MAI 68 (7)

Le surlendemain, lundi 6 mai, l’UNEF nous avait donné rendez-vous à 9 heures devant la Sorbonne. Cohn-Bendit et sept de ses camarades y étaient convoqués par la commission disciplinaire à la suite de l’agitation à la fac de Nanterre. Dès neuf heures, les flics nous attendaient, au grand complet, dans leur tenue des dimanches combattifs, armés mais cravatés. Ils se serraient en rangs compacts aux alentours de la Sorbonne, et leurs corbillards mastocs ne cessaient plus d’arriver de partout, lourds de menaces. Nous n’étions qu’une centaine à cette heure si matinale. On a beau dire, l’étudiant se résigne difficilement à se lever tôt, même lorsqu’il s’agit de guerroyer. A la hauteur de la rue de l’Ecole de Médecine, les flics tentaient de nous encercler très benoîtement. Leurs regards se faisaient égrillards dès qu’ils apercevaient une fille bien roulée. Ils s’y voyaient déjà, en train de la violer à six, dans une partouze sadique. A l’angle de la rue Racine, le premier incident de la journée éclata. Pas plus de quelques secondes, le temps d’une matraque projetée sur le visage d’un étudiant. Un œil en moins. Pas grave. 

Et ils commencèrent à nonchalamment jeter des grenades lacrymogènes, comme ils auraient lancé des ballons d’enfant. C’était la première fois que je tâtais de la lacrymogène. Bon Dieu, c’était insupportable, son effet ; comme une livre de savon dans l’œil. En cas de charge des flics, j’étais foutu, titubant et aveuglé comme je l’étais. Mais ils ne chargèrent pas. Ce n’était qu’un avertissement. Ils se réservaient pour l’après-midi. Le boulevard était dégagé. Mais, place Edmond-Rostand, les fourgons s’accaparaient le terrain, à profusion. Cela promettait pour les heures à venir. Puis, comme il fallait bien veiller à remplir mon estomac, je suis parti déjeuner dans un troquet alentour. Le lendemain matin j’avais pourtant appris que, tandis que je m’étais octroyé une pause repas, des manifestations s’étaient poursuivies du côté du boulevard Raspail et de la rue d’Assas pour revenir au carrefour de l’Odéon. Mais bon, toutes ces manifs qui s’éparpillaient et se démembraient dans tous les sens au gré de la progression des flics, on pouvait finalement les choisir à la carte ou, carrément, en sortir selon son bon vouloir. 

Dans tout le quartier, de petits groupes d’étudiants circulaient, se transmettant les dernières nouvelles, se relayant également le mot d’ordre d’un rassemblement à la Halle aux Vins à 13 heures, auquel, l’estomac rassasié, je ne manquai pas d’obéir. A la Halle, surprise : nous étions nombreux, incroyablement nombreux. Le cortège s’ébranla. Je m’étais placé au troisième rang, dans un fol accès d’audace. Juste derrière les durs casqués et en battle dress. Je n’ai jamais aimé la foule, elle m’a toujours inspiré des envies de meurtre, que ce soit dans les grands magasins ou dans le métro aux heures de pointe. Mais là, c’était différent. J’aimais ce grand rassemblement mû par un idéal. Je me sentais proche de mes voisins inconnus. Comme le dit le poncif, l’action rapproche les hommes les uns des autres. Et j’en sentais maintenant toute la véracité. 

En signe de dérision, nous avons lancé tous en chœur les slogans « Une dizaine d’enragés ! » et « Nous sommes un groupuscule », ces épithètes dont le gouvernement et la presse nous avaient qualifiés ; désignant du doigt les milliers et les milliers que nous étions à défiler sur le pavé. Car nous n’en revenions pas de nous retrouver, contre toute attente, si nombreux. Nous ne cessions pas de nous retourner pour mieux évaluer la foule, de sauter en l’air pour avoir une vue d’ensemble et nous retombions sur nos pieds, ivres d’exultation. 

Quittant la rive gauche, nous atteignîmes la Préfecture de police. Huées bien senties pour ces salauds de flics, ces minables employés qui graissaient les rouages les plus infects de la société répressive. Et nous voici sur la rive droite, hors de notre fief d’étudiants, boulevard Sébastopol. Nous entamions notre Longue Marche. Délire des grandeurs dans nos cervelles échauffées. Peu avant, je m’étais surpris à évoquer le souvenir de l’Occupation, de la Résistance contre les troupes allemandes. Nous semions dans tout Paris la bonne parole. Aux balcons des entreprises, les employés nous regardaient, nous souriaient. Au coin des rues des Halles, quelques prostituées impassibles, plutôt réprobatrices, toujours réactionnaires en puissance, souvent fidèles indicatrices ; n’ignorant pas  qu’un régime communiste les enverrait au vrai boulot. Rue Etienne-Marcel. Un drapeau FNL flottait à un balcon. Tonnerre d’applaudissements. Place des Victoires. Un moment de valse hésitation. Un peu ridicules, nous avons tourné en rond, autour de la statue de Louis XIV. Protestations. Dans le ciel, un hélicoptère de la police nous surveillait. Puis nous galopâmes à la japonaise en scandant « Hop ! Hop ! », cela faisait un peu crétin selon moi. Avenue de l’Opéra, le Palais Royal. Pas l’ombre d’un incident, pas un car de flic en vue. Une atmosphère résolument bon enfant, encore moins agressive qu’un monôme du bac.  

Retour sur la rive gauche. Avions-nous déjà la nostalgie du quartier Latin ? Boulevard Saint-Germain, à hauteur du Flore et du Drugstore. Nous hurlions l’Internationale, je m’époumonai à la chanter avec un plaisir inouï, galvanisé  par une mauvaise hargne à l’encontre de tous les petits pédés du Flore et des minettes du Drugstore que j’avais pourtant côtoyés un an auparavant dans une crise de snobisme aigu. C’était à l’époque où je lisais régulièrement Elle et Minute, où tout ce monde de pacotille et de dégénérés de la société de consommation me fascinait. 

Carrefour Saint-Germain Saint-Michel. Les rires se figèrent. Traits tendus. Ils nous attendaient, les flics tout vêtus de noir, barrant le Boul’mich’. CRS SS ! avons-nous tous gueulés en chœur. Là aussi je me suis époumoné. Il me semblait que, tout au long de cette grande promenade parisienne, je me vidais de toutes mes haines et rancœurs. Au souvenir de l’incident du matin, de l’œil bousillé par une matraque voltigeuse ; en prévision de tous les autres accrochages à venir. L’humeur avait changé, tout à coup, au seul vu de l’ennemi. On savait désormais l’affrontement inévitable. Evitant la police, nous nous sommes retrouvés au carrefour de la rue Saint-Jacques et de la rue Du Sommerard. Encore les flics qui nous barraient l’accès à la Sorbonne. Je me trouvais toujours au troisième rang. Il y eut un flottement. Cela se comprenait avec ce qui nous attendait en face de nous. Ils étaient là, les uns carrément méchants et renfrognés, les autres souriant, avec un air supérieur, un tantinet de sadisme aux commissures de la bouche, apparemment prêts à en découdre. La matraque leur démangeait. Derrière nous, ça bousculait, ça gueulait les appels à la charge. « A la Sorbonne ! » criaient-ils, nous poussant carrément vers la flicaille. Moi, la maudite trouille a commencé à me saisir. J’avais les jambes qui tremblaient, la sueur qui dégoulinait, j’étouffais de chaleur dans mon caban de combat. Je me voyais déjà raide mort sur le pavé, piétiné par les flics, j’étais en bonne position pour. Mais, tiraillé par deux sentiments, invariablement les mêmes, qui ne me lâchèrent plus durant toutes les autres manifestations : foncer, attaquer, charger héroïquement, quitte à me retrouver à l’hôpital ou au cimetière ; mais aussi, reculer, foutre le camp pour aller me terrer sous un lit. Ce qui explique que, grosso modo, je n’ai jamais fait ni l’un ni l’autre, me contentant de faire acte de présence, mû autant par le devoir que par la curiosité, ni héroïque ni couard. 

Et soudain les flics chargèrent. Horrifié, je vis les matraques s’élever dans l’air et brutalement retomber sur les premiers rangs devant moi. Panique générale, mieux valait ne pas insister. Débandade sur la gauche, rue Du Sommerard. Dans notre fuite échevelée, nous escaladions les bagnoles, nous nous bousculions, et les grenades claquaient à nos pieds. Le visage me brûlait, j’avais la sensation de prendre feu. Nous avons échoué sur le boulevard Saint-Germain, à deux pas de la place Maubert. Les flics formaient une masse sombre à cent mètres de nous. Les nuages de fumée dégagés par les grenades donnaient un côté fantastique, irréel au spectacle. 

La bataille débutait, la toute première vraie bataille de mai 68. Nous arrachions des grilles d’arbre sans trop savoir quoi en faire. Certains poussaient des bagnoles en travers de la chaussée. D’autres arrachaient des pavés. Dans le ciel, les lueurs rouges des grenades voltigeaient et retombaient sur nous ; on m’apprit que leurs éclats pouvaient grièvement blesser. Je n’en avais pas connaissance jusque-là. Et cela m’a évidemment refroidi. Les flics s’approchaient lentement, en rangs compacts, comme la forêt dans Macbeth. C’en était beau, très esthétique. Des manifestants les assaillaient, les harcelaient, plus courageux que moi qui me tenais prudemment à l’arrière du front. Des appels à la dispersion fusèrent enfin. Seuls quelques isolés lançaient encore des projectiles en échange desquels ils recevaient des grenades. J’ai alors quitté les lieux, à Jussieu, ne demandant pas mon reste. Dans le métro, les gaz lacrymogènes faisaient à la fois pleurer et rigoler les gens. 

Un autre rassemblement était prévu place Denfert-Rochereau, à 18 heures 30, je le savais. Au lieu de m’y rendre, j’étais allé passer un moment chez ma petite amie. C’était drôle comme je pensais toujours à elle, même face aux flics en pleine bagarre ; comme le souvenir de mes engueulades avec elle –parce qu’à cette époque troublée, j’étais surexcité et irritable- me torturait, m’obsédait sans trêve, alors même que je me trouvais en plein champ de bataille. Je ne pouvais me détacher d’elle, quitte à la tyranniser chaque fois que je la rencontrais, l’accusant d’être une petite bourgeoise timorée. Elle me brûlait autant que les gaz des grenades, m’assourdissait autant que le tintamarre des explosions. Je crois bien que c’était ça, l’amour. Ou, du moins, cela y ressemblait furieusement. Et ce jour-là, bien plus dramatique que le 3 mai, j’avais une fois de plus déserté pour aller retrouver mon amie alors que les autres se battaient encore. Je m’en voulais un peu, de ce dilettantisme. Un peu seulement. Je ne me prenais pas pour un Lénine. 

Cela m’a permis de voir Alain Peyrefitte, ministre de l’éducation nationale, à la télévision, bien installé dans son fauteuil, l’homme de la situation, nous déclarant de son ton affecté que tout allait bien somme toute, qu’il ne fallait pas s’en faire. Le gouvernement n’abandonnait toujours pas son sublime optimisme. Il me donnait envie de vomir, celui-là, cette nouille pateline qui devait visiblement se branler les méninges pour nous balancer deux ou trois poncifs anesthésiants. 

Quand je suis rentré chez moi, ma mère m’a déclaré : « Ce dont manquent les étudiants, c’est de défoulement sexuel. » Faisait-elle écho à de récentes revendications d’étudiants qui se plaignaient des règlements en vigueur dans les cités universitaires où étaient proscrites les visites des garçons chez les filles, et inversement ? Mais, quoi qu’il en fût, la majorité des étudiants habitaient chez papa et maman. A la décharge de ma mère, elle devait, ultérieurement, se départir de ce jugement péremptoire. Quant à mon père, il était revenu de Saint-Germain-des-Prés, et, sans doute rien que pour me contredire, il soutenait, un peu comme Peyrefitte, que la manifestation avait été bon enfant, que les flics n’avaient pas envie de cogner, et même qu’ils tremblaient de peur devant les étudiants… Un  rien léger de sa part. Le bilan de cette manifestation fut de l’ordre de 850 blessés. Mais bon, mes parents avaient vécu la guerre, de surcroît en tant que Juifs, et nos premiers faits d’armes devaient leur paraître assez dérisoires. 

 


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