MAI 68 (8)

Tout cela ne m’a pas pour autant empêché de m’octroyer un petit congé, le lendemain et le surlendemain du 6 mai, manifs ou non, pour me rendre au cinéma et au concert. Je n’avais d’ailleurs pas manqué grand-chose. J’avais même coupé à une interminable marche d’étudiants de 30 km à travers Paris qu’aucun accrochage n’avait ponctué, hormis le soir sur les Champs-Elysées où des types avaient pissé sur la tombe du Soldat inconnu, ce qui était plutôt marrant. Par ailleurs, le ministre de l’éducation nationale avait annoncé la réouverture de la Sorbonne. Toutefois, quand bien même la situation avait l’air de s’apaiser, j’avais regardé le film et écouté le concert très distraitement, comme de travers, et à contrecœur. En réalité, c’était pour mon amie que j’avais accepté de me cultiver un peu l’esprit au mépris d’un militantisme qui n’était pourtant pas forcené chez moi. La culture, j’y ai toujours attaché une importance excessive, je l’aime, j’en bouffe chaque jour chaque nuit comme d’autres baisent, et le concert de Yehudi Menuhin accompagné de sa sœur, je l’avais attendu semaine après semaine avec impatience. Mais, en ce soir de mai 68, lui et son violon, m’étaient apparus quelque peu déplacés dans le contexte, presque ridicules, voire indécents. 

La Sorbonne ne rouvrait toujours pas ses portes cependant, et il y avait tout autant de flicaille au quartier Latin, malgré les promesses du gouvernement que l’on imaginait se tâter des heures pour s’arracher la moindre décision. Les flics, je n’avais finalement rien contre, hormis mes principes moraux qui ont toujours été vacillants. Leur présence alourdissait l’atmosphère du quartier, donnait un air soucieux et vaguement inquiet aux passants. Et toute la frivolité, le zeste de vulgarité, l’ambiance de foire inhérents au Boul’mich’ avaient disparu, au seul vu de cet impressionnant déploiement de fourgons de police qui évoquaient immanquablement un état de siège digne d’une dictature. Je ne déteste pas le tragique : cela rend l’être humain un peu moins niais. Ce pourquoi les mots d’ordre qui furent ceux de la grande nuit des barricades du 10 mai, trouvèrent en moi un écho bien équivoque. Une fois les flics hors du quartier Latin, la Sorbonne libérée, les manifestants du 6 mai relâchés, tout recommencerait comme auparavant sur le boulevard avec les faces hilares et épanouies des passants ; la joie forcée des soirs de sortie, les tapes au cul, les embrassades, les gueulements, le jaillissement des bocks de bière, tout ce que je détestais, le relâchement de l’homme absorbé par sa soif de plaisir, l’épicurisme à la petite semaine. Pas pour rien que j’adulais à ce point la révolution culturelle chinoise. Pourquoi allais-je alors manifester ? Pour le plaisir de la casse, pour voir des gens pleurer dès lors que je ne supportais pas leur rire ? Cela m’aurait ressemblé, mais non. En fait, je haïssais le gouvernement et de Gaulle, et je ne souhaitais qu’une seule chose, très sincèrement : leur chute brutale. J’ignore si, dès le début de ce mois de mai, cette perspective éminemment politique trottait dans la tête des meneurs du mouvement, ou du tout venant des manifestants  avec lesquels je n’avais d’ailleurs jamais échangé autre chose que quelques mots ponctuels et anodins ; mais, en tout cas, cette arrière-pensée était d’ores et déjà vraiment en moi. 

Cette manif du 10 mai, nous la savions tous décisive, et l’on s’y préparait comme à la guerre, d’un côté comme de l’autre. Dès 15 heures, les flics commençaient à soigneusement quadriller le quartier. Parmi tous ces CRS et gendarmes mobiles, j’en aperçus un, de mon âge ou même plus jeune. Le pauvre bougre ! Fallait-il avoir du moral pour aller casser la gueule à de jeunes étudiants lorsque l’on était aussi inexpérimenté, inapte et innocent qu’eux. On avait encore dû le chercher au fin fond de sa cambrousse, celui-là, lui faire miroiter je ne sais quelle promotion ou riche avenir. Du côté des étudiants, on s’armait également, avec les moyens du bord. Le matin, nous sommes tous allés acheter bien sagement notre petit citron chez l’épicier d’en face et du bicarbonate de soude ou des cachets de Rhumycine chez le pharmacien. Tout cela était censé nous protéger des effets des gaz lacrymogènes. On se ravitaillait également en foulards, en morceaux de toile, et les plus malins se procuraient des lunettes sous-marines. Cette panoplie nous donnait l’air d’une étrange armée hétéroclite d’échappés de Sainte-Anne qui jouait son Austerlitz dans les jardins de l’asile. Dans le courant de l’après-midi, je passai à la bibliothèque Sainte-Geneviève pour constater qu’il y en avait qui ne changeraient jamais. Ca prétendait bûcher ferme, malgré les circonstances. Sainte-Geneviève, cela me faisait un peu la même impression que Nanterre. Je crois même que c’était pire, j’ai failli y devenir fou ou malade des poumons à respirer cette puanteur de livres moisis et de transpiration d’étudiants modèles et pas lavés qui mijotaient dans leur jus rance à peine dilué de culture. Comme fabrique de saucissons érudits, on ne trouvait pas mieux dans le genre. J’avais envie de hurler pour les réveiller tous, mais cinq minutes après, la torpeur engourdissait mes sens, et je me retrouvais paf et schlaf, kaput et sonné, croulant sous la table alors que les autres continuaient de coïter avec leurs bouquins. Et, en pleine période de surexcitation politique, je détestai d’autant plus la vision de ce troupeau de ruminants qui s’obstinait à planer hors du temps, hors de leur époque. Les bons éléments de la société. 


Archive pour 4 octobre, 2008

MAI 68 (8)

Tout cela ne m’a pas pour autant empêché de m’octroyer un petit congé, le lendemain et le surlendemain du 6 mai, manifs ou non, pour me rendre au cinéma et au concert. Je n’avais d’ailleurs pas manqué grand-chose. J’avais même coupé à une interminable marche d’étudiants de 30 km à travers Paris qu’aucun accrochage n’avait ponctué, hormis le soir sur les Champs-Elysées où des types avaient pissé sur la tombe du Soldat inconnu, ce qui était plutôt marrant. Par ailleurs, le ministre de l’éducation nationale avait annoncé la réouverture de la Sorbonne. Toutefois, quand bien même la situation avait l’air de s’apaiser, j’avais regardé le film et écouté le concert très distraitement, comme de travers, et à contrecœur. En réalité, c’était pour mon amie que j’avais accepté de me cultiver un peu l’esprit au mépris d’un militantisme qui n’était pourtant pas forcené chez moi. La culture, j’y ai toujours attaché une importance excessive, je l’aime, j’en bouffe chaque jour chaque nuit comme d’autres baisent, et le concert de Yehudi Menuhin accompagné de sa sœur, je l’avais attendu semaine après semaine avec impatience. Mais, en ce soir de mai 68, lui et son violon, m’étaient apparus quelque peu déplacés dans le contexte, presque ridicules, voire indécents. 

La Sorbonne ne rouvrait toujours pas ses portes cependant, et il y avait tout autant de flicaille au quartier Latin, malgré les promesses du gouvernement que l’on imaginait se tâter des heures pour s’arracher la moindre décision. Les flics, je n’avais finalement rien contre, hormis mes principes moraux qui ont toujours été vacillants. Leur présence alourdissait l’atmosphère du quartier, donnait un air soucieux et vaguement inquiet aux passants. Et toute la frivolité, le zeste de vulgarité, l’ambiance de foire inhérents au Boul’mich’ avaient disparu, au seul vu de cet impressionnant déploiement de fourgons de police qui évoquaient immanquablement un état de siège digne d’une dictature. Je ne déteste pas le tragique : cela rend l’être humain un peu moins niais. Ce pourquoi les mots d’ordre qui furent ceux de la grande nuit des barricades du 10 mai, trouvèrent en moi un écho bien équivoque. Une fois les flics hors du quartier Latin, la Sorbonne libérée, les manifestants du 6 mai relâchés, tout recommencerait comme auparavant sur le boulevard avec les faces hilares et épanouies des passants ; la joie forcée des soirs de sortie, les tapes au cul, les embrassades, les gueulements, le jaillissement des bocks de bière, tout ce que je détestais, le relâchement de l’homme absorbé par sa soif de plaisir, l’épicurisme à la petite semaine. Pas pour rien que j’adulais à ce point la révolution culturelle chinoise. Pourquoi allais-je alors manifester ? Pour le plaisir de la casse, pour voir des gens pleurer dès lors que je ne supportais pas leur rire ? Cela m’aurait ressemblé, mais non. En fait, je haïssais le gouvernement et de Gaulle, et je ne souhaitais qu’une seule chose, très sincèrement : leur chute brutale. J’ignore si, dès le début de ce mois de mai, cette perspective éminemment politique trottait dans la tête des meneurs du mouvement, ou du tout venant des manifestants  avec lesquels je n’avais d’ailleurs jamais échangé autre chose que quelques mots ponctuels et anodins ; mais, en tout cas, cette arrière-pensée était d’ores et déjà vraiment en moi. 

Cette manif du 10 mai, nous la savions tous décisive, et l’on s’y préparait comme à la guerre, d’un côté comme de l’autre. Dès 15 heures, les flics commençaient à soigneusement quadriller le quartier. Parmi tous ces CRS et gendarmes mobiles, j’en aperçus un, de mon âge ou même plus jeune. Le pauvre bougre ! Fallait-il avoir du moral pour aller casser la gueule à de jeunes étudiants lorsque l’on était aussi inexpérimenté, inapte et innocent qu’eux. On avait encore dû le chercher au fin fond de sa cambrousse, celui-là, lui faire miroiter je ne sais quelle promotion ou riche avenir. Du côté des étudiants, on s’armait également, avec les moyens du bord. Le matin, nous sommes tous allés acheter bien sagement notre petit citron chez l’épicier d’en face et du bicarbonate de soude ou des cachets de Rhumycine chez le pharmacien. Tout cela était censé nous protéger des effets des gaz lacrymogènes. On se ravitaillait également en foulards, en morceaux de toile, et les plus malins se procuraient des lunettes sous-marines. Cette panoplie nous donnait l’air d’une étrange armée hétéroclite d’échappés de Sainte-Anne qui jouait son Austerlitz dans les jardins de l’asile. Dans le courant de l’après-midi, je passai à la bibliothèque Sainte-Geneviève pour constater qu’il y en avait qui ne changeraient jamais. Ca prétendait bûcher ferme, malgré les circonstances. Sainte-Geneviève, cela me faisait un peu la même impression que Nanterre. Je crois même que c’était pire, j’ai failli y devenir fou ou malade des poumons à respirer cette puanteur de livres moisis et de transpiration d’étudiants modèles et pas lavés qui mijotaient dans leur jus rance à peine dilué de culture. Comme fabrique de saucissons érudits, on ne trouvait pas mieux dans le genre. J’avais envie de hurler pour les réveiller tous, mais cinq minutes après, la torpeur engourdissait mes sens, et je me retrouvais paf et schlaf, kaput et sonné, croulant sous la table alors que les autres continuaient de coïter avec leurs bouquins. Et, en pleine période de surexcitation politique, je détestai d’autant plus la vision de ce troupeau de ruminants qui s’obstinait à planer hors du temps, hors de leur époque. Les bons éléments de la société. 

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