MAI 68 (13)

 

Mais à la longue les visages devenaient soucieux. Paris était grave, tendu. On eût dit que la ville retenait son souffle comme dans l’attente de quelque chose d’autre de plus énorme. Mes amis et moi, dès qu’on pouvait, nous filions droit à la Sorbonne prendre les dernières nouvelles. C’était devenu notre second domicile, cette pompeuse baraque du savoir qui nous réfrigérait tant jusque-là. 

On avait organisé une collecte à la Sorbonne, un dimanche, lorsque la grève générale s’était installée dans tout le pays. On écumait les foules de badauds qui respiraient l’air de Mao et de Trotski. « Pour les ouvriers en grève ! » crions-nous, ainsi que le rituel trait d’esprit : « Pour les CRS hospitalisés ! ». En deux heures nous avions recueilli près de douze mille francs. C’étaient les dames qui donnaient le plus, y allant de leurs billets. 

Mais, éternel oiseau de malheur, je demeurais sur le qui-vive, jamais béat, bouffé d’appréhensions. La vie était devenue bien trop belle pour qu’elle pût durer. Le silence, l’indulgence du gouvernement, semblaient suspects ; hypocrite, pharisien, dissimulateur de quelque décision horrible. Et nous, on pérorait beaucoup trop. Depuis l’occupation des facultés, on ne faisait plus que cela. On blablatait. On divertissait la galerie par des excès de verbiage. On se reposait sur nos lauriers. Pendant ce temps, le Parti communiste et les syndicats menaient leur doucereuse politique, très complaisante avec le gouvernement, qui paraissait dire : « Ouais, c’est la grève générale, mais ce n’est pas bien dangereux. Si vous allongez un peu de pognon pour remplir les poches des travailleurs, on arrêtera les frais. »  Nous nous faisions baiser en catimini par la grande force du Parti des fusillés qui récupérait notre mouvement pour en faire de la guimauve. On sombrait de nouveau dans l’impuissance, dans le verbalisme confus. Ce mardi 21 mai, après une semaine de liberté, je me sentais encore plus mal. Je décelais, tel un Robespierre, les pièges et trahisons qui allaient mener à notre perte, poignarder la révolution en marche. Les ouvriers nous suivaient à peine ; ils s’amusaient à la Sorbonne, guère plus, juste fiers de soudain faire entendre leur voix dans ce temple du savoir destinés aux enfants de la classe dominante ; les tentatives de récupération se multipliaient, chez les syndicats, les professeurs et étudiants réformistes –autant de Girondins à abattre ! 

Puis, le 22 mai, le gouvernement avait encore commis une grosse gaffe ; du coup, nous avons tous repris espoir, ainsi que notre tenue de manifestant. Cohn-Bendit qui, entre-temps, avait éprouvé l’envie de faire un petit séjour outre-Rhin, se voyait frappé d’interdiction de revenir en France. Une provocation pas maligne du tout, on se demandait en vain quel était l’irrécupérable crétin qui était à la source de cette décision géniale. On s’est tous sentis piqués par une guêpe quand la nouvelle est tombée. De nouveau dans la rue, après une semaine et demie de rémission. On brûlait d’impatience de remettre cela après tant de palabres aussi ronflantes que stériles. Boulevard Saint-Michel, Montparnasse, rue de Rennes, puis devant l’Assemblée nationale qui devait procéder au vote de la mention de censure déposée contre le gouvernement par les partis de gauche. Tout autour, nos chers flics, ça faisait du bien de les retrouver. La motion de censure a été repoussée. Autre mauvaise nouvelle, la CGT avait rompu le dialogue avec l’UNEF, dénonçant les incroyables prétentions des étudiants. C’est vrai que, d’une certaine manière, nous ne nous prenions pas pour rien, les chevilles quelque peu enflées par la tournure des événements qui nous donnait raison et beaucoup d’importance. Qu’importait, Paris venait, tout au long de cette nouvelle manifestation, de retentir d’un nouveau slogan, le plus émouvant de tous : Nous sommes tous des Juifs allemands ! Après quelques millénaires de persécutions et de vexations de tous genres, je me suis senti un peu vengé en ma qualité de Juif tout court. Des heurts se sont produits cette nuit-là. Je n’y étais pas. On nous avait demandé de nous disperser, j’ai obéi. A la place, fidèle à mon double rôle de révolutionnaire en herbe et d’amoureux, j’avais filé, comme d’habitude, une fois mon devoir militant accompli, chez mon amie. 

Le lendemain, j’avais été prié d’assister à une réunion du Comité d’action révolutionnaire de mon quartier, qui devait salement jurer dans notre beau XVIème arrondissement. Pas tant que cela, en réalité. J’ai rigolé jaune. J’ai cru tomber dans un groupe de vitelloni qui ne savaient pas quoi foutre de leurs journées et de leur peau. Tout ce vazouillage très gosses de riches, sous des allures clandestines, faux noms, appartement privé chez une mystérieuse Madame Berthe –qui évoquait plutôt une patronne de bordel chic-, et nous nous sommes retrouvés chacun affalé dans un fauteuil de style, ne pipant presque mot. En principe, il fallait distribuer des tracts, organiser pour le lendemain un meeting d’information. On n’en a guère parlé, on balbutiait des banalités, puis on a discuté de tout autre chose. Heureusement, cette pénible séance n’a duré qu’une demi-heure. Je ne suis jamais retourné dans ce prétendu comité révolutionnaire. 

J’étais encore plus sombre et sceptique qu’auparavant. Nous étions de plus en plus isolés, manifestement. Après la grande exaltation des premiers jours de grève, mon moral est bien vite retombé. Les coups de grenades, les barricades dernières, Paris qui recommençait un peu à s’échauffer, ne me rendaient finalement pas plus heureux et confiant en l’avenir. Je sentais que la lutte devenait amère, pourrie. Celle d’une cause perdue d’avance. Nous allions nous faire enculer dans les grandes largeurs par tout le monde à la fois, le gouvernement, les syndicats, les partis et les travailleurs. 

 


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