MAI 68 (10)

Jojo du XVIème, je le fus encore plus, le lendemain soir. J’avais été convié à une surprise-party que je ne me sentais pas l’audace de décommander à la dernière minute, d’autant que je devais m’y rendre avec mon amie, avec qui mes relations avaient plutôt tendance à sombrer, les événements ayant creusé un gouffre entre nous. Les choses de l’amour étaient passées au second plan pour moi. Aller danser dans un beau salon, cela faisait un tantinet déplacé après la nuit des barricades. Déguster des petits fours en bonne compagnie à la lueur des chandelles, encore plus. J’y étais donc allé, à contrecœur. Mais ce fut la dernière soirée mondaine que je m’autorisai en mai. Je ne tenais pas à accentuer plus longtemps ma condition de petit bourgeois dilettante. Cela ne m’a pas évité de passer à côté de tout, en définitive. Je n’ai toujours fait les choses qu’à moitié. Ainsi en fut-il de la Révolution.  

Le Premier ministre a parlé, ce soir-là. Lâchant du lest, de sa voix mâle. Amnistie des étudiants arrêtés, évacuation du Quartier latin par les forces de l’ordre, réouverture de la Sorbonne. Ce qui n’empêcha pas l’affront du 13 mai, plus de 800 000 manifestants, travailleurs et étudiants, pour commémorer à leur façon le dixième anniversaire du pouvoir gaulliste, de la République à Denfert-Rochereau. On n’avait jamais vu autant de mécontents défiler dans les rues de Paris. Cependant, m’étant confondu dans les rangs des travailleurs,  je n’avais pu réprimer des états d’âme de bourgeois romantico-esthétique à l’égard de cette manifestation plutôt bon enfant et gouailleuse, où perçait à peine une quelconque colère, au point de me croire plutôt dans une foule de la foire du Trône, regrettant la tension et la dimension spectaculaire des émeutes estudiantines. 

Le mardi 14 mai, retour à la faculté de Nanterre, au bercail. Une grande exaltation y régnait. Un feu ininterrompu de commissions, d’assemblées, de palabres. Pendant deux jours, je me suis rendu d’amphi en amphi, de salle en salle, au début méfiant, puis comme drogué et soûlé par tous ces torrents de mots et de grands discours. Au final, j’avais pu distinguer grosso modo trois catégories d’individus qui se partageaient rageusement la bavette : les sales cons, les cons aux idées généreuses et les éternels raisonneurs. 

Les sales cons, c’étaient les professeurs. Ils avaient pris le mors aux dents et témoignaient d’un enthousiasme suspect pour des personnages si imbus d’eux-mêmes et de leurs privilèges de mandarin. Ils s’empressaient de sauter dans le train en marche, les éperons meurtrissant leurs flancs, pour annoncer avec de grotesques trémolos dans la voix que la faculté de Nanterre était désormais autonome. L’autonomie des facultés, c’était alors le maître mot creux par excellence qui devait servir à rallier tous les jobards, comme il y eut plus tard le mot « participation ». Les professeurs s’emparèrent de cette appellation dûment contrôlée qui avait l’avantage de sonner bien, de sonner sérieux, dans l’espoir de brancher le mouvement étudiant sur la voie moins dangereuse du réformisme. Les barricades avaient dû traumatiser leur pacifisme bêlant de grands humanistes. Il leur fallait désormais redorer leur blason, reconquérir un peu d’autorité, se mettre en avant, quitte à user d’un paternalisme outrancier qui n’échappa à aucun esprit sensé. Alors ils simulèrent l’enthousiasme, louèrent la jeunesse qui se réveillait enfin, avec une tartufferie qui empestait son Louis XVI. Un supérieur ne change jamais de nature. Il restera toujours, en dépit de n’importe quelle révolution, un supérieur dans l’âme, c’est-à-dire arrogant, roublard, prêt aux pires escroqueries et malfaçons de l’esprit. Les professeurs ne se conduisirent pas autrement : ils demeurèrent accrochés aux restes de leurs prérogatives en lambeaux, monstres d’opportunisme, récupérateurs gigantesques, louvoyant à tout moment. 

Il y avait aussi les cons aux idées généreuses. Tous ceux qui parlaient de révolution, de chambardement, de réformes radicales. Généreux parce que leurs idées débordaient de beauté et de largesse ; cons, parce qu’ils y croyaient dur comme fer. C’est d’eux qu’est parti le merveilleux songe de mai, ce très brillant déconnage à pleins tubes, cette diarrhée d’illusions et de fantasmes. J’ai pris leur parti, malgré toutes mes réserves. Leur bêtise avait une saveur particulière, leur infantilisme d’adolescents attardés devenait presque une qualité. Ca explosait, ça jaillissait en eux, et j’ai toujours aimé les délires, les faramineuses absurdités, les rêves fous et la cinglante déraison –mais aussi, plus que tout, la destruction de tout ce qui enchaîne l’être humain. Et puis surtout, ils opposaient un vibrant démenti à tous ceux qui croyaient que la jeunesse s’était endormie et amollie, uniquement préoccupée de son mesquin petit confort matériel, de sa panoplie de minet yé-yé et de son compte en banque.   

Le reste, c’étaient les raisonneurs, les minables, les valets et forçats de la terne réalité, tous ceux qui croupissaient au ras de la société ; tous ceux que poursuivait la hantise des examens, qui auraient tué père et mère pour acquérir leur torchon de diplôme ; toutes ces minettes qui se découvraient soudain une nature de bosseuse après n’avoir jamais eu d’autre dessein que celui de baiser dans de la dentelle. Riches ou pauvres, ils avaient la même ambition, celle de suivre servilement les tristes impératifs de la société, en ne s’égarant pas une seule seconde ; tous les indigents de l’imagination et de l’idéalisme, les robots à courte vue, les antihéros du quotidien, les assoiffés de fric et de cul, les méduses tricolores, etc. qui s’armaient d’une seule et même arme, la Raison. Pas la raison de Descartes, hélas. La raison du pauvre d’esprit et du couard, qui n’aboutit qu’aux culs-de-sac dans lesquels toute une existence se fourvoie. 

Et puis les communistes. Difficile d’en parler. Doublement difficile pour moi qui leur ai toujours voué, sous l’influence de ma mère, une profonde affection. Les communistes, un cas trop complexe que je me refusais de classer de façon aussi expéditive que l’avaient fait les gauchistes. Ils participaient des deux dernières catégories de gens que je viens d’évoquer. D’un côté, ils avaient des idées larges et généreuses comme les gauchistes ; mais aussi ils semblaient minables à certains égards, dépourvus de toute imagination, de toute capacité onirique, collés à la réalité, dépourvus de cette splendide connerie qui a fait de mai 68 une sorte de chef d’œuvre du saugrenu et un événement historique totalement atypique. L’intelligence, rigoureuse et consciencieuse, à la limite grise et fastidieuse, constituaient en somme leur marque de fabrique. Le rationalisme de Marx, sans doute. Les comptables de la Révolution avec tout leur attirail de formules, d’équations sociales et de chiffres austères. Dans leur genre, ils étaient parfaits. Mais ce genre, qui frôlait l’étroitesse d’esprit, il fallait l’aimer. 

 

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