêtements. Mais dans cet abandon, je chus plus bas que prévu. Cela devint une retraite forcée, un long calvaire de solitude, de renfermement, que je voulus rompre. Ma première année à Nanterre renforça mon retranchement. Je détestai les hommes de nos pays. Ma morbidité s’accrût. Elle me poussa à écrire jour après jour. C’était beau, infantile, très noir, mais imparfait. 

En somme j’étais passé de la mondanité à l’ermitage, de Proust et Henry James à Samuel Beckett, le chantre de la déréliction. Mais pas seulement, car ce fut aussi un retour en force à la pensée de Jean-Jacques Rousseau- mon âme sœur depuis mes douze-treize ans-, qui, par son exaltation de la vertu, de l’égalité et son aversion de la société du paraître, rimait mieux  à la fois avec la Révolution culturelle et la réforme de mon propre mode de vie. Mais, quelle que fût la solution adoptée par mon caractère chaotique et excessif, je faisais figure de poids mort, d’herbe vénéneuse combattue par toute révolution sensée. 

L’Après-mai 68 (2)

J’ai quitté un rivage sans avoir encore atteint l’autre. Depuis mai 1968. Cela a d’abord été la grande mêlée dans laquelle nous nous jetâmes non sans ivresse. Le champ du monde s’élargissait soudain, comme par un coup de baguette magique. Tout prenait forme. Tout s’expliquait, brusquement. La discipline des lycées que des générations d’élèves avaient subie sans rechigner parce qu’ils étaient habitués dès le plus jeune âge à se ranger deux par deux dans la cour et à se taire en entrant dans les classes. Cette discipline bien huilée, ni trop forte, ni trop lénitive, juste ce qu’il fallait pour endormir les consciences. 

Du jour au lendemain, nous avions compris que nous étions des marionnettes manipulées par une société répressive. Nous avons secoué le joug de l’hypocrisie, arraché les masques à nos professeurs, puis au gouvernement, coupé les ficelles qui nous faisaient nous mouvoir. Notre vision s’est alors démesurément agrandie. Elle était aveuglante, peu flatteuse pour nous. 

Beaucoup de jeunes gens ont été transformés par les événements de mai. Ils ont pris conscience de cette vérité première, à savoir qu’ils appartiennent, de fait, à la classe exploiteuse. Révélation qui aura appelé maints reniements. Pour sincères qu’ils étaient, ils sont demeurés fragiles, vulnérables, à la merci de la moindre tentation. Car, on ne se débarrasse pas de l’infamante épithète « bourgeois » en un jour de barricades. Ni même en deux ans. C’est ce que j’apprends au jour le jour, péniblement, en me regardant vivre et agir. 

Et, pour tout « gauchiste » sincère, Mai 68 a été l’occasion d’une guérison, d’une cure de désintoxication tortueuse qui continue son petit bonhomme de chemin non sans d’insoutenables déchirements. J’ai bien peur qu’elle ne dure toute la vie. Surtout pour moi. Mon passé est encombrant. C’est celui d’un enfant qui, mû par sa folie, sa morbidité, écrivait de belles pages qu’il regrette maintenant qu’il se sent en voie de guérison ; celui d’une jeune graine de tout ce que la bourgeoisie peut avoir de plus décadent. 

Il existe parfois des moments de résistance. Les névrosés s’accrochent souvent à leurs derniers restes de morbidité parce qu’ils craignent de redevenir normaux, comme « tout le monde », de perdre tout pouvoir de poésie et qui sait ? d’attirance. Des moments où reviennent me hanter l’image de mon roi noyé, la sonorité de son rire hystérique qui défiait la mort ; des moments où l’envie me prend de me retirer dans une petite chambre avec ma machine à écrire, de fermer les portes à double tour en attendant que le monde se passe. 

Des moments où la joie, le bonheur, l’amour, l’ardeur révolutionnaire me semblent écœurants de fadeur, comme la peau trop laiteuse d’une femme. 

Des moments où j’ai incroyablement faim de luxe, de richesses, de faste, de me sentir entouré de belles choses, d’habiter un somptueux palais romain et d’y donner de longues réceptions, instants d’une miraculeuse entente avec Madame Bovary. 

Des moments d’égoïsme et de dégoût infinis où me saisit le désir de me lancer dans le flot des plaisirs, loin d’une humanité qui ne m’arrache plus que des bâillements d’ennui. 

Des moments où je veux m’abandonner, languissant et indolent comme une femme sous les rayons du soleil, au farniente, à l’oisiveté, à l’ennui parfumés de toutes ces civilisations décadentes qui montent le long de mon corps, semblables au lierre sur une vieille façade, et tous défilent devant mes yeux, patriciens romains, princes florentins, propriétaires terriens de la Sainte-Mère Russie, planteurs du Sud des Etats-Unis, colonels anglais des Indes, dont les existences me semblent, en ces minutes d’égarement, de folle sensualité et triomphales dans l’Art de vivre. 

Et puis, il faut de nouveau se ressaisir, non seulement affronter les reproches virulents d’une femme aimée qui méprise mon passé, soit par goût personnel, soit par jalousie, mais aussi revivre en l’époque qui est la mienne, en la classe qui me vit naître, dans le milieu sans splendeur aucune –le ghetto étudiant- qui tente de m’absorber, bref descendre sur la terre quotidienne. 

Et de nouveau assumer la profonde transformation de mon être, engendrée au cours d’un mois halluciné de barricades, parfaites par de paisibles lectures révolutionnaires et quelques stages prolongés dans la société laborieuse, vous savez, ceux qui se pressent, anonymes, éreintés aux heures de pointe dans le métro ; changer de longueur d’ondes. Se refaire une beauté après des rêveries aussi douteuses. Reprendre la mitraillette en mains, darder d’un regard féroce la société capitaliste, appliquer la vision des luttes de classes à n’importe quoi, fût-ce un arbre perdu sur une route de campagne. 

Et l’exaltation me reprend, orageuse, échevelée. De nouvelles visions m’obsèdent. Mon corps vibre de fanatisme, se tend au souffle de la violence. Et passent en mon cerveau quelques millions de gardes rouges, piétinant impitoyablement notre vieille société et ma carcasse avec. 

Hallucinations d’intellectuel oisif. Le verdict tombe toujours, tranchant comme un couperet. Que je m’imagine dans la peau d’un personnage de Tchékhov ou dans celle d’un soldat de l’Armée rouge chinoise, c’est invariablement le bourgeois avide de sensations fortes, l’intellectuel romantique aux mains blanches qui s’exprime et radote. 

C’est sans doute pourquoi, lorsque je commence à parler de politique, à lire un ouvrage ou un journal révolutionnaire, je me sens mal à l’aise –presque physiquement. La mauvaise conscience m’habite, comme elle doit habiter tout gauchiste sincère qui connaît encore bien mal la vie, parce qu’une famille aisée peut subvenir à ses besoins. Comme elle nous a habités tous lorsque nous nous sommes présentés pour la première fois devant les ouvriers de l’usine Renault. On venait abolir la muraille qui séparait les classes sociales. Mais on se faisait d’eux une certaine image. Les drapeaux rouges, les discours éloquents, les larmes versées, les autocritiques déchirantes n’y ont rien fait. La grille de l’usine était reste fermée. Symbole grossier de notre échec. Et nous sommes rentrés chez nous, dans une chambre bien bourgeoise, nous nous sommes couchés dans un lit bourgeois avec des draps bourgeois et nous avons fait, cette nuit-là, des rêves bourgeois. 

Un an et demi après, nous y sommes toujours. Peu de choses ont changé. Sinon un malaise grandissant, qui fait tic-tac dans notre tête bourrée d’un enseignement inutile, comme une bombe à retardement qui met beaucoup, beaucoup de temps à exploser. 

De quelle explosion s’agira-t-il ? Un beau matin partirons-nous de chez nous, abandonnant nos doux privilèges de classe pour aller partager la vie des ouvriers, re-connaître le sacrifice ô combien vain de Simone Weil ? Ou jetterons-nous les livres de Marx par la fenêtre pour définitivement nous élancer dans la vie sociale que nous réserve notre classe, nous élever au-dessus des victimes en les piétinant impitoyablement, satisfaire nos ambitions levées pour que la mort ne nous trouve point en basse posture ? 

En attendant, nous profitons de nos privilèges de classe, à contre-cœur, malgré nous, en nous torturant de questions. Nous étudions. Nous passons des examens. Nous écoutons nos maîtres. Et bientôt, -car la vie passe drôlement vite, n’est-ce pas ?- nous serons les maîtres, à notre tour. 

Certes, on essaye de compenser l’un par l’autre, de nous fabriquer une bonne conscience. Il en est qui discutent à longueur de journée du rôle historique de Trotski dans la Révolution russe. D’autres qui attendent benoîtement dans un café de banlieue la sortie des usines pour distribuer des tracts incendiaires. Si d’aventure, les flics se trouvent au rendez-vous, on monte en grade, on devient victime de la Répression bourgeoise. Puis, certains qui, comme moi, travaillent, mais à mi-temps, car quand même, il faut terminer ses études, sinon que deviendrions-nous ? des employés aux PTT, des ouvriers ? quelle horreur ! 

Comment de ne pas voir que, quoique nous fassions, nous ne pouvons échapper à notre classe sociale ? Que nous nous heurtons à ses murailles épaisses ? Le Ghetto par excellence, sucré, délicat, pasteurisé, aseptisé. On y naît, on y meurt. Et notre tombe sera toujours décente. Nous n’échouerons pas dans la fosse commune de Nanterre. 

NANTERRE… 

Ce nom porte toute une histoire en moi. Une banlieue tout ce qu’il y a de plus sordide, un ciel sale, jamais bleu, des terrains vagues et des bidonvilles. Quel âge avais-je ? Quatorze ans ? C’était par un beau jour de printemps. Je me rendais à la campagne en voiture, avec un ami. Nous avions quitté les beaux quartiers. C’est là que nous vivions. Lui à Passy, moi à Auteuil, un quartier un peu moins beau, mais tout de même très convenable. Puis, ce fut l’écriteau « NANTERRE ». 

J’avais entendu parler des bidonvilles. C’était pour moi une terre exotique, étrangère, attirante par son parfum de l’inconnu. 

-« Allons voir les bidonvilles ! » m’écriai-je, très exalté, ne voulant à aucun prix rater un tel spectacle. 

Le détour en valait la peine, pensions-nous. Je ne me souviens pas de la réaction que j’eus en voyant les bidonvilles. Rien de révolutionnaire, en tous les cas. Une larme de compassion, peut-être, versée par un bourgeois éclairé, qui, le soir venu, n’en pouvait plus d’aise de respirer à nouveau le bon air du 16ème

Plus tard, Nanterre, ce fut la Faculté. 

Dans cette oasis perdue dans la zone des bidonvilles, nous nous retrouvâmes tous, les bourgeois du 16ème et de la plaine Monceau, avec nos jolies filles et nos voitures, avec nos mains blanches et notre prétentieuse conscience de classe. Mais le cœur n’y était pas. Nous nous sentions loin de papa et de maman, loin des belles avenues résidentielles. Les Algériens et leurs trous à rats nous inquiétaient. Nous désorientaient. C’était un long voyage, un dépaysement total. 

Et dans cette étrange citadelle de la bourgeoisie, tout commença à pourrir. Nous ne nous parlions guère. Nos lèvres étaient sèches de solitude. Le Couloir s’embua d’ennui. Et je fis quelques incursions dans le monde des bidonvilles, par désœuvrement entre deux cours, parce qu’à mes yeux, c’était exotique, pittoresque, attirant. Je comprenais Baudelaire, pourléché par la poésie morbide des bas-fonds, des quartiers sinistres, des filles du peuple. 

Un jour, tout a changé. Une poignée « d’agitateurs » s’empara de la Faculté et ouvrit grands les yeux de toute cette bourgeoisie qui crevait d’ennui comme dans une pièce de Tchékhov. Avant même l’explosion de Mai, notre vision s’élargit. Tout s’expliquait. Notre spleen, nos malaises métaphysiques, notre soumission. 

La lutte des classes. C’était simple, mais il fallait y penser. Alors une grande partie des bourgeois désœuvrés de Nanterre se muèrent du jour au lendemain en révoltés, puis en révolutionnaires, raccourci historique. Nous vivions dans une usine. Nous étions les produits manufacturés de la classe dominante. Une usine, oui. Sans le bruit des perceuses, des broyeuses, des machines assourdissantes, mais une usine tout de même. Ghetto de sucre et de chocolat. Ce fut pour beaucoup un nouveau monde. Pour moi, seulement un rappel. Oui, un rappel, malgré mes très douteuses promenades du dimanche aux abords des bidonvilles. 

L’Après-Mai 68 (1)

 Le texte suivant a été écrit au dernier trimestre 1969. Il est également caractéristique des idées qui, à cette époque, agitaient certains milieux intellectuels; toute la problématique sartrienne sur l’art et la révolution, en fait. J’avais envoyé ce texte au Nouvel Observateur, et Pierre Benichou s’était montré très intéressé par mon écrit qu’il jugeait digne de figurer dans « Les Temps modernes ». Il s’était donc proposé de le donner en lecture  »à Jean-Paul et Simone. » De cette entrevue je suis évidemment sorti le coeur gonflé de grandes espérances. Hélas, je n’ai jamais eu de nouvelles ni de Benichou, et, bien sûr, encore moins des deux illustres personnages.

Il n’y a pas si longtemps, les mots couraient encore sur mon papier. C’étaient souvent de très étranges histoires. Des rois fous livrant la guerre à des hordes de fourmis, des châteaux baroques mouvants, des centenaires lubriques faisant l’amour avec la Mort, des villes-mirages, des petites filles romantiques… Un univers dément que seul pouvait concevoir un adolescent attardé et pervers. Une dimension dans l’absurde, l’atrocité, le désespoir et l’imbécillité qui frappait mon entourage. Je ne terminais jamais mes rêveries. Imparfaites, désarticulées, elles dorment dans mes vieux tiroirs, semblables à des poupées défraîchies qui conservent le charme insolite d’un autre temps.  C’est avec tendresse, avec nostalgie, que je me souviens de mon dernier personnage, de mes dernières lignes insensées ; de ce roi en carton-pâte, si mélodramatique, qui s’enfonça un beau jour dans la mer, son petit chat sur les épaules, riant de toutes ses forces avant de rencontrer la mort, laissant derrière lui un royaume désert et éteint qui n’avait probablement jamais existé. Il incarnait pour moi cette beauté ineffable de la morbidité qui m’avait poursuivi toute mon adolescence durant. Oui, je me souviens de ces dernières lignes car, pour la dernière fois, ma folie venait de s’exprimer. Quelques mois après avoir noyé mon roi dément, je reçus en plein estomac le coup de poing de Mai 68. En plein esprit, devrais-je dire. Car, depuis, chaque fois que je m’installe devant une page vierge, tentant de redonner vie à mes anciennes hantises, je suis contraint d’abandonner la partie, plusieurs heures après, las, écœuré de ne plus pouvoir rebander mon imagination. Je comprends pourquoi les intellectuels, les artistes ne s’entendent que fort imparfaitement avec les révolutions ; pourquoi aussi, ils peuvent être nuisibles et méritent persécution. Pourquoi entre eux et la révolution, il ne peut être question que d’amour-haine, de passion énorme où s’entrechoquent l’irrésistible désir de se donner tout entier et la rancœur de devoir abandonner quelque chose qui leur était précieux, -vital ; pourquoi les artistes seront toujours d’éternels déclassés, tiraillés par les remords, étouffés sous les contradictions insolubles. Tout cela, je le comprends chaque fois que je me penche, impuissant, stérile comme une vieille femme, sur une feuille de papier qui m’aguiche par sa virginité. 

Car cette impuissance date de mai 68. Depuis, je sais que si jamais je retrouve la faculté d’écrire, tout ce que je pourrais composer ne sera que banal, anodin. Sans doute moins imparfait, plus mûr, mais dénué de toute poésie, de tout souffle infantile, – à mille lieues du bruit et de la fureur du génie. Désormais je m’essaie au raisonnement, à la réflexion pour lesquels je semblais avoir si peu de dons. A la prudence, au tact, à la délicatesse. Dans cette direction contraire à ma nature, je puis faillir. Même dans ce qui ne sera qu’un long constat d’impuissance. M’y résignerais-je ? Il se peut alors que je veuille forcer le choix. Retomber dans le passé, redonner vie à de vieux jouets ou me clore dans le silence, pour toujours. Car, pour moi, il n’est point d’autre alternative. Lorsque je considère cette nouvelle entité que nous proposent les camarades chinois, « Culture prolétarienne », lorsque je songe à ses exigences draconiennes, je n’entrevois que ténèbres. Souvent ai-je été tenté d’écrire sur une feuille, en guise d’essai expérimental : « Tchang labourait son champ ». C’était un début-type d’un roman ou d’une nouvelle qui promettait d’être révolutionnaire. Je voyais Tchang, paysan chinois, dévoué à la pensée de Mao Tsé Toung, maniant la charrue en chantant, par une belle matinée ensoleillée. Je mettais en scène un personnage auquel je n’avais jamais donné de dimensions littéraires jusque là. C’était un excellent exercice que je m’imposais, désireux de savoir s’il pouvait exister une littérature prolétarienne digne de ce nom. Je concevais parfaitement bien que la littérature devait se libérer une fois pour toutes de tous ces héros bourgeois qui s’éternisaient de siècles en siècles ; que la vie d’un paysan ou d’un ouvrier pouvait être beaucoup plus intéressante que celle d’un intellectuel déraciné, traînant son désespoir infantile de café en café. Je pensais que les écrivains devaient désormais se mettre au service du peuple, se pencher sur leur existence et leurs problèmes. Voilà comment naquit en moi l’image de ce paysan chinois que je cherchai un beau jour à transcrire, tout de go, sans même vraiment le connaître. Simplement pour sortir de mon système de pensée bourgeois. 

« Tchang labourait son champ… » Et, malgré moi, spontanément, jaillirent ces deux autres mots : « … lorsque soudain… » Premier aveu de fuite. Je venais de planter le décor, de mettre en scène un paysan, de représenter son acte. Je savais que je pouvais en rester là, continuer sur la même ligne, décrire dans les menus détails le labourage du champ, la joie du paysan à se sentir libre, son exaltation à l’égard de Mao. D’abord parce que je ne connaissais pas assez l’existence d’un agriculteur ; puis, surtout, et je crois que c’est là le handicap majeur de tout écrivain confronté avec la Révolution, parce que je ne pouvais exprimer le bonheur. Il fallait que quelque chose arrivât. Et, ce « lorsque soudain… » s’élança sur le papier, point de rupture qui me permettait de passer à un autre niveau de la réalité, plus menaçant et par là même plus aisément descriptible. 

Je pouvais imaginer la suite. Cela ne me posait plus de problèmes. Tchang avait pu voir dans le ciel un avion américain ou un homme tenter de violenter une femme. N’importe quel écrivain doué aurait pu écrire un très bon livre sur ce sujet. Pourquoi ? La réponse me semblait inquiétante. Parce qu’une contradiction était née, parce qu’une lutte entre le Bien, représenté par le paysan chinois, et le Mal introduit par mon « lorsque soudain » s’était nouée. Une lutte. Depuis que l’homme écrit, c’est toujours resté le grand thème de son œuvre, la source d’inspiration par excellence. Le combat, quel qu’il soit, est ce qui pousse un homme à écrire. La littérature est larmoyante et révoltée par essence. Les plaintes, les hantises, les contradictions engendrent les mots et les belles phrases. Mais lorsque les contradictions s’évanouissent ? Y-a-t-il jamais eu une œuvre géniale qui ne fût qu’un long hymne de joie, clair et pur, dénué de toute arrière-pensée ? Je ne crois point. On peut célébrer les « lendemains qui chantent ». Mais, précisément parce que ce ne sont encore que des lendemains et que, dans le combat d’un peuple pour les gagner, il est encore quelque chose de sauvage, de douloureux, d’amer qui puisse être décrit avec génie. Mais, lorsque le présent chantera, que se passera-t-il ? Ce « lorsque soudain… » ne pourra plus être. Plus de fuite, plus de refuge dans un éventuel combat. Et j’ai bien peur que si les hommes parviennent un jour à devenir véritablement heureux, s’ils atteignent enfin la terre promise du communisme, la littérature sera alors bien terne, uniforme, privée comme elle le sera du feu fécondant des contradictions ; ou pis, qu’elle n’existera plus, qu’elle se sera éteinte en même temps que l’Etat.  Ce qui serait logique, puisque dans l’optique des Chinois, la littérature est devenue une arme politique au service du prolétariat. Pourrait-il se produire, au sein de cette nouvelle société, un retour à la littérature telle que les intellectuels l’entendent ? Une fois la guerre, la Révolution achevées ? Je ne pense pas. On écrit lorsque la vie vous laisse insatisfait. Mais si d’aventure l’homme embrasse enfin la vraie Vie, il préfèrera la vivre au jour le jour, physiquement, spontanément, plutôt que de la transcrire. Mais pour ma part, sans même envisager ce que sera la culture en une société communiste, je sens que je ne puis servir cette grande idée lancée par les Chinois, la Culture Prolétarienne. Prisonnier de ma classe, me délivrant avec peine de ses chaînes, je ne sens pas vivre en moi l’image de Tchang, paysan chinois, pas plus que celle, moins éloignée, de Dupond, ouvrier chez Citroën. Je suis plus proche de mon roi se noyant dans la mer, son petit chat sur les épaules, même si ce personnage possède un pied dans le monde du rêve et l’autre dans celui de la féodalité, tous deux mondes qui ne peuvent servir la cause révolutionnaire. Et j’en souffre profondément. 

(à suivre) 

MAI 68 (17 et fin)

Il y eut encore quelques manifestions violentes en juin. Prisonnier dans le bureau de poste à trier le courrier, je trépignais sur place de ne pas pouvoir m’y rendre. Je n’ai sans doute rien manqué. Manifs du désespoir seulement, très équivoques, infiltrées de partout, provocateurs à la clé, un classique des périodes pré-électorales. Puis, inéluctable, la prise de ce radeau glauque et pourri qu’était devenue la Sorbonne par les forces de l’ordre, en ce dimanche 16 juin. Ce même jour j’écrivais dans mon journal intime : « Encadrée par la police, protégée par des meurtriers casqués, la Légalité est entrée dans la Sorbonne, premier pas d’une profanation, et, silencieusement, à l’ombre des portails maintenant clos aux étudiants et au peuple, elle travaille à la restauration de l’ancien temps des morts et des privilèges, foule à ses pieds avec une joie sordide les drapeaux rouges et efface des murs les slogans oniriques de la révolte. Notre dernier bastion, notre ultime boîte aux illusions, ne sont plus. L’Histoire reprend ses droits, nous arrache aux rêves et referme la boucle du cycle répressif. Voici que la crainte est redescendue dans nos rues : les hommes en noir, que nous avons appris à connaître depuis un mois et demi qu’ils nous traquent d’un point à l’autre de la capitale, ce troupeau uniforme qui descend lourdement des inquiétants fourgons aux cimes blanches, gardent notre ancienne citadelle. Il est défendu de rêver, à présent ; défendu de s’allonger au clair de lune sur l’escalier de la chapelle, en compagnie de son amie ; défendu de dormir d’un profond somme sur les bancs des amphithéâtres ; défendu de rêver à la chute de la société. Quelle tristesse. La Sorbonne n’est plus notre second domicile. Elle redeviendra la morne maison des morts-vivants, du parti de la pompeuse frilosité qu’elle fut toujours. Je reste incrédule. Il me faut voir et revoir les files des hommes casqués qui enserrent la Sorbonne pour finalement admettre que du doux songe nous sommes revenus dans le terne monde de la réalité. » 

On les préparait très sérieusement, les élections législatives. La politicaillerie, tous bords confondus, se relayait la parole à la télévision, un déluge de discours lénifiants afin de tranquilliser la nation. Et ce fut le traumatisme des résultats, le coup de bambou du 30 juin. Le raz de marée UDR, comme ils l’ont dit. Je suis resté prostré dans mon coin, consterné, n’en revenant pas. Le coup de grâce. Avec la canicule qui s’abattit sur  Paris les jours suivants, j’étais encore plus ramolli. Il était bien temps de partir en vacances, d’un peu oublier la défaite, de réfléchir, de tirer les leçons de toute cette grandiose histoire. La tornade éteinte, je pouvais au moins dénoter tous les changements qu’elle avait apportés en moi. Hormis des trucs extérieurs, très superficiels, et un ou deux raclages de conscience plus ou moins profonds, ce n’était pas lourd. Les événements passent. On croit à leur prodigieuse influence. En fait, tout recommence comme auparavant, la merde et tout. Les ouvriers sont toujours aussi exploités et les âmes spleenétiques. De sa vilaine nature, on ne se débarrasse pas facilement. Il faudrait des années et des années de knout et de tyrannie pour changer. Il reste évidemment le souvenir. Il conserve un peu les influences tant qu’il dure. Tant que la page du gros bouquin d’histoire hésite encore à se refermer dessus. 

Mai m’avait surpris en plein délire d’esthétisme. Politisé, je l’étais devenu quelques années auparavant, à la faveur de la guerre d’Algérie. Je m’étais alors endoctriné, instruit à la sauce marxiste version soviétique. Mais cela ne m’empêcha pas de bien rapidement installer la Chine dans un solide coin de mon cœur dès qu’elle commença à se rebeller, en 1963, contre la ligne idéologique dite révisionniste de l’Union soviétique. Je ne jurais plus que par Mao. Et davantage encore quand déferla la Révolution culturelle en 1966 ; j’étais vraiment au septième ciel.  Le reste, pour moi, c’était du minable. A vingt-deux ans, je n’avais jamais travaillé vraiment. Je clopinais dans de longues études, prenais des bains prolongés de culture qui ne risquaient pas de me coûter cher. Et j’étais un jeune homme de goût, cultivé et mélancolique comme tout, dégoûté de la vie avant même de l’avoir connue. Le bourgeois décadent sur lequel s’acharne toute révolution marxiste. Mai a été engendré par cette catégorie de bourgeois. Ce pourquoi les travailleurs et le Parti s’en méfièrent comme de la peste. Notre révolution ressemblait par trop à un accès d’humeur, à une toquade de jeune désœuvré, aux quatre cents coups d’une personne trop bien élevée. 

Quand Mai m’a surpris, j’avais le nez dans la culture juive, dans l’étude de l’hébreu. Tout juste si je ne tâtais pas de la Kabale. Une toquade comme une autre. Je devenais mystique, donc passablement dépolitisé. Je combinais tout cela avec les événements de Nanterre, les discours de Cohn-Bendit et la crainte des proches examens. Quand la politique vint me revisiter, elle emporta tout sur son passage. Du jour au lendemain, la littérature, qu’était-ce ? Connaissais plus. Je devenais incapable de m’intéresser à toutes ces belles phrases. Je reniais en bloc toute la culture. Je ne demandais plus que du réel, de l’historique, du social. Je ne pensais plus qu’aux nombreux frères en armes de Hanoï, de Tombouctou et de Pontoise. Du coup, je suis sorti de moi. Ma personne, mes jérémiades, mes lamentations, mon cœur en miettes, mes balbutiements romantiques, mon snobisme, ma culture, ma décadence, tout ce cinéma éclata. Ou crut éclater. Plus une seule ligne sur mes précieux petits états d’âme dans mon journal intime qui désormais faisait concurrence au Monde en devenant exclusivement politique. Mes relations amoureuses, à la dérive, elles aussi. Mon amie, à force de rester planquée chez elle, m’énervait et me décevait. Je me sentais équilibré, presque mûr et sorti de l’enfance. On sait comme il y eut peu d’entrées à l’asile psychiatrique en mai, et même une baisse accusée des suicides. Parce qu’enfin on pouvait parler et agir ; prendre des responsabilités, lutter pour sa liberté. Parce que la toute puissante société oppressive se desserrait. Une fois les patrons dehors, les autorités ligotées, tout va beaucoup mieux, comme dans les Saturnales. On a respiré largement en mai. 

Mais tout a fini par revenir en force, chez moi. La littérature, la libido obsédante, les dépravations, les jérémiades, la folie, la hargne, l’asphyxie d’un quotidien qui n’était pas à la hauteur de mes espérances, et surtout mon peu d’aptitude au bonheur. Seule la conscience politique est restée, mais je l’avais acquise bien avant mai 68.   Et vinrent les vacances vinrent avec leur goût sucré et charnel. Nous étions tous des rigolos à se payer de grandes vacances ensoleillées, comme ça, après les barricades, sans transition, sans aucun état d’âme ou si peu… Des  vacances en deux temps, pour moi. D’abord, en juillet, dans une station balnéaire assez chic sur le littoral belge, où m’avait accueilli ma grand-mère. Et loin de mon amie, je retrouvai dare-dare mon côté futile qui, à l’époque, coexistait avec ma gravité naturelle. Il y avait du dandy et du pilier de boîtes de nuit chasseur de filles dans mon personnage. J’avais un constant besoin de céder aux divertissements les plus frivoles, de m’adapter à la mode, de pactiser avec les imbéciles de la bourgeoisie friquée. Et, là, livré à moi-même, sur la côte belge, je m’en donnais à cœur joie, passant toutes mes nuits en boîte, accumulant les filles avec boulimie, trompant sans vergogne mon amie ; eh oui, car l’œil sévère de la Révolution ne pesait plus sur moi, on l’avait sacrément crevé, cet œil. Pour autant, je n’avais pas cessé de  lire consciencieusement la presse, c’était le temps de la répression blanche et à peine sournoise, la dissolution des groupes d’extrême-gauche, les interpellations, les renvois d’étrangers suspects hors du territoire, les facs investies par les flics, les examens se déroulant sous la protection des CRS, l’ORTF reprise en main, etc. 

Puis, dans un camp de vacances pour étudiants français et allemands sur la côte bretonne. En France, donc, où les CRS ne nous quittaient pas. Sur les plages, en maillot de bain, ballon à la main, radoucis, compréhensifs comme tout, avec un besoin frénétique de dialoguer avec nous. Le moment des retrouvailles ô combien émouvantes. Comme dans chaque guerre en les moments d’accalmie. « Nous, on vous aime bien au fond. Mais on doit obéir… » Ah ! L’âme humaine, si bonne, si pure, s’il n’y avait pas tous les méchants d’en haut… Tu parles ! La vieille rengaine fraternelle me laissait froid comme marbre. Je sais bien que, guerre ou pas guerre, l’homme ne peut pas voir en peinture son prochain. Parce qu’il a les jambes comme ça, parce qu’il a une bagnole comme ci, une femme comme ça, etc. Nous sommes tous des CRS en puissance. Eux au moins ont le courage de leurs convictions naturelles. Nous autres, avec l’éducation et les progrès bourgeois du XXème siècle, on masque toute cette crapulerie instinctive sous des mots et des attitudes chics. Mais collez-y un uniforme, un casque et une matraque et vous verrez ce dont nous sommes capables. En effet, notre CRS de service était bien moins rogue que les étudiants. Il avait même des attentions certaines. Il nous payait des pots et des cigarettes, et c’était autant de moins sur l’argent qu’il avait reçu en mai pour faire le sinistre zinzin dans les rues de Paris. 

Les étudiants, mieux vaut ne pas en parler. Un spectacle déplorable. Voleurs, stupides, mesquins, hypocrites, égoïstes, bruyants ! Toute la belle nature humaine qui ressortait en majesté. En vacances, on tombe le masque. On est tel qu’on est. Et le plus souvent, ce n’est pas joli à voir. Les étudiants français, en tout cas, car force est d’avouer que les étudiants allemands avaient sans conteste une autre classe. La preuve : comme il incombait aux étudiants d’animer toutes les soirées collectives, les Allemands avaient choisi de monter des spectacles hautement culturels, et les Français d’organiser des soirées dansantes avec une musique de merde et de grandes bouffes. Le côté jouisseur et festif du Français qui m’a toujours tapé sur les nerfs. De fil en aiguille, je me retrouvai toujours fourré chez les Allemands dont j’appréciais la conversation. Tout juste si les Français ne m’ont pas traité de collabo.  Pendant ces vacances, j’avais quand même réfléchi. C’était l’heure des bilans de Mai 68 à tire-larigot. La presse s’y était attelée ferme. Les raisons de notre échec. Une révolution était-elle possible en France ? Bien sûr que non. Et les communistes avaient sorti une brochure tirant les leçons de mai, bien pensée, bien raisonnée comme à leur habitude. Alors je devins réaliste. Il faisait beau, le soleil luisait, la terre continuait à tourner, les gens étaient aussi haïssables, le cycle des saisons nous emportait comme d’habitude, tout était normal, on dansait et copulait comme avant, rien n’avait changé, rien ne pouvait changer, en dépit de l’explosion printanière qui n’était plus qu’un souvenir. 

Et je me sentis glisser peu à peu et de nouveau du côté des communistes, les comptables de Révolution ! Ils n’avaient pas tout à fait tort, nous n’avions été  que des crétins idéalistes, de sombres demeurés, d’avoir ainsi pu croire une seule seconde à la vacance du pouvoir du pouvoir gaulliste, à laquelle je n’avais d’ailleurs jamais trop cru, moi-même. J’étais satisfait. Je pouvais en toute liberté revenir à mon dada habituel : la haine de mes condisciples, abrutis, incultes, dégénérés, etc. Cette détestation me dura un bout de temps. Et si je ne me suis pas inscrit au Parti communiste, c’est uniquement par dégoût de devoir me retrouver dans un groupe de gens, me doutant aussi qu’il n’était pas dans mes cordes de me transformer en militant exemplaire.  Les avais-je tellement bien connus en mai, lesdits étudiants ? Même pas. On dit que l’atmosphère était soudain devenue plus chaleureuse. Fraternité ! Egalité ! Chacun pouvait aborder qui il voulait ! Tout cela était bien superficiel, je dois avouer. A part  se lancer, au mieux, dans des palabres politiques stéréotypées, on n’avait pas grand-chose à se dire. Cela restait une fois de plus abstrait, cette formidable entente. Point de vue sentiments, zéro. Même une révolution ne suffit pas à démolir de fond en comble le mur de méfiance, d’incommunicabilité et de haine latente qui sépare deux êtres humains. Cela je l’ai bien senti. Tous ces manifestants que j’avais eu envie de serrer dans mes bras l’espace d’une minute, m’auraient sans doute exaspéré après quelques heures de conversation. Rouges ou pas rouges. J’ai connu des fascistes que j’aimais bien. Des « révolutionnaires » que je détestais. Les opinions, la façade sociale ne comptent pas pour moi. C’est le cœur qui prime, avant tout. 

Camarade ! par-ci, camarade ! par-là, mon œil ! Hormis les apparences, il n’y avait strictement rien entre nous tous. Comme toujours. Il faut forcer l’homme pour qu’il puisse s’entendre avec son prochain. J’ai toujours été désespéré, ne croyant à rien, en mon for intérieur. Pas anarchiste pour un sou, ne confondez pas. L’anarchisme, cette doctrine infantile qui implique précisément une niaise confiance illimitée en l’homme, n’a rien à voir avec mes convictions. Nihiliste, peut-être ? Mais la destruction systématique, tout aussi infantile et, de surcroît, teigneuse, ne sert à rien. Les hommes resteront toujours des loups. Vaut mieux tenter de les changer, les hommes, même si cela est voué à l’échec. C’est là mon idéal. Cet idéal qui m’a poussé à manifester en mai. Deux individus en moi. Celui qui sait que rien ne changera jamais ; celui qui, se refusant à tout fatalisme, veut quand même tenter l’essai, faire comme si. Cela donne une sacrée mixture de contradictions internes qui n’a pas fini de m’exaspérer et de dérouter tous mes proches. Point d’orgue : le 22 août 1968, l’Union soviétique intervient militairement en Tchécoslovaquie. Sans nul état d’âme, j’approuve, tout seul dans mon coin, et au grand effarement de mes proches, l’invasion de la glorieuse Armée rouge à Prague. Le communiqué de l’agence TASS me met tellement en joie qu’aussitôt je me remets à l’étude de la langue russe. Tandis que les groupes d’extrême-gauche, mes anciens compagnons de combat, défilent en criant en chœur avec les fascistes d’Occident : URSS SS ! 

                                                                                              1er trimestre 1969 

  

MAI 68 (16)

Jeudi 30 mai, seize heures trente. Tout le monde retient son souffle. Le cœur bat la chamade. Les sueurs froides nous viennent. Quitte ou double, de Gaulle ? Une voix de stentor hargneux nous secoue tous. Dès les premiers mots, on comprend. « Je ne me retirerai pas ». Avec sa légalité. Son mandat du peuple. Et même l’appel au bon peuple, dissolution de l’Assemblée nationale et invite à voter dans le bon sens, contre la menace de dictature et le communisme totalitaire. C’était du sérieux. Les accents de Thiers. Je m’affaissai presque en dessous de ma chaise. Il s’était réveillé, balayant tout sur son passage. Il était prêt à tout, le Général.  

La guerre civile ! s’écria le Mitterrand ravalé au rang de politicien au rancard par de Gaulle –ce qui lui allait d’ailleurs comme un gant. Les rouges et les blancs… La résistance glorieuse… Les barricades hérissées de canons. Les massacres en pagaille. Tu parles ! La débandade, plutôt. 

La baudruche de la révolution explosa. En quelques heures. La politicaillerie rentra dans sa tanière, enterra ses ambitions. Le Parti et les syndicats reprirent le dialogue avec le gouvernement. Et ce fut la grande marée des rats, des veaux, des fascistes, des droitistes de tous bords, la bouticaillerie et les concierges, les vieilles rombières, les minettes et les gravures de mode du Drugstore, les pédés monarchistes qui reconquirent le pavé pour de bon, comme ils l’avaient déjà fait sur les Champs-Elysées, à peine terminé le discours du grand Commandeur.  Tout ce que Paris comptait de plus vulgaire finalement, pauvres ou friqués. Avec en plus, comme encadrement, toute la pègre de la capitale, les gangsters, les tenanciers de bordels, les tueurs, les vendus, les barbouzes. Tout cela sous l’égide du drapeau tricolore et de la Marseillaise. Robespierre en mourut une seconde fois. Il n’y eut jamais victoire plus répugnante. Tous ceux qui s’étaient écrasés des semaines durant et que la voix du 30 mai venait de réveiller. Un réveil ignoble au diapason de leur long sommeil. Les commerçants se disputèrent la palme de cette ignominie. De leur grenier, ils ressortirent le tricolore des aïeuls pour le ficher à l’étalage. Ils rigolèrent grassement au nez des vaincus, se vengèrent en les servant moins bien. Pendant une semaine on ne cessa plus d’entendre les avertisseurs des bagnoles qui rythmaient d’anciens slogans de l’Algérie française. Les Champs-Elysées étaient devenus le fief de toute cette crapulerie.  Ils étaient aussi bas que les dames de Versailles qui frappaient de leurs ombrelles les prisonniers communards. Le même esprit revanchard oscillant entre le méprisable et le grotesque. 

Et c’était bien une guerre civile, mais en petit, larvée, latente, sans coups de feu ou presque. Des amitiés, des amours, des camaraderies se sont défaites, on ne se reconnaissait plus, on se méprisait, on changeait de trottoir lorsqu’on se voyait de loin. Comme celui-là qui m’aimait pourtant bien auparavant et qui, me rencontrant dans une rue d’Auteuil, me dit d’un ton mi-figue mi-raisin « Toi tel que je te connais, tu étais de ceux qui ont planté le drapeau rouge à la Sorbonne », et il avait tourné les talons, sans même attendre ma réponse. L’autre grand con avait aigri le climat avec son discours. Bel et bien exacerbé les divisions entre les gens qui n’avaient pas besoin de cela pour copieusement se détester. 

En réaction, je suis d’autant plus souvent allé à la Sorbonne qui restait occupée. Il me semblait vital de m’y retirer, sur cet ultime radeau, avec des gens de mes opinions. Notre dernier lopin de rêve, maintenant que la réalité encore plus terne qu’auparavant s’était emparée de l’existence. 

La grève se mourait. Les derniers bastions de Renault, Citroën, donnaient encore quelque espoir aux éternels optimistes. Les étudiants se raccrochaient aux restes avec ténacité. La vraie débandade qui cachait mal son nom. Je crois bien en avoir chialé lorsque j’ai senti que tout était fini, comme en ce jour où tout avait débuté, sauf que là c’étaient bien sûr des larmes d’affliction et non de joie. L’essence avait vaincu la révolution. Osera-t-on jamais écrire dans un manuel d’histoire une fin de révolution aussi grotesque et pitoyable ? Il avait suffi de libérer les pompes à essence pour que la France retrouve son sourire béat. Tout le monde repartait en weekend. Retrouvailles passionnées avec les bagnoles et la cambrousse. On ne tue pas aisément la société de consommation. 

Comme je savais les jours de la Sorbonne comptés, avec tous les CRS qui s’employaient à faire reprendre le travail, j’y ai passé une nuit entière, presque en signe d’adieu, alors que l’on sentait la fête pourrie, agonisante. Cette nuit blanche fut douce d’amertume et de mélancolie. J’ai parcouru sans fin tous les amphithéâtres qui puaient à crever la saleté corporelle où se réfugiaient les chômeurs, tout le lumpenprolétariat que nous avions accueilli en un superbe geste de générosité. La Sorbonne ressemblait à un gigantesque asile de clochards dans un quartier miséreux, elle était devenue enfin, après des siècles de prétentieuse platitude, humaine. Plus du tout la boîte de fils à papa, à bourgeois lamentables, mais la commune qui rassemblait toutes les classes sociales les plus déshéritées. Et quand je suis sorti de la Sorbonne, à l’aube, tout me parut bien désolant. 

C’était la vraie fin de la grève. De nouveau les gens retournaient à leur travail, requinqués pour mieux se faire entuber ; et la vision de ces premiers autobus auxquels nous n’étions plus habitués qui reprenaient soudain leur quotidien itinéraire, de ces métros désormais ouverts que de lourdes grilles avaient clos des semaines durant, m’enseignait brutalement que le rêve était consumé et que la réalité reprenait ses droits sur l’imagination. Tout était parti de la Sorbonne, tout finissait en ce même lieu. Ces couloirs sales, ces amphithéâtres sordides, ce drapeau rouge qui flottait au sommet de l’édifice, c’était le dernier, l’ultime bastion de notre grand songe, notre boîte à illusions, isolé au sein d’une société ennemie. La chute promettait d’être dure. Bientôt devait venir le temps ou l’Université redeviendrait une morne glacière pour privilégiés. On se demandait comment nous allions pouvoir endurer ce choc, s’en tirer sans dépression nerveuse. Vaincus, nous l’étions, malgré tous ceux qui n’y croyaient pas encore, qui ne se résignaient pas à lâcher le morceau, qui couraient dans tous les sens là où il restait encore des bribes de grève, chez Citroën, à Flins. Les lumières se rallumaient, salement. J’avais envie de rester dans mon lit, de dire merde à la société qui venait de me jeter son baquet d’eau glacée en pleine gueule ; mais il fallait se réveiller, tous ensemble. Et ne plus songer au rêve de ces quelques semaines de folie, sous peine d’être matraqués. 

Et c’est devenu de pis en pis. Bientôt tout le monde avait repris son travail, les irréductibles avaient été réduits. Moi aussi. A la poste, pour gagner mon argent des vacances. Signe que tout était redevenu normal. Il faisait beau, on pensait aux vacances, aux bains de soleil. A la poste, oui, dans un bureau tout près des Champs-Elysées. En réalité, mon tout premier vrai contact avec des travailleurs dont je partageais le quotidien. Fallait voir les bœufs que c’étaient. Je ne m’étais pas gêné pour évoquer le mois de mai, les grèves. Ils avaient fait grève, bien sûr. En ajoutant, d’un ton rigolard : « On n’a jamais autant joué à la belote ! » J’étais resté sans voix. Puis comme j’avais dû mettre en avant mon appartenance au mouvement gauchiste, tout juste s’ils n’avaient pas voulu me flanquer des baffes, à cause de toutes les bagnoles que nous avions incendiées. 

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