MAI 68 (15)

Le lundi 27 mai, un grand meeting devait se tenir au stade Charléty. Après la sévère mise en garde du Premier ministre, beaucoup hésitaient à s’y rendre. On s’attendait à un carnage, et mes parents n’ont pas voulu que j’y aille. Faut avouer que je n’ai pas trop insisté. Je n’ai pas manqué grand-chose. Mendès-France, sentant son heure approcher à grands pas, embrassant les étudiants, cette image ne m’intéressait pas vraiment. Un avant-goût de ce qui devait survenir les jours suivants, lorsque l’impasse se précisa, après que les travailleurs eurent rejeté contre toute attente les accords de Grenelle, bafouant leurs chefs syndicaux. 

L’heure de l’ignoble curée. Toute la politicaillerie qui se ruait, en se faisant des croche-pieds entre eux. Dehors, les étudiants, merci, on n’a plus besoin de vos services, passons aux choses sérieuses maintenant, et, vous les ouvriers, continuez un peu à résister jusqu’à ce nous prenions le pouvoir, puis, après, retour au taf, sans discuter ! C’était le retour en force de la vraie politique, dès lors que ça se mettait à puer la corruption, la combine, la roublardise et l’arrivisme forcené. Ignoble, le Mitterrand qui s’y voyait déjà à l’Elysée ! Et le Parti communiste qui se réveillait soudain ! Tous au pouvoir pour désamorcer la révolution ! Et je continuais à m’enfoncer dans une déprime rageuse, au spectacle de toutes ces crapules qui s’emparaient du champ de bataille. C’est ainsi que j’avais écrit dans mon journal intime du mardi 28 mai, la page suivante, très teintée d’accents robespierristes : 

« Il est de nombreux dangers qui guettent le mouvement étudiant. L’un d’eux résulte des multiples profiteurs qui se sont accrochés à nos basques comme des parasites. Notre combat était pur, il risque de devenir trouble et suspect. Il s’y passe des choses véreuses, il s’en passera encore, nous sommes sur le point d’être débordés, sans doute parce que nous, jeunes gens, ne possédons pas encore l’esprit de combine propre aux hommes plus âgés. Cela a commencé avec les intellectuels et tous les ratés de Saint-Germain-des-Prés, écrivaillons, acteurillons, peintrillons -et gribouilleurs de pellicules au festival de Cannes, qui, sous le glorieux paravent de la révolution, de la contestation politique tous azimuts et d’une très hypocrite solidarité, cherchent depuis quelques semaines à se hisser dans la hiérarchie artistique. Le théâtre de l’Odéon investi par Jean-Jacques Lebel et ses sbires, où s’agitent ces intellectuels factices, est totalement désavoué par les vrais révolutionnaires ;  aussi bien à Nanterre qu’à la Sorbonne, ce lieu est qualifié de Temple de la Connerie. Encore ces clowns sont-ils les moins dangereux. Car il y a aussi les syndicats ouvriers qui, profitant de notre révolte, lancèrent les mots d’ordres de la grève générale pour mieux se délester du poids des étudiants, dès qu’ils se sentirent assez puissants pour diriger les opérations ; fausse puissance, d’ailleurs, puisque leurs bases refusent maintenant de signer le protocole d’accord signé avec le gouvernement et continuent la grève. Mais il est également de crapuleuses infiltrations. Il semble certain que des membres de l’ex-OAS jouent un rôle de provocateur non négligeable dans les manifestations estudiantines. Rien d’étonnant, rien de nouveau sous le soleil. Après tout, l’insurrection hongroise de 1956 commandée en sous main par des factions fascistes et des agents de la CIA profita sans vergogne d’émeutes d’étudiants qui ne revendiquaient qu’un peu plus de liberté au sein même du régime communiste. Nous risquons donc d’être manipulés et roulés par des groupuscules douteux. Je sens de plus en plus que des mains malhonnêtes s’abattent sur notre mouvement. Et que dire, au cas où nous réussirions à renverser le régime, des combines véreuses de tous les partis politiques, de tous les leaders retors qui chercheraient par n’importe quel moyen à prendre le pouvoir ? Tout le monde sait que le champion de la gauche, Mitterrand, est un politicien aussi corrompu que notre Premier ministre. Bien entendu, si de Gaulle tombe, ce sera véritablement une ignoble curée au terme de laquelle les étudiants se feront vider comme des malpropres. Mais surtout, comment imaginer une seule seconde l’avènement d’un gouvernement révolutionnaire ? Les agents de la CIA veillent et sauront contrer toute menace rouge. » 

Et, tout à coup, on apprit que de Gaulle avait filé de l’Elysée. Pour s’accorder un petit brin de réflexion au vert, supposait-on. A Colombey, dans les champs. A Varennes, ou à l’étranger, songeaient plutôt certains optimistes. La question du pouvoir était manifestement à l’ordre du jour. Les esprits fins et réalistes nous demandaient ce que nous autres, étudiants, voulions mettre à la place de De Gaulle. On ne savait jamais quoi répondre, au juste. Le grand vide, quoi. Cependant les anarchistes répliquaient : « Pas de pouvoir d’Etat ! Le peuple entier ! » Le peuple, ouais. Encore fallait-il qu’il y arrive, au pouvoir. Et, précisément, j’avais de gros doutes sur son aptitude à  gouverner. La question me travaillait depuis plusieurs années. Dès 1964, je m’en étais ouvert auprès d’un ami, pas aussi politisé que moi, lui posant d’un ton à la fois grave et inquiet la question : « Mais, à ton avis, peut-on faire confiance au prolétariat pour diriger un pays ? » Effaré, il avait été, mon ami. Il venait juste de me parler de son feu aux couilles, par cette belle journée printanière. J’avais songé à Waldeck-Rochet, mais ce n’était pas possible, il ne faisait pas sérieux celui-là, surtout à la tête du parti communiste. Il n’y avait vraiment que les anti-bolchos effrénés pour avoir peur de lui. Bref personne, pas un chat, ni une ombre ! Preuve que nous avions agi à hue et à dia comme de grands escogriffes incohérents, par idéalisme, mais sans une seule perspective sensée dans nos cervelles d’allumés du concept. Malgré tout, dans l’idéalisme, dans la griserie romantico-révolutionnaire, j’y ai sombré jusqu’au dernier moment. La grande manifestation de la CGT et du PCF du mercredi 29 mai -au lendemain même de ma tirade aussi alarmiste que défaitiste dans mon journal intime- avait encore trouvé moyen de profondément m’émouvoir,  lorsque, de tous les points de la capitale, les camions aux drapeaux rouges convergèrent vers la Bastille pour déverser leur cargaison de travailleurs ; et que, pour la première fois, on entendit « de Gaulle démission ! » et « Gouvernement populaire ! » et encore : « Adieu De Gaulle, adieu ! » Un instant, j’ai cru tomber dans la farce, me laisser embobiner, surtout lorsque Viansson-Ponté, dans la dernière édition du Monde, évoqua d’ores et déjà la succession présidentielle. 

Mais il fallait un tant soi peu réfléchir, ne pas se laisser emporter par le flux des événements impressionnants, repenser à la psychologie de De Gaulle. Je l’ai dit, toujours les mêmes trucs, les mêmes rouages, les mêmes réactions. Un vieux bravache anti-communiste. L’orgueil, la vanité, la peur des rouges, la frénésie de sauver la France. Et en cette nuit du mercredi au jeudi, il se sentait regonflé à bloc dans son personnage de Sainte Jeanne d’Arc. Il avait tout prévu. Les tanks autour de Paris, les rumeurs alarmistes. La grande résistance. Il ne pouvait pas supporter la pensée que sa chère France pût basculer sous l’égide de politiciens minables. Dans un sens, je le comprends, maintenant.  


Archive pour 13 octobre, 2008

MAI 68 (15)

Le lundi 27 mai, un grand meeting devait se tenir au stade Charléty. Après la sévère mise en garde du Premier ministre, beaucoup hésitaient à s’y rendre. On s’attendait à un carnage, et mes parents n’ont pas voulu que j’y aille. Faut avouer que je n’ai pas trop insisté. Je n’ai pas manqué grand-chose. Mendès-France, sentant son heure approcher à grands pas, embrassant les étudiants, cette image ne m’intéressait pas vraiment. Un avant-goût de ce qui devait survenir les jours suivants, lorsque l’impasse se précisa, après que les travailleurs eurent rejeté contre toute attente les accords de Grenelle, bafouant leurs chefs syndicaux. 

L’heure de l’ignoble curée. Toute la politicaillerie qui se ruait, en se faisant des croche-pieds entre eux. Dehors, les étudiants, merci, on n’a plus besoin de vos services, passons aux choses sérieuses maintenant, et, vous les ouvriers, continuez un peu à résister jusqu’à ce nous prenions le pouvoir, puis, après, retour au taf, sans discuter ! C’était le retour en force de la vraie politique, dès lors que ça se mettait à puer la corruption, la combine, la roublardise et l’arrivisme forcené. Ignoble, le Mitterrand qui s’y voyait déjà à l’Elysée ! Et le Parti communiste qui se réveillait soudain ! Tous au pouvoir pour désamorcer la révolution ! Et je continuais à m’enfoncer dans une déprime rageuse, au spectacle de toutes ces crapules qui s’emparaient du champ de bataille. C’est ainsi que j’avais écrit dans mon journal intime du mardi 28 mai, la page suivante, très teintée d’accents robespierristes : 

« Il est de nombreux dangers qui guettent le mouvement étudiant. L’un d’eux résulte des multiples profiteurs qui se sont accrochés à nos basques comme des parasites. Notre combat était pur, il risque de devenir trouble et suspect. Il s’y passe des choses véreuses, il s’en passera encore, nous sommes sur le point d’être débordés, sans doute parce que nous, jeunes gens, ne possédons pas encore l’esprit de combine propre aux hommes plus âgés. Cela a commencé avec les intellectuels et tous les ratés de Saint-Germain-des-Prés, écrivaillons, acteurillons, peintrillons -et gribouilleurs de pellicules au festival de Cannes, qui, sous le glorieux paravent de la révolution, de la contestation politique tous azimuts et d’une très hypocrite solidarité, cherchent depuis quelques semaines à se hisser dans la hiérarchie artistique. Le théâtre de l’Odéon investi par Jean-Jacques Lebel et ses sbires, où s’agitent ces intellectuels factices, est totalement désavoué par les vrais révolutionnaires ;  aussi bien à Nanterre qu’à la Sorbonne, ce lieu est qualifié de Temple de la Connerie. Encore ces clowns sont-ils les moins dangereux. Car il y a aussi les syndicats ouvriers qui, profitant de notre révolte, lancèrent les mots d’ordres de la grève générale pour mieux se délester du poids des étudiants, dès qu’ils se sentirent assez puissants pour diriger les opérations ; fausse puissance, d’ailleurs, puisque leurs bases refusent maintenant de signer le protocole d’accord signé avec le gouvernement et continuent la grève. Mais il est également de crapuleuses infiltrations. Il semble certain que des membres de l’ex-OAS jouent un rôle de provocateur non négligeable dans les manifestations estudiantines. Rien d’étonnant, rien de nouveau sous le soleil. Après tout, l’insurrection hongroise de 1956 commandée en sous main par des factions fascistes et des agents de la CIA profita sans vergogne d’émeutes d’étudiants qui ne revendiquaient qu’un peu plus de liberté au sein même du régime communiste. Nous risquons donc d’être manipulés et roulés par des groupuscules douteux. Je sens de plus en plus que des mains malhonnêtes s’abattent sur notre mouvement. Et que dire, au cas où nous réussirions à renverser le régime, des combines véreuses de tous les partis politiques, de tous les leaders retors qui chercheraient par n’importe quel moyen à prendre le pouvoir ? Tout le monde sait que le champion de la gauche, Mitterrand, est un politicien aussi corrompu que notre Premier ministre. Bien entendu, si de Gaulle tombe, ce sera véritablement une ignoble curée au terme de laquelle les étudiants se feront vider comme des malpropres. Mais surtout, comment imaginer une seule seconde l’avènement d’un gouvernement révolutionnaire ? Les agents de la CIA veillent et sauront contrer toute menace rouge. » 

Et, tout à coup, on apprit que de Gaulle avait filé de l’Elysée. Pour s’accorder un petit brin de réflexion au vert, supposait-on. A Colombey, dans les champs. A Varennes, ou à l’étranger, songeaient plutôt certains optimistes. La question du pouvoir était manifestement à l’ordre du jour. Les esprits fins et réalistes nous demandaient ce que nous autres, étudiants, voulions mettre à la place de De Gaulle. On ne savait jamais quoi répondre, au juste. Le grand vide, quoi. Cependant les anarchistes répliquaient : « Pas de pouvoir d’Etat ! Le peuple entier ! » Le peuple, ouais. Encore fallait-il qu’il y arrive, au pouvoir. Et, précisément, j’avais de gros doutes sur son aptitude à  gouverner. La question me travaillait depuis plusieurs années. Dès 1964, je m’en étais ouvert auprès d’un ami, pas aussi politisé que moi, lui posant d’un ton à la fois grave et inquiet la question : « Mais, à ton avis, peut-on faire confiance au prolétariat pour diriger un pays ? » Effaré, il avait été, mon ami. Il venait juste de me parler de son feu aux couilles, par cette belle journée printanière. J’avais songé à Waldeck-Rochet, mais ce n’était pas possible, il ne faisait pas sérieux celui-là, surtout à la tête du parti communiste. Il n’y avait vraiment que les anti-bolchos effrénés pour avoir peur de lui. Bref personne, pas un chat, ni une ombre ! Preuve que nous avions agi à hue et à dia comme de grands escogriffes incohérents, par idéalisme, mais sans une seule perspective sensée dans nos cervelles d’allumés du concept. Malgré tout, dans l’idéalisme, dans la griserie romantico-révolutionnaire, j’y ai sombré jusqu’au dernier moment. La grande manifestation de la CGT et du PCF du mercredi 29 mai -au lendemain même de ma tirade aussi alarmiste que défaitiste dans mon journal intime- avait encore trouvé moyen de profondément m’émouvoir,  lorsque, de tous les points de la capitale, les camions aux drapeaux rouges convergèrent vers la Bastille pour déverser leur cargaison de travailleurs ; et que, pour la première fois, on entendit « de Gaulle démission ! » et « Gouvernement populaire ! » et encore : « Adieu De Gaulle, adieu ! » Un instant, j’ai cru tomber dans la farce, me laisser embobiner, surtout lorsque Viansson-Ponté, dans la dernière édition du Monde, évoqua d’ores et déjà la succession présidentielle. 

Mais il fallait un tant soi peu réfléchir, ne pas se laisser emporter par le flux des événements impressionnants, repenser à la psychologie de De Gaulle. Je l’ai dit, toujours les mêmes trucs, les mêmes rouages, les mêmes réactions. Un vieux bravache anti-communiste. L’orgueil, la vanité, la peur des rouges, la frénésie de sauver la France. Et en cette nuit du mercredi au jeudi, il se sentait regonflé à bloc dans son personnage de Sainte Jeanne d’Arc. Il avait tout prévu. Les tanks autour de Paris, les rumeurs alarmistes. La grande résistance. Il ne pouvait pas supporter la pensée que sa chère France pût basculer sous l’égide de politiciens minables. Dans un sens, je le comprends, maintenant.  

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