MAI 68 (16)

Jeudi 30 mai, seize heures trente. Tout le monde retient son souffle. Le cœur bat la chamade. Les sueurs froides nous viennent. Quitte ou double, de Gaulle ? Une voix de stentor hargneux nous secoue tous. Dès les premiers mots, on comprend. « Je ne me retirerai pas ». Avec sa légalité. Son mandat du peuple. Et même l’appel au bon peuple, dissolution de l’Assemblée nationale et invite à voter dans le bon sens, contre la menace de dictature et le communisme totalitaire. C’était du sérieux. Les accents de Thiers. Je m’affaissai presque en dessous de ma chaise. Il s’était réveillé, balayant tout sur son passage. Il était prêt à tout, le Général.  

La guerre civile ! s’écria le Mitterrand ravalé au rang de politicien au rancard par de Gaulle –ce qui lui allait d’ailleurs comme un gant. Les rouges et les blancs… La résistance glorieuse… Les barricades hérissées de canons. Les massacres en pagaille. Tu parles ! La débandade, plutôt. 

La baudruche de la révolution explosa. En quelques heures. La politicaillerie rentra dans sa tanière, enterra ses ambitions. Le Parti et les syndicats reprirent le dialogue avec le gouvernement. Et ce fut la grande marée des rats, des veaux, des fascistes, des droitistes de tous bords, la bouticaillerie et les concierges, les vieilles rombières, les minettes et les gravures de mode du Drugstore, les pédés monarchistes qui reconquirent le pavé pour de bon, comme ils l’avaient déjà fait sur les Champs-Elysées, à peine terminé le discours du grand Commandeur.  Tout ce que Paris comptait de plus vulgaire finalement, pauvres ou friqués. Avec en plus, comme encadrement, toute la pègre de la capitale, les gangsters, les tenanciers de bordels, les tueurs, les vendus, les barbouzes. Tout cela sous l’égide du drapeau tricolore et de la Marseillaise. Robespierre en mourut une seconde fois. Il n’y eut jamais victoire plus répugnante. Tous ceux qui s’étaient écrasés des semaines durant et que la voix du 30 mai venait de réveiller. Un réveil ignoble au diapason de leur long sommeil. Les commerçants se disputèrent la palme de cette ignominie. De leur grenier, ils ressortirent le tricolore des aïeuls pour le ficher à l’étalage. Ils rigolèrent grassement au nez des vaincus, se vengèrent en les servant moins bien. Pendant une semaine on ne cessa plus d’entendre les avertisseurs des bagnoles qui rythmaient d’anciens slogans de l’Algérie française. Les Champs-Elysées étaient devenus le fief de toute cette crapulerie.  Ils étaient aussi bas que les dames de Versailles qui frappaient de leurs ombrelles les prisonniers communards. Le même esprit revanchard oscillant entre le méprisable et le grotesque. 

Et c’était bien une guerre civile, mais en petit, larvée, latente, sans coups de feu ou presque. Des amitiés, des amours, des camaraderies se sont défaites, on ne se reconnaissait plus, on se méprisait, on changeait de trottoir lorsqu’on se voyait de loin. Comme celui-là qui m’aimait pourtant bien auparavant et qui, me rencontrant dans une rue d’Auteuil, me dit d’un ton mi-figue mi-raisin « Toi tel que je te connais, tu étais de ceux qui ont planté le drapeau rouge à la Sorbonne », et il avait tourné les talons, sans même attendre ma réponse. L’autre grand con avait aigri le climat avec son discours. Bel et bien exacerbé les divisions entre les gens qui n’avaient pas besoin de cela pour copieusement se détester. 

En réaction, je suis d’autant plus souvent allé à la Sorbonne qui restait occupée. Il me semblait vital de m’y retirer, sur cet ultime radeau, avec des gens de mes opinions. Notre dernier lopin de rêve, maintenant que la réalité encore plus terne qu’auparavant s’était emparée de l’existence. 

La grève se mourait. Les derniers bastions de Renault, Citroën, donnaient encore quelque espoir aux éternels optimistes. Les étudiants se raccrochaient aux restes avec ténacité. La vraie débandade qui cachait mal son nom. Je crois bien en avoir chialé lorsque j’ai senti que tout était fini, comme en ce jour où tout avait débuté, sauf que là c’étaient bien sûr des larmes d’affliction et non de joie. L’essence avait vaincu la révolution. Osera-t-on jamais écrire dans un manuel d’histoire une fin de révolution aussi grotesque et pitoyable ? Il avait suffi de libérer les pompes à essence pour que la France retrouve son sourire béat. Tout le monde repartait en weekend. Retrouvailles passionnées avec les bagnoles et la cambrousse. On ne tue pas aisément la société de consommation. 

Comme je savais les jours de la Sorbonne comptés, avec tous les CRS qui s’employaient à faire reprendre le travail, j’y ai passé une nuit entière, presque en signe d’adieu, alors que l’on sentait la fête pourrie, agonisante. Cette nuit blanche fut douce d’amertume et de mélancolie. J’ai parcouru sans fin tous les amphithéâtres qui puaient à crever la saleté corporelle où se réfugiaient les chômeurs, tout le lumpenprolétariat que nous avions accueilli en un superbe geste de générosité. La Sorbonne ressemblait à un gigantesque asile de clochards dans un quartier miséreux, elle était devenue enfin, après des siècles de prétentieuse platitude, humaine. Plus du tout la boîte de fils à papa, à bourgeois lamentables, mais la commune qui rassemblait toutes les classes sociales les plus déshéritées. Et quand je suis sorti de la Sorbonne, à l’aube, tout me parut bien désolant. 

C’était la vraie fin de la grève. De nouveau les gens retournaient à leur travail, requinqués pour mieux se faire entuber ; et la vision de ces premiers autobus auxquels nous n’étions plus habitués qui reprenaient soudain leur quotidien itinéraire, de ces métros désormais ouverts que de lourdes grilles avaient clos des semaines durant, m’enseignait brutalement que le rêve était consumé et que la réalité reprenait ses droits sur l’imagination. Tout était parti de la Sorbonne, tout finissait en ce même lieu. Ces couloirs sales, ces amphithéâtres sordides, ce drapeau rouge qui flottait au sommet de l’édifice, c’était le dernier, l’ultime bastion de notre grand songe, notre boîte à illusions, isolé au sein d’une société ennemie. La chute promettait d’être dure. Bientôt devait venir le temps ou l’Université redeviendrait une morne glacière pour privilégiés. On se demandait comment nous allions pouvoir endurer ce choc, s’en tirer sans dépression nerveuse. Vaincus, nous l’étions, malgré tous ceux qui n’y croyaient pas encore, qui ne se résignaient pas à lâcher le morceau, qui couraient dans tous les sens là où il restait encore des bribes de grève, chez Citroën, à Flins. Les lumières se rallumaient, salement. J’avais envie de rester dans mon lit, de dire merde à la société qui venait de me jeter son baquet d’eau glacée en pleine gueule ; mais il fallait se réveiller, tous ensemble. Et ne plus songer au rêve de ces quelques semaines de folie, sous peine d’être matraqués. 

Et c’est devenu de pis en pis. Bientôt tout le monde avait repris son travail, les irréductibles avaient été réduits. Moi aussi. A la poste, pour gagner mon argent des vacances. Signe que tout était redevenu normal. Il faisait beau, on pensait aux vacances, aux bains de soleil. A la poste, oui, dans un bureau tout près des Champs-Elysées. En réalité, mon tout premier vrai contact avec des travailleurs dont je partageais le quotidien. Fallait voir les bœufs que c’étaient. Je ne m’étais pas gêné pour évoquer le mois de mai, les grèves. Ils avaient fait grève, bien sûr. En ajoutant, d’un ton rigolard : « On n’a jamais autant joué à la belote ! » J’étais resté sans voix. Puis comme j’avais dû mettre en avant mon appartenance au mouvement gauchiste, tout juste s’ils n’avaient pas voulu me flanquer des baffes, à cause de toutes les bagnoles que nous avions incendiées. 

 

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