Et Jacques Sternberg, il est où ?

J’imagine que certains se posent la question, à voir comme mon blog ne sert plus, depuis une vingtaine de jours, qu’à être le réceptacle de mon texte sur Mai 68 -une tournure inattendue. Plus un mot sur mon père ! (mais, quand même, je tiens à rappeler que, la veille, c’était le deuxième anniversaire de sa disparition). Le bon fils  dévoué et si aimant, décrit par Pierre Assouline dans son billet du 7 juillet dernier, aurait-il donc fini par bazarder son géniteur ? Le fiston serait-il devenu enfin autonome ? Pourquoi ce putsch ?

La réponse est évoquée dans mon billet « Etats d’âme-2″ du 20 août. En déclinant tous les pesants inconvénients du blog, j’avais songé à la possibilité d’écrire un livre sur mon père, tout seul dans mon coin comme un grand. Et cette envie s’est ancrée dans ma tête. Elle me permettra aussi de renouer avec une activité littéraire en berne depuis deux ans. Car j’ai à l’esprit une biographie de J.S en miroir avec celle de son fils, à mi-chemin entre le réel et l’imaginaire. Père et fils, personnages de roman. Bref, comme d’aucuns l’entrevoyaient, mon blog aura été, en effet, un tremplin. Je ne vire pas mon père ; je l’emmène avec moi. Et nul doute qu’en tant qu’écrivain, il sera ravi de devenir un personnage de roman.

Mon blog va-t-il s’éteindre pour autant, une fois achevée la retranscription de mes textes sur 68 ? A dire vrai, je n’en sais rien pour le moment. Mais, tout de même, il me semble peu vraisemblable que j’aurai le temps d’écrire à la fois mon blog et un livre, de surcroît sur le même sujet, non, cela n’aurait pas beaucoup de sens…

En attendant, je signale la prochaine sortie de La Boîte à guenilles (le 23 octobre) aux éditions de la Table Ronde, le tout premier roman de mon père, publié en 1945 et en Belgique, qui relate son internement au camp de Gurs.

 

 

 

 


Archive pour 12 octobre, 2008

MAI 68 (14)

Alors, dans un sursaut de romantisme échevelé, j’ai vraiment désiré une belle défaite sanglante, un enterrement de première classe, un holocauste honorifique pour la grande manif qui devait se dérouler ce vendredi 24 mai. Surtout que le monarque devait s’adresser à la nation le soir même. Il fallait que le sang coulât sous les fenêtres de l’Elysée, et j’étais prêt à en donner, de mon sang à moi, tellement j’étais écœuré, plein de rancœur et de défaitisme. 

Je me suis bien armé en vue de l’ultime combat. Linges, écharpes, caban de marin, bicarbonate de soude et lunettes sous-marines. Et vers les cinq heures, je me suis rendu au combat, devant la gare de Lyon. On a souvent affirmé que cette nuit-là, nous avions bien failli prendre le pouvoir ; que nous étions déchaînés à travers toute la capitale, que les CRS ne savaient plus où donner de la matraque et de la grenade. Tout ce que je puis dire, c’est que moi et quelques-uns de mes camarades, nous étions à mille lieues de le prendre, ce pouvoir, tellement nous nous sommes montrés peu à la hauteur. Sans doute victimes de l’incroyable inorganisation qui a toujours caractérisé le mouvement étudiant, sans coordination aucune entre les divers commandos. 

Il y a d’abord eu le discours du Général, qui n’en était plus vraiment un, ce soir-là. Contrairement à ce que l’on prétend, il n’y a jamais de surprise et d’imprévu avec de Gaulle. Il s’agit toujours de la même mécanique, des mêmes procédés, des mêmes pièges à cons. Un arsenal de ficelles grosses comme des câbles qui ne varie jamais. Quand ce n’est pas cette arme, c’en est une autre, mais tout aussi éculée. Cette fois-ci, c’était le coup du chantage et du référendum pépère. Et tout le quartier de la gare de Lyon a retenti d’assourdissantes huées en réponse au discours du grand Charles. C’est alors que les gaullistes, consternés, ont commencé à paniquer, parce que, de toute évidence, leur guide ne comprenait plus que dalle à la situation inédite. Il faisait vraiment figure de vieux monarque impotent, de Louis XVI en instance de fuite. Le lamentable discours de la République nous a alors revigorés. Et on est passé à l’attaque dès que les flics nous eurent chargés à la Bastille. La manifestation s’est immédiatement scindée. Je suivis un cortège qui remontait vers le XIème –le mauvais choix, devais-je m’en rendre compte un peu plus tard. 

Nous avons marché longtemps. Tout un énorme détour par les quartiers de l’est, pour échouer finalement au carrefour Richelieu-Drouot. Une grande balade qui n’était pas déplaisante. La nuit commençait à tomber, on ne gueulait plus, un silence impressionnant, nous contentant de défiler dans une suite ininterrompue de rues tortueuses, mal éclairées, assez exotiques, avec nos portraits de Mao, bannières rouges et noires au vent, couvercles de poubelle à la main, lunettes sous-marines au cou. Une véritable armée de maquisards révolutionnaires qui s’apprêtait à investir la capitale. Plus d’un bourgeois qui nous reluquait par la fenêtre a dû défaillir au spectacle de cette armada rouge et alerter les flics. Un quidam, traumatisé, était sorti en trombe d’un café pour se ruer sur nous en vociférant. Nous retrouvions l’enthousiasme de la nuit du 11mai. Maîtres de la rue. 

Après la balade, une fois arrivés sur les grands boulevards, l’exaltation est retombée parce qu’en fin de compte nous ne savions plus vraiment où porter nos pas. Les CRS, où étaient-ils ? Et le reste de la manifestation, alors ? La confusion totale, une fois de plus. Mai 68, pour moi, c’était surtout cela : des moments prodigieux d’espérance et d’euphorie révolutionnaires, puis les autres, plus nombreux, où l’on se sentait cons comme tout, impuissants, privés de direction à suivre ; autant dire sans chef, livrés à nous-mêmes. 

Des cars de CRS sont venus briser notre hébétude, débouchant en trombe derrière nous. Mouvement de débandade, et, pour une fois, je me montrai nettement plus courageux que la plupart. Avec quelques personnes, nous formâmes un service d’ordre barrant la route aux flics qui s’arrêtèrent net. Des civils nous déclarèrent que si nous restions tranquilles, rien n’arriverait. La flicaille en uniforme faisait grise mine. Ils voulaient nous défoncer, sans plus attendre. Et, justement, l’un d’eux, excité au plus haut point, nous lança une grenade. Nous détalâmes sans demander notre reste. Et le vazouillage reprit. Un homme, bien plus âgé que nous et que je soupçonnais d’être un indic, nous exhortait à nous diriger vers l’Opéra.  Finalement, nous choisîmes de nous rendre tous au Quartier latin où, disait-on, le gros de la manifestation s’était retrouvé. 

Une demi-heure après, place du théâtre de l’Odéon. C’est là que mon ami et moi avons doucement enragé. Il nous était devenu impossible de rejoindre les manifestants, car il eût fallu passer à la fois entre les moteurs des bagnoles qui explosaient, les barricades en flammes, les pavés des insurgés et entre les lignes des CRS qui chargeaient à tout rompre. Nous payions le prix de notre randonnée imbécile romantico-révolutionnaire. A croire que les flics nous avaient manœuvrés dans le sens d’un éparpillement des cortèges. Dans notre impuissance, nous sommes allés boire un coup dans un café de la rue de Tournon où, somme toute, le monde continuait de tourner paisiblement. Des consommateurs très banals qui ne parlaient pas du tout des manifestations, mais, comme toujours, de fesses et de marques de voiture ; d’autres qui jouaient tranquillement au flipper. Nous étions dégoûtés. Un accès de misanthropie délirante m’a repris. J’aspirais à ce que les CRS fassent soudain irruption dans cet univers de miteux pour tous les réduire en purée. Ainsi se seraient-ils rendus compte que quelque chose ne tournait pas rond à Paris. Le pire, c’étaient sans doute ceux qui se tortillaient dans les hauts-lieux de la capitale, chez Régine ou chez Castel. Heureusement, je ne les ai pas aperçus, ces irrécupérables inconscients.   

Après, nous n’avons pas cessé d’errer lamentablement autour de la place de l’Odéon, pour voir si, vraiment, nous ne pouvions plus rejoindre les nôtres. Les vrais paumés de la révolution. Auprès de la Croix rouge, nous nous sommes même proposé de les aider, histoire de nous donner bonne conscience, pour agir enfin. Ils ont refusé. Nous étions pourtant de bonne volonté. Sans doute, mais, en tout cas, braves mais pas téméraires, il s’en fallait de beaucoup. Alors, nous sommes retournés dans notre XVIème, dépités, la queue basse. Assez honteux, aussi. Rageur, j’ai donné un grand coup de pied dans une pile de poubelles qui, en s’écroulant, a fait un tintamarre du diable dans la douce nuit des beaux quartiers. Un grand acte révolutionnaire, à ma façon… Tout comme au retour de la nuit du 11 mai, d’ailleurs. C’était devenu, décidément, une manie chez moi, de m’en prendre aux poubelles des riches, ni vu ni connu. Et une fois chez mon ami, histoire de ne pas perdre le contact, nous avons suivi les derniers combats à la radio. Quelle déchéance ! Nous qui étions si bien partis. Nous n’avions pas vu goutte des trois quarts de ce qui s’était réellement passé cette nuit-là. 

Le lendemain samedi, la révélation. Mon Dieu ! pouvions-nous nous écrier devant l’impressionnant spectacle qu’offrait le Quartier latin. Des rues et avenues défoncées, dépavées, des gouffres, des trous et brèches partout, des bagnoles réduites en tas de ferraille carbonisée qui allaient se ficher dans des vitrines de magasins ou dans des salles de café, des arbres déracinés dans les feuillages desquels des mômes grimpaient, des bouches de métro béantes, les vestiges du musée de Cluny parsemées ça et là dans les tas de pavés, c’était proprement inimaginable. Les étudiants étaient donc responsables de cette apocalypse, eux qui paraissaient si gentils et bien élevés ! Quant à la Sorbonne, elle était devenue un immense hôpital pour les blessés des barricades, va et vient incessant d’ambulances et de médecins qui ramenaient des médicaments. Les gens n’étaient pas du tout indignés. Avant tout, sidérés ; puis, comme c’était samedi, plutôt amusés. Ils se croyaient en visite sur un plateau de Hollywood.   

Vers 15 heures, les flics sont arrivés, flanqués d’un contingent de bidasses pour nettoyer les lieux. Sans ménagements, lançant quelques grenades pour faire refluer les promeneurs vers le bas du boulevard Saint-Michel. On pensait que la bagarre allait recommencer, mais nous avons eu assez de bon sens pour ne pas moufter, avec notre Sorbonne qui éclatait de son trop-plein d’éclopés. Un service d’ordre s’est alors mis en place, dont j’ai fait partie avec mon ami, histoire de nous rendre enfin utiles, de rattraper notre pitoyable inaction de la veille. Nous avons barré toute la circulation au croisement des boulevards Saint-Germain et Saint-Michel. Derrière nous, les CRS et les camions de l’armée déblayaient le terrain dévasté ; face à nous, la foule des badauds. Il s’agissait d’éviter toute provocation, de ne surtout pas exciter les flics. Des rumeurs alarmistes circulaient depuis le matin, le gouvernement ayant tonné : on disait que les flics avaient reçu l’ordre de tirer désormais. Avec tout ce qui s’était passé la nuit, cela pouvait être vraisemblable. Nous sommes restés des heures et des heures au carrefour, à former une chaîne compacte pour empêcher les badauds de passer. Les flics venaient nous complimenter, c’était la meilleure, tiens ! Ils nous disaient : « Tenez bon encore quelques heures, et rien ne se passera. » Mais, vers le soir, cela commença à se gâter. D’une part, il y avait une bande de jeunes excités qui nous accusait de complicité avec les CRS et voulait passer à l’attaque ; d’autre part, tous ceux qui y tenaient, à leur samedi soir, à leur ciné, leur restau ou à leur soirée en boîte. Ils auraient volontiers provoqué un massacre, ceux-là, pour pouvoir accéder à tel ou tel lieu de plaisir qui se trouvait dans la zone interdite. Et nous, nous n’étions plus en très bonne position : au moindre incident, nous allions prendre à travers la gueule à la fois les pavés des provocateurs et les balles des flics. Mais bon, le pire n’est pas survenu. 

A la tombée de la nuit, le spectacle était devenu impressionnant, derrière nous. On voyait luire les casques des CRS dans la pénombre. On se retournait sans cesse pour vérifier ce qu’ils tramaient dans notre dos. Puis, vers 21 heures, mon ami et moi avons changé de place, sur ordre d’un militant de l’UNEF. Traversant le camp retranché des flics, nous sommes allés nous poster au coin de la rue Monsieur-le-Prince. C’était tout noir, plus de réverbères, des restes de barricades. Nous avions pour mission de détourner toutes les bagnoles du boulevard Saint-Michel, nous transformant, ébahis, en vrais flics de la circulation, il ne nous manquait plus que le képi et le bâton blanc. Les mêmes gestes amples des bras, le même ton impératif. Nous racontions n’importe quoi aux automobilistes, que de Gaulle passait par là, qu’un cyclone allait s’abattre sur le boulevard, que la Seine était en crue, que l’on se battait à coups de canon, et tout le monde nous obéissait finalement. Cela faisait vraiment plaisir de se retrouver maîtres absolus du pavé au point de diriger la circulation. Je vous le dis, l’être humain, dès qu’il acquiert un soupçon d’autorité, il ne se tient plus. C’était ça, la révolution, les esclaves qui deviennent à leur tour les maîtres, avec la même arrogance et le même sérieux papal. L’Histoire n’a jamais marché autrement que dans ce sens. 

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