MAI 68 (12)

Notre rencontre avec les travailleurs m’avait passablement refroidi, et le lendemain matin, mon enthousiasme était disparu. Une nuit de sommeil agité et un lever brumeux avaient effacé la ferveur militante. Je n’ai jamais été un doux optimiste. Et dès lors, je n’ai pas cessé de prédire, chaque jour, tout ce qui devait fatalement tuer la révolution, empêcher son accomplissement. Tous les trucs étaient bons, je flairais des dangers partout, de futures trahisons et arrières pensées sordides qui mijotaient dans nos propres rangs. Somme toute, je n’ai  cru à la révolution que l’espace de quelques heures, au soir du 16 mai. Je répétais à mes proches qu’elle n’était pas possible. C’est redevenu bien vite un mythe pour moi. En mon for intérieur, j’avais des crédulités, des espérances, mais dès que je réfléchissais… 

Un des dangers, d’après moi, c’était l’incroyable genre que se donnaient la Sorbonne et son annexe, le théâtre de l’Odéon. J’étais certain que tout serait gâché par la kermesse, par cet éternel côté jouisseur de l’être humain. Dans la cour de la Sorbonne, sous les portraits de Mao, de Trotski et de Lénine, on se bousculait ferme, venant des quatre coins de la capitale pour voir la Révolution à l’œuvre. C’était devenu le nec plus ultra du snobisme de faire une petite virée au parc d’attractions de la Sorbonne, et tous les petits marquis de Saint-Germain-des-Prés se sont précipités vers nous, dans leurs étranges accoutrements et flanqués de minettes en minijupe. 

Dans le genre, ce vendredi 17 mai, au soir, il m’avait été donné d’assister à un spectacle aussi ridicule qu’infect. Devant le théâtre de l’Odéon qui avait été investi par tous les ratés intellectuels de Paris, un de leurs leaders, Jean-Jacques Lebel, gras pantin barbu, entouré de quelques mannequins en minijupe, haranguait la foule pour l’exhorter à occuper le Sénat. J’ignore s’il se prenait pour Lénine ou Fidel Castro, mais il ressemblait plutôt à ces camelots de foire qui racolent les badauds en exhibant de plantureuses créatures. La foule marchait à plein, faut dire qu’elle était triée sur le volet, se composant d’amuseurs en état d’ébriété, de partouzards sapés comme des milords, de poules peinturlurées et de gravures de mode, tous faramineux de bêtise crasse, qui entendaient faire un acte révolutionnaire pour se donner des frissons, des sensations fortes ; ils en avaient sans doute marre du Flore et des canapés de velours, et tout ce troupeau gueulard est allé se pointer devant les portes du Sénat, qu’il n’a évidemment pas eu le courage de forcer, avant la rapide arrivée des CRS qui se sont déployés autour de l’édifice. Et, le gros Lebel s’est empressé de repartir pérorer dans un autre coin avec toute sa horde d’imbéciles prétentieux. J’aurais bien voulu que les CRS leur flanquent quelques raclées bien senties, à ces révolutionnaires du vendredi soir, pour leur montrer que la révolution ne se faisait pas à coups de petits fours et de champagne. Ces singes m’avaient dégoûté et fait peur. En rentrant chez moi, j’avais songé que l’occasion unique que nous détenions la veille se transformait d’ores et déjà en grotesque canular, en gigantesque et vulgaire happening. J’étais même désespéré. On ne pouvait pas lutter contre la connerie humaine.   

A la Sorbonne, je m’y suis rendu régulièrement. J’ai eu mon overdose d’assemblées générales où n’importe qui avait le droit de parler. La démocratie directe, c’est un principe généreux, mais cruel à certains égards car il révélait à quel point peu d’entre nous avaient vraiment quelque chose de sensé à exprimer. Toute l’inintelligence humaine se dévoilait, en même temps qu’une grandeur d’âme que je ne pouvais nier. Ceux que préférais le plus écouter, c’étaient les travailleurs. Ils parlaient mieux que nous autres étudiants et, surtout, savaient de quoi ils causaient, un avantage sur nous. Ils ne se contentaient pas de se payer de mots ronflants et de se gaver de théories inapplicables. Ils exposaient leurs problèmes concrets et lorsque certains d’entre eux nous déclaraient qu’il fallait désormais abattre le gouvernement, nous explosions tous en applaudissements. Mais l’essentiel se déroulait au sein des commissions militantes qui se tenaient dans les petites salles de la Sorbonne. Il y régnait vraiment une tout autre ambiance, infiniment plus sérieuse, qui me plaisait davantage que le happening des assemblées générales et des rues du Quartier latin. Dans les comités qui s’occupaient des liaisons entre étudiants et ouvriers, on rencontrait vraiment des gens intéressants et sincères. De vrais militants qui, dès six heures du matin, allaient se pointer aux portes des usines pour prêcher la bonne parole. J’ai passé des heures et des heures à les écouter, à les admirer même. Et, avec les ouvriers, je m’instruisais drôlement. J’en ai plus appris sur la misérable vie de tous les jours qu’en deux ans d’études. Un véritable enseignement qui me marquait et que je ne risquais pas d’oublier. Tout ce dont les professeurs, même d’histoire, refusaient de parler. En participant à ces commissions, j’oubliais un peu le folklore du dehors et reprenais espoir en la révolution. Mais, tout de même, on sentait encore et toujours que les ouvriers n’étaient pas très chauds pour un grand chambardement, mis à part quelques illuminés qui bondissaient sur la table pour gueuler qu’il fallait casser la baraque. 

Mais ce furent aussi ces quelques jours où la France cessa peu à peu de travailler, une paralysie générale qui s’emparait de la nation, la radio qui égrenait d’heure en heure toutes les entreprises qui, l’une après l’autre, s’étaient mises en grève ; et tout se consumait de belle mort au jour le jour, les réveils devenaient triomphants quand s’épanouissait la gangrène rouge ; c’était comme ces paysages de grande ville où, deux par deux, trois par trois, les lumières s’éteignent progressivement quand s’avance la nuit. 

Une nouvelle vie débutait. Le délabrement de la société de consommation. Les mœurs transformées. Les agréables difficultés, les contraintes riantes. L’essence qui se tarissait de plus en plus, ça y était, le Français moyen se sentait fichu, condamné à mort, et les rues devenaient enfin respirables, amples, majestueuses, un peu vides comme en un précoce mois d’août. Les poubelles s’amoncelaient sur les trottoirs, un petit air d’Italie du sud, les ordures abandonnées pour la plus grande joie des clochards. Aux Halles, des châteaux forts de caissons de légumes protégeaient les vespasiennes. Et les putains avaient quitté leurs postes. La nuit, du côté d’Issy-les-Moulineaux, le ciel se noircissait d’une épaisse colonne de fumée ; c’étaient des jaunes qui brûlaient des tas de déjections dans leur terrain de vidange. A côté et partout, les entreprises, les usines, petites et grandes, s’étaient enfouies dans un grand songe ; avec, dans l’ombre de la nuit, les piquets de grève, les drapeaux rouges et un grand USINE OCCUPEE étalé sur les murs, comme au temps du Front Populaire. Les marchés, les supermarchés dévalisés par les trouillards. Les banques assaillies par leurs clients, la trouille aussi. 

Plus de métro, plus de bus. Le soir, on se rendait à la Sorbonne et on revenait en auto-stop. Les conducteurs nous confiaient brièvement ce qu’ils pensaient de tout cela. Il y en avait qui approuvaient nettement. « Continuez, les gars, c’est rudement intéressant ce que vous faites. » Puis, ceux qui en voulaient mortellement à de Gaulle d’avoir abandonné l’Algérie française. Et tous ceux aussi qui nous poussaient à la bagarre, à la saignée, tandis qu’ils restaient calmement au volant de leur bagnole en sifflotant. En auto-stop, on pouvait tâter un peu de l’opinion publique. En gros, elle n’était absolument pas contre nous, à ce moment-là. 

C’étaient les douces nuits de liberté folle, sans vulgarité pourtant. Les touristes avaient fui la capitale. L’autorité paraissait s’être débinée à tous les échelons. Malgré les flics que l’on apercevait de temps à autre sur les grandes places, tout ce que la société avait toujours eu d’oppressif et de répressif, s’était volatilisé. Les flics, ce n’était plus rien, du carnaval, caricatures d’eux-mêmes sans emploi, ultimes gadgets d’un gouvernement en voie de débandade. 

Et moi, pourtant paresseux, je traînais mon lourd vélomoteur à court d’essence, moteur relevé à l’avant, pour faire la navette entre Auteuil et la République, le quartier de mes amours, mais cela me remplissait de joie, cette contrainte qui tombait soudain dans une existence qui puait le confort et la routine de l’aisance.

 


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