MAI 68 (9)

A 20 heures, je me suis retrouvé enfermé dans le quartier Latin, comme tous mes camarades, au terme du cortège qui venait de Denfert-Rochereau. On n’avait jamais vu autant de cognes qui barraient systématiquement tous les accès à la Sorbonne. C’est dire qu’ils y tenaient, à leur institution nationale. Je la leur aurais bien laissée, à vrai dire, mais ce n’était pas le moment de l’avouer. Il y eut un temps d’hésitation, encerclés comme nous l’étions, où nous nous sentîmes paumés, un peu cons en définitive. Les rangs se défaisaient, et de petits groupes de discussion se formaient tout le long du boulevard Saint-Michel, alors que la nuit tombait, très printanière ; certains en profitaient pour draguer, les jolies filles ne manquaient pas. Puis, soudain, des types se sont affairés à fiévreusement dépaver la chaussée, apparemment des manifestants comme nous, mais bien plus déterminés à en découdre et comme jaillis de nulle part. Qui étaient donc ces prompts stratèges, beaucoup d’entre nous s’interrogeaient. On les regardait avec scepticisme et étonnement. Ils allaient vite en besogne, les pavés arrachés se multipliaient comme des petits pains. Mais bon, je n’ai pas vérifié leur identité et ne me suis pas demandé s’il s’agissait de copains des flics ou d’envoyés de Pékin. J’ai accepté le jeu avec compréhension, il me semblait en effet nécessaire de se défendre en prévision de la raclée que nous promettaient les sales gueules des cognes. Et tout le monde a fini par suivre, l’instinct moutonnier de la foule reprenant le dessus ; nous nous sommes transformés en un clin d’œil en ouvriers de chantier. Entretemps, Cohn-Bendit nous avait annoncé qu’il fallait maintenant occuper le quartier Latin, pacifiquement, sans provoquer les flics, toute la nuit, et le lendemain s’il le fallait. A partir de ce moment-là, tout est devenu très beau. Quand on tient un but, ça ranime, ça réchauffe le cœur. Et nous étions tous en proie à une intense exaltation. Il était à nous, ce quartier Latin, rien qu’à nous, malgré toute cette flicaille qui nous encerclait. C’était devenu, l’espace d’une nuit, notre ville, notre citadelle bien-aimée, notre songe émouvant que nous bâtissions pierre après pierre pour jeter un défi à tous ceux qui voulaient nous l’arracher. Nous avions beau vivre sous l’épée de Damoclès d’un brutal assaut de la police, nous nous sentions libres comme jamais nous ne l’avions été dans notre existence. Le jardin d’Eden nous revenait, avec sa prime innocence, quel émerveillement ! Jamais je ne l’avais vu ainsi, ce Boul’mich’, moi qui le détestait tant parce qu’il empestait la connerie des jours de fête, les libations stériles, l’oppression de la foule dite bon enfant, toute la bêtise du troupeau humain. C’est qu’il changea du tout au tout, ce quartier Latin durant le joli règne de mai, et cette métamorphose commença bel et bien cette nuit-là. C’était mieux que la messe de minuit à Noël, on communiait par-dessus les pavés, prêts à nous embrasser tellement nous étions heureux de nous retrouver tous ensemble, gorgés d’idéalisme, bourrés de foi. Il faut dire aussi que c’était une belle nuit, comme le printemps en fabrique de temps en temps, douce et cristalline, qui donnait au quartier une allure estivale de petite ville du Midi, une ambiance de vacances, avec la vulgarité en moins. Mais nous travaillions dur. Comme des castors. Cela nous rendait encore plus exaltés. Nous extirpions les pavés, les faisant passer à la chaîne, nous les couvions du regard comme s’ils étaient de gros gâteaux au chocolat, et elles montaient, elles montaient, les barricades ! Je réalisais avec difficulté, cependant, je devais me pincer, cela me paraissait si incroyable, ces barricades énormes auxquelles il ne manquait plus que des pièces d’artillerie. Je les avais édifiées, moi Ducon parmi les Ducon, comme tous les autres, simplement en balançant un pavé après l’autre à mon voisin ; j’étais responsable d’un acte insurrectionnel sévèrement puni par la loi. Je crois bien que personne d’entre nous ne s’en rendait vraiment compte, emportés par l’enthousiasme et la fièvre bâtisseuse comme nous l’étions ; je crois bien que nous pensions plutôt construire des châteaux de sable au bord de la mer. Jusqu’à ce que soudain, en un éclair de conscience, je me pénètre de l’incroyable réalité, songeant : « Merde alors ! Ce n’est pas possible, que suis-je en train de faire ? Mais c’est une barricade, ça, une construction de guerre !! » Et j’en pleurais presque de joie, de me sentir utile, attelé à une tâche extraordinaire, privilégiée par excellence –celles de nos ancêtres de 1848 et de la Commune ! Je supposais d’ailleurs que la foule qui avait envahi les Tuileries en 1792 et les Communards de 1871 n’avaient pas davantage conscience que nous autres de commettre un acte insurrectionnel et historique ; ils vivaient dans la folie et le tumulte de leur présent, comme nous. 

Mais, justement, pour nous ramener les pieds sur terre et nous sortir de notre songe de mômes révoltés, les forces de l’ordre se lancèrent à l’assaut des barricades. A 2 heures 15 du matin. Je l’avais appris par la radio, alors que je me trouvais du côté de la rue d’Ulm, où je venais d’échouer, un coin qui était tout ce qu’il y avait de plus peinard, malgré les barricades. Du coup, on devint tous des Pierrots lunaires, avec nos visages fardés de bicarbonate de soude, et les rires se figèrent. Mes jambes commencèrent à trembloter. J’aurais pu rester embusqué  à l’arrière du front. Eh bien non. Je suis allé droit aux abords du champ de bataille. Aux abords seulement, mais, enfin, le temps passant et moi ne reculant pas d’un pouce tandis que les flics, en revanche, avançaient, cela me permit quand même d’être au cœur des événements, avec toute la prudence requise.   Rue Gay-Lussac, c’était dantesque, énorme. De quoi remuer un bon bourgeois qui n’avait jamais rien vu ni connu, pas même la guerre. Tout au bout de la rue, un gigantesque brasier léchait le ciel, teintes rouges et noires au diapason de nos drapeaux, une gigantesque clameur retentit. La première barricade était assiégée. Le tintamarre était aussi spectaculaire. Nous en prenions plein les yeux et les oreilles. Des explosions assourdissantes auxquelles répondait notre chœur qui hurlait : « De Gaulle assassin ! ». A l’arrière, la panique nous dévorait. Des meneurs héroïques, dressés sur les barricades, nous exhortaient au calme, sinon à davantage de dignité. Peu entendus dans l’ensemble. On se bousculait sur les barricades, s’accrochant aux barbelés, se cassant la gueule sur les pavés, non pour narguer l’ennemi, mais pour apprécier la progression des flics, avoir une vue d’ensemble de la situation, histoire de pouvoir foutre le camp au bon moment. Entretemps, les riverains, très serviables pour la plupart, nous arrosaient d’eau pour dissiper les gaz qui se ruaient sur nous. Ils étaient soignés, leurs gaz. Ils ne brûlaient pas seulement les yeux mais vous arrachaient les cavités nasales et la gorge. C’est rapidement devenu le bordel intégral, là où nous étions. Des incendies se déclaraient un peu partout, des voitures explosaient ; nous recevions des grenades de tous les côtés à la fois, même des toits, semblait-il. Les sirènes des pompiers et des ambulances nous vrillaient le tympan. On imaginait des flics partout, qui déboulaient soudain d’un égout, d’un chantier, sans savoir où ils se trouvaient exactement, et nous commençâmes à reculer, toujours plus, jusqu’à ce que, devant nous, s’étendît la morne étendue des restes de barricades calcinées. La confusion était totale. Les blessés affluaient, sanguinolents, ravagés par les gaz, titubants et pris de vomissements, et certains d’entre eux sur des civières ; on croyait voir toutes les horreurs qui défilent habituellement à l’arrière du front en temps de guerre. Mais ce n’était pas la guerre, ce que nous vivions ! Pas même le carnage d’étudiants qui devait intervenir à Mexico, quelques mois plus tard. Pas le plus tragique que l’homme puisse réserver à son prochain, pas le summum de l’horreur. Et, raide de peur, à bout de voir les gens s’entredéchirer, je me demandais alors comment j’aurais pu supporter une vraie guerre, là où les hommes reçoivent soudain un obus dans les tripes. L’aube se levait. Une vision sinistre. Ca claquait de tous les côtés, ça se débandait maintenant dans les petites rues, fallait désormais songer à fuir la folie sadique des cognes, et ce n’était pas du tout vu, car nous ignorions tout des positions de l’ennemi. Nous avions perdu notre Bonaparte. Les uns couraient se planquer dans des hôtels, dans des immeubles, sur les toits, dans les écoles, dans tout ce qui ressemblait de près comme de loin à un petit renfoncement coquin où d’habitude on serre une fille contre soi. Ils étaient à nos trousses, plus excités que jamais, les gorilles du gouvernement, on sentait de loin leur bave jouisseuse, leurs érections de la matraque, on se voyait déjà étripés et laissés morts sur le carreau. Pour mon compte, je pris la première rue venue, la rue des Ursulines, en compagnie d’un ami et d’une vingtaine d’affolés, tout en sachant bien qu’aucune cachette ne pourrait être la bonne, avec ces singes qui nous couraient aux fesses pour nous matraquer dans les escaliers ; et soudain nous aperçûmes au bout de la rue une autre escouade de flics qui se positionnaient afin d’attendre sagement de nous cueillir –nous étions pris dans une souricière ! J’étais un rien mort de trouille ; je le sentais déjà en moi, mon geste historique que j’allais durement expier. Et puis non ! nous sommes-nous dit, mon ami et moi –mais plutôt lui que moi, car je me résignais déjà à mon châtiment-, faut aller de l’avant ! Et mon ami dût me tirer par la main pour que je bouge enfin, faut foncer ! Ma parole, nous devenions de vrais héros in extremis, et nous avons détalé à toutes jambes sous le nez des flics qui demeuraient étrangement immobiles, sans demander notre reste. 

Quelques rues plus loin, et nous nous retrouvâmes sur le boulevard de Port-Royal, désert, où le sinistre boucan de la guerre ne retentissait plus. C’était l’aube, une aube de tous les jours, comme hors du temps et bien surprenante pour nous qui sortions d’un enfer, ou, plus emphatiquement, d’un moment historique. Mais nous n’avions pas l’air historiques, nous deux ; on ressemblait plutôt à des noceurs qui revenaient d’une partouze très arrosée. En tout cas, nous étions ivres de fatigue, nous allongeant sur le sol dès que possible, sur le trottoir en attendant le premier métro, puis dans le métro même, peu soucieux du regard d’autrui, après tout n’étions-nous pas des soldats en déroute ? Et, moi,  je commençais à souffrir un peu du ventre, à cause des gaz. On n’en croyait pas notre souvenir, dans ce métro banal qui amenait les premiers travailleurs au boulot. Pour un rien, nous serions retournés rue Gay-Lussac, par acquit de conscience. Pendant que nous traitions du problème de la confusion du rêve avec la réalité, il y en avait qui bavaient sérieusement de cette réalité, matraqués par les flics dans des recoins de rue. Les journaux du matin ne parlaient pas encore des événements de la nuit. Mais dès midi, ils devaient afficher une grande photo de la rue Gay-Lussac avec ses restes de barricades incendiées, ses voitures calcinées ; cette rue dévastée, promise à s’inscrire dans l’histoire du Paris révolutionnaire. Et nous regagnâmes notre cher XVIème. Alors nous eûmes un grand geste de révolte : nous culbutâmes des poubelles à coups de pied rageurs. Tout en nous marrant, bien sûr, de ce grandiose acte fondateur. Et je suis rentré chez moi. Mes parents étaient fous d’inquiétude. Ils me croyaient brûlé vif. La radio n’avait pas lésiné sur le sensationnel. Je me suis effondré dans mes draps, plus historique que jamais. J’étais bien trop crevé pour avoir des états d’âme, pour me sentir coupable de n’être qu’un Jojo du XVIème qui revenait de la guerre pour se foutre dans un bon lit moelleux et qui, au mieux, accorderait peut-être une pincée de ses rêves à la Révolution. 


Archive pour 6 octobre, 2008

MAI 68 (9)

A 20 heures, je me suis retrouvé enfermé dans le quartier Latin, comme tous mes camarades, au terme du cortège qui venait de Denfert-Rochereau. On n’avait jamais vu autant de cognes qui barraient systématiquement tous les accès à la Sorbonne. C’est dire qu’ils y tenaient, à leur institution nationale. Je la leur aurais bien laissée, à vrai dire, mais ce n’était pas le moment de l’avouer. Il y eut un temps d’hésitation, encerclés comme nous l’étions, où nous nous sentîmes paumés, un peu cons en définitive. Les rangs se défaisaient, et de petits groupes de discussion se formaient tout le long du boulevard Saint-Michel, alors que la nuit tombait, très printanière ; certains en profitaient pour draguer, les jolies filles ne manquaient pas. Puis, soudain, des types se sont affairés à fiévreusement dépaver la chaussée, apparemment des manifestants comme nous, mais bien plus déterminés à en découdre et comme jaillis de nulle part. Qui étaient donc ces prompts stratèges, beaucoup d’entre nous s’interrogeaient. On les regardait avec scepticisme et étonnement. Ils allaient vite en besogne, les pavés arrachés se multipliaient comme des petits pains. Mais bon, je n’ai pas vérifié leur identité et ne me suis pas demandé s’il s’agissait de copains des flics ou d’envoyés de Pékin. J’ai accepté le jeu avec compréhension, il me semblait en effet nécessaire de se défendre en prévision de la raclée que nous promettaient les sales gueules des cognes. Et tout le monde a fini par suivre, l’instinct moutonnier de la foule reprenant le dessus ; nous nous sommes transformés en un clin d’œil en ouvriers de chantier. Entretemps, Cohn-Bendit nous avait annoncé qu’il fallait maintenant occuper le quartier Latin, pacifiquement, sans provoquer les flics, toute la nuit, et le lendemain s’il le fallait. A partir de ce moment-là, tout est devenu très beau. Quand on tient un but, ça ranime, ça réchauffe le cœur. Et nous étions tous en proie à une intense exaltation. Il était à nous, ce quartier Latin, rien qu’à nous, malgré toute cette flicaille qui nous encerclait. C’était devenu, l’espace d’une nuit, notre ville, notre citadelle bien-aimée, notre songe émouvant que nous bâtissions pierre après pierre pour jeter un défi à tous ceux qui voulaient nous l’arracher. Nous avions beau vivre sous l’épée de Damoclès d’un brutal assaut de la police, nous nous sentions libres comme jamais nous ne l’avions été dans notre existence. Le jardin d’Eden nous revenait, avec sa prime innocence, quel émerveillement ! Jamais je ne l’avais vu ainsi, ce Boul’mich’, moi qui le détestait tant parce qu’il empestait la connerie des jours de fête, les libations stériles, l’oppression de la foule dite bon enfant, toute la bêtise du troupeau humain. C’est qu’il changea du tout au tout, ce quartier Latin durant le joli règne de mai, et cette métamorphose commença bel et bien cette nuit-là. C’était mieux que la messe de minuit à Noël, on communiait par-dessus les pavés, prêts à nous embrasser tellement nous étions heureux de nous retrouver tous ensemble, gorgés d’idéalisme, bourrés de foi. Il faut dire aussi que c’était une belle nuit, comme le printemps en fabrique de temps en temps, douce et cristalline, qui donnait au quartier une allure estivale de petite ville du Midi, une ambiance de vacances, avec la vulgarité en moins. Mais nous travaillions dur. Comme des castors. Cela nous rendait encore plus exaltés. Nous extirpions les pavés, les faisant passer à la chaîne, nous les couvions du regard comme s’ils étaient de gros gâteaux au chocolat, et elles montaient, elles montaient, les barricades ! Je réalisais avec difficulté, cependant, je devais me pincer, cela me paraissait si incroyable, ces barricades énormes auxquelles il ne manquait plus que des pièces d’artillerie. Je les avais édifiées, moi Ducon parmi les Ducon, comme tous les autres, simplement en balançant un pavé après l’autre à mon voisin ; j’étais responsable d’un acte insurrectionnel sévèrement puni par la loi. Je crois bien que personne d’entre nous ne s’en rendait vraiment compte, emportés par l’enthousiasme et la fièvre bâtisseuse comme nous l’étions ; je crois bien que nous pensions plutôt construire des châteaux de sable au bord de la mer. Jusqu’à ce que soudain, en un éclair de conscience, je me pénètre de l’incroyable réalité, songeant : « Merde alors ! Ce n’est pas possible, que suis-je en train de faire ? Mais c’est une barricade, ça, une construction de guerre !! » Et j’en pleurais presque de joie, de me sentir utile, attelé à une tâche extraordinaire, privilégiée par excellence –celles de nos ancêtres de 1848 et de la Commune ! Je supposais d’ailleurs que la foule qui avait envahi les Tuileries en 1792 et les Communards de 1871 n’avaient pas davantage conscience que nous autres de commettre un acte insurrectionnel et historique ; ils vivaient dans la folie et le tumulte de leur présent, comme nous. 

Mais, justement, pour nous ramener les pieds sur terre et nous sortir de notre songe de mômes révoltés, les forces de l’ordre se lancèrent à l’assaut des barricades. A 2 heures 15 du matin. Je l’avais appris par la radio, alors que je me trouvais du côté de la rue d’Ulm, où je venais d’échouer, un coin qui était tout ce qu’il y avait de plus peinard, malgré les barricades. Du coup, on devint tous des Pierrots lunaires, avec nos visages fardés de bicarbonate de soude, et les rires se figèrent. Mes jambes commencèrent à trembloter. J’aurais pu rester embusqué  à l’arrière du front. Eh bien non. Je suis allé droit aux abords du champ de bataille. Aux abords seulement, mais, enfin, le temps passant et moi ne reculant pas d’un pouce tandis que les flics, en revanche, avançaient, cela me permit quand même d’être au cœur des événements, avec toute la prudence requise.   Rue Gay-Lussac, c’était dantesque, énorme. De quoi remuer un bon bourgeois qui n’avait jamais rien vu ni connu, pas même la guerre. Tout au bout de la rue, un gigantesque brasier léchait le ciel, teintes rouges et noires au diapason de nos drapeaux, une gigantesque clameur retentit. La première barricade était assiégée. Le tintamarre était aussi spectaculaire. Nous en prenions plein les yeux et les oreilles. Des explosions assourdissantes auxquelles répondait notre chœur qui hurlait : « De Gaulle assassin ! ». A l’arrière, la panique nous dévorait. Des meneurs héroïques, dressés sur les barricades, nous exhortaient au calme, sinon à davantage de dignité. Peu entendus dans l’ensemble. On se bousculait sur les barricades, s’accrochant aux barbelés, se cassant la gueule sur les pavés, non pour narguer l’ennemi, mais pour apprécier la progression des flics, avoir une vue d’ensemble de la situation, histoire de pouvoir foutre le camp au bon moment. Entretemps, les riverains, très serviables pour la plupart, nous arrosaient d’eau pour dissiper les gaz qui se ruaient sur nous. Ils étaient soignés, leurs gaz. Ils ne brûlaient pas seulement les yeux mais vous arrachaient les cavités nasales et la gorge. C’est rapidement devenu le bordel intégral, là où nous étions. Des incendies se déclaraient un peu partout, des voitures explosaient ; nous recevions des grenades de tous les côtés à la fois, même des toits, semblait-il. Les sirènes des pompiers et des ambulances nous vrillaient le tympan. On imaginait des flics partout, qui déboulaient soudain d’un égout, d’un chantier, sans savoir où ils se trouvaient exactement, et nous commençâmes à reculer, toujours plus, jusqu’à ce que, devant nous, s’étendît la morne étendue des restes de barricades calcinées. La confusion était totale. Les blessés affluaient, sanguinolents, ravagés par les gaz, titubants et pris de vomissements, et certains d’entre eux sur des civières ; on croyait voir toutes les horreurs qui défilent habituellement à l’arrière du front en temps de guerre. Mais ce n’était pas la guerre, ce que nous vivions ! Pas même le carnage d’étudiants qui devait intervenir à Mexico, quelques mois plus tard. Pas le plus tragique que l’homme puisse réserver à son prochain, pas le summum de l’horreur. Et, raide de peur, à bout de voir les gens s’entredéchirer, je me demandais alors comment j’aurais pu supporter une vraie guerre, là où les hommes reçoivent soudain un obus dans les tripes. L’aube se levait. Une vision sinistre. Ca claquait de tous les côtés, ça se débandait maintenant dans les petites rues, fallait désormais songer à fuir la folie sadique des cognes, et ce n’était pas du tout vu, car nous ignorions tout des positions de l’ennemi. Nous avions perdu notre Bonaparte. Les uns couraient se planquer dans des hôtels, dans des immeubles, sur les toits, dans les écoles, dans tout ce qui ressemblait de près comme de loin à un petit renfoncement coquin où d’habitude on serre une fille contre soi. Ils étaient à nos trousses, plus excités que jamais, les gorilles du gouvernement, on sentait de loin leur bave jouisseuse, leurs érections de la matraque, on se voyait déjà étripés et laissés morts sur le carreau. Pour mon compte, je pris la première rue venue, la rue des Ursulines, en compagnie d’un ami et d’une vingtaine d’affolés, tout en sachant bien qu’aucune cachette ne pourrait être la bonne, avec ces singes qui nous couraient aux fesses pour nous matraquer dans les escaliers ; et soudain nous aperçûmes au bout de la rue une autre escouade de flics qui se positionnaient afin d’attendre sagement de nous cueillir –nous étions pris dans une souricière ! J’étais un rien mort de trouille ; je le sentais déjà en moi, mon geste historique que j’allais durement expier. Et puis non ! nous sommes-nous dit, mon ami et moi –mais plutôt lui que moi, car je me résignais déjà à mon châtiment-, faut aller de l’avant ! Et mon ami dût me tirer par la main pour que je bouge enfin, faut foncer ! Ma parole, nous devenions de vrais héros in extremis, et nous avons détalé à toutes jambes sous le nez des flics qui demeuraient étrangement immobiles, sans demander notre reste. 

Quelques rues plus loin, et nous nous retrouvâmes sur le boulevard de Port-Royal, désert, où le sinistre boucan de la guerre ne retentissait plus. C’était l’aube, une aube de tous les jours, comme hors du temps et bien surprenante pour nous qui sortions d’un enfer, ou, plus emphatiquement, d’un moment historique. Mais nous n’avions pas l’air historiques, nous deux ; on ressemblait plutôt à des noceurs qui revenaient d’une partouze très arrosée. En tout cas, nous étions ivres de fatigue, nous allongeant sur le sol dès que possible, sur le trottoir en attendant le premier métro, puis dans le métro même, peu soucieux du regard d’autrui, après tout n’étions-nous pas des soldats en déroute ? Et, moi,  je commençais à souffrir un peu du ventre, à cause des gaz. On n’en croyait pas notre souvenir, dans ce métro banal qui amenait les premiers travailleurs au boulot. Pour un rien, nous serions retournés rue Gay-Lussac, par acquit de conscience. Pendant que nous traitions du problème de la confusion du rêve avec la réalité, il y en avait qui bavaient sérieusement de cette réalité, matraqués par les flics dans des recoins de rue. Les journaux du matin ne parlaient pas encore des événements de la nuit. Mais dès midi, ils devaient afficher une grande photo de la rue Gay-Lussac avec ses restes de barricades incendiées, ses voitures calcinées ; cette rue dévastée, promise à s’inscrire dans l’histoire du Paris révolutionnaire. Et nous regagnâmes notre cher XVIème. Alors nous eûmes un grand geste de révolte : nous culbutâmes des poubelles à coups de pied rageurs. Tout en nous marrant, bien sûr, de ce grandiose acte fondateur. Et je suis rentré chez moi. Mes parents étaient fous d’inquiétude. Ils me croyaient brûlé vif. La radio n’avait pas lésiné sur le sensationnel. Je me suis effondré dans mes draps, plus historique que jamais. J’étais bien trop crevé pour avoir des états d’âme, pour me sentir coupable de n’être qu’un Jojo du XVIème qui revenait de la guerre pour se foutre dans un bon lit moelleux et qui, au mieux, accorderait peut-être une pincée de ses rêves à la Révolution. 

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