MAI 68 (17 et fin)

Il y eut encore quelques manifestions violentes en juin. Prisonnier dans le bureau de poste à trier le courrier, je trépignais sur place de ne pas pouvoir m’y rendre. Je n’ai sans doute rien manqué. Manifs du désespoir seulement, très équivoques, infiltrées de partout, provocateurs à la clé, un classique des périodes pré-électorales. Puis, inéluctable, la prise de ce radeau glauque et pourri qu’était devenue la Sorbonne par les forces de l’ordre, en ce dimanche 16 juin. Ce même jour j’écrivais dans mon journal intime : « Encadrée par la police, protégée par des meurtriers casqués, la Légalité est entrée dans la Sorbonne, premier pas d’une profanation, et, silencieusement, à l’ombre des portails maintenant clos aux étudiants et au peuple, elle travaille à la restauration de l’ancien temps des morts et des privilèges, foule à ses pieds avec une joie sordide les drapeaux rouges et efface des murs les slogans oniriques de la révolte. Notre dernier bastion, notre ultime boîte aux illusions, ne sont plus. L’Histoire reprend ses droits, nous arrache aux rêves et referme la boucle du cycle répressif. Voici que la crainte est redescendue dans nos rues : les hommes en noir, que nous avons appris à connaître depuis un mois et demi qu’ils nous traquent d’un point à l’autre de la capitale, ce troupeau uniforme qui descend lourdement des inquiétants fourgons aux cimes blanches, gardent notre ancienne citadelle. Il est défendu de rêver, à présent ; défendu de s’allonger au clair de lune sur l’escalier de la chapelle, en compagnie de son amie ; défendu de dormir d’un profond somme sur les bancs des amphithéâtres ; défendu de rêver à la chute de la société. Quelle tristesse. La Sorbonne n’est plus notre second domicile. Elle redeviendra la morne maison des morts-vivants, du parti de la pompeuse frilosité qu’elle fut toujours. Je reste incrédule. Il me faut voir et revoir les files des hommes casqués qui enserrent la Sorbonne pour finalement admettre que du doux songe nous sommes revenus dans le terne monde de la réalité. » 

On les préparait très sérieusement, les élections législatives. La politicaillerie, tous bords confondus, se relayait la parole à la télévision, un déluge de discours lénifiants afin de tranquilliser la nation. Et ce fut le traumatisme des résultats, le coup de bambou du 30 juin. Le raz de marée UDR, comme ils l’ont dit. Je suis resté prostré dans mon coin, consterné, n’en revenant pas. Le coup de grâce. Avec la canicule qui s’abattit sur  Paris les jours suivants, j’étais encore plus ramolli. Il était bien temps de partir en vacances, d’un peu oublier la défaite, de réfléchir, de tirer les leçons de toute cette grandiose histoire. La tornade éteinte, je pouvais au moins dénoter tous les changements qu’elle avait apportés en moi. Hormis des trucs extérieurs, très superficiels, et un ou deux raclages de conscience plus ou moins profonds, ce n’était pas lourd. Les événements passent. On croit à leur prodigieuse influence. En fait, tout recommence comme auparavant, la merde et tout. Les ouvriers sont toujours aussi exploités et les âmes spleenétiques. De sa vilaine nature, on ne se débarrasse pas facilement. Il faudrait des années et des années de knout et de tyrannie pour changer. Il reste évidemment le souvenir. Il conserve un peu les influences tant qu’il dure. Tant que la page du gros bouquin d’histoire hésite encore à se refermer dessus. 

Mai m’avait surpris en plein délire d’esthétisme. Politisé, je l’étais devenu quelques années auparavant, à la faveur de la guerre d’Algérie. Je m’étais alors endoctriné, instruit à la sauce marxiste version soviétique. Mais cela ne m’empêcha pas de bien rapidement installer la Chine dans un solide coin de mon cœur dès qu’elle commença à se rebeller, en 1963, contre la ligne idéologique dite révisionniste de l’Union soviétique. Je ne jurais plus que par Mao. Et davantage encore quand déferla la Révolution culturelle en 1966 ; j’étais vraiment au septième ciel.  Le reste, pour moi, c’était du minable. A vingt-deux ans, je n’avais jamais travaillé vraiment. Je clopinais dans de longues études, prenais des bains prolongés de culture qui ne risquaient pas de me coûter cher. Et j’étais un jeune homme de goût, cultivé et mélancolique comme tout, dégoûté de la vie avant même de l’avoir connue. Le bourgeois décadent sur lequel s’acharne toute révolution marxiste. Mai a été engendré par cette catégorie de bourgeois. Ce pourquoi les travailleurs et le Parti s’en méfièrent comme de la peste. Notre révolution ressemblait par trop à un accès d’humeur, à une toquade de jeune désœuvré, aux quatre cents coups d’une personne trop bien élevée. 

Quand Mai m’a surpris, j’avais le nez dans la culture juive, dans l’étude de l’hébreu. Tout juste si je ne tâtais pas de la Kabale. Une toquade comme une autre. Je devenais mystique, donc passablement dépolitisé. Je combinais tout cela avec les événements de Nanterre, les discours de Cohn-Bendit et la crainte des proches examens. Quand la politique vint me revisiter, elle emporta tout sur son passage. Du jour au lendemain, la littérature, qu’était-ce ? Connaissais plus. Je devenais incapable de m’intéresser à toutes ces belles phrases. Je reniais en bloc toute la culture. Je ne demandais plus que du réel, de l’historique, du social. Je ne pensais plus qu’aux nombreux frères en armes de Hanoï, de Tombouctou et de Pontoise. Du coup, je suis sorti de moi. Ma personne, mes jérémiades, mes lamentations, mon cœur en miettes, mes balbutiements romantiques, mon snobisme, ma culture, ma décadence, tout ce cinéma éclata. Ou crut éclater. Plus une seule ligne sur mes précieux petits états d’âme dans mon journal intime qui désormais faisait concurrence au Monde en devenant exclusivement politique. Mes relations amoureuses, à la dérive, elles aussi. Mon amie, à force de rester planquée chez elle, m’énervait et me décevait. Je me sentais équilibré, presque mûr et sorti de l’enfance. On sait comme il y eut peu d’entrées à l’asile psychiatrique en mai, et même une baisse accusée des suicides. Parce qu’enfin on pouvait parler et agir ; prendre des responsabilités, lutter pour sa liberté. Parce que la toute puissante société oppressive se desserrait. Une fois les patrons dehors, les autorités ligotées, tout va beaucoup mieux, comme dans les Saturnales. On a respiré largement en mai. 

Mais tout a fini par revenir en force, chez moi. La littérature, la libido obsédante, les dépravations, les jérémiades, la folie, la hargne, l’asphyxie d’un quotidien qui n’était pas à la hauteur de mes espérances, et surtout mon peu d’aptitude au bonheur. Seule la conscience politique est restée, mais je l’avais acquise bien avant mai 68.   Et vinrent les vacances vinrent avec leur goût sucré et charnel. Nous étions tous des rigolos à se payer de grandes vacances ensoleillées, comme ça, après les barricades, sans transition, sans aucun état d’âme ou si peu… Des  vacances en deux temps, pour moi. D’abord, en juillet, dans une station balnéaire assez chic sur le littoral belge, où m’avait accueilli ma grand-mère. Et loin de mon amie, je retrouvai dare-dare mon côté futile qui, à l’époque, coexistait avec ma gravité naturelle. Il y avait du dandy et du pilier de boîtes de nuit chasseur de filles dans mon personnage. J’avais un constant besoin de céder aux divertissements les plus frivoles, de m’adapter à la mode, de pactiser avec les imbéciles de la bourgeoisie friquée. Et, là, livré à moi-même, sur la côte belge, je m’en donnais à cœur joie, passant toutes mes nuits en boîte, accumulant les filles avec boulimie, trompant sans vergogne mon amie ; eh oui, car l’œil sévère de la Révolution ne pesait plus sur moi, on l’avait sacrément crevé, cet œil. Pour autant, je n’avais pas cessé de  lire consciencieusement la presse, c’était le temps de la répression blanche et à peine sournoise, la dissolution des groupes d’extrême-gauche, les interpellations, les renvois d’étrangers suspects hors du territoire, les facs investies par les flics, les examens se déroulant sous la protection des CRS, l’ORTF reprise en main, etc. 

Puis, dans un camp de vacances pour étudiants français et allemands sur la côte bretonne. En France, donc, où les CRS ne nous quittaient pas. Sur les plages, en maillot de bain, ballon à la main, radoucis, compréhensifs comme tout, avec un besoin frénétique de dialoguer avec nous. Le moment des retrouvailles ô combien émouvantes. Comme dans chaque guerre en les moments d’accalmie. « Nous, on vous aime bien au fond. Mais on doit obéir… » Ah ! L’âme humaine, si bonne, si pure, s’il n’y avait pas tous les méchants d’en haut… Tu parles ! La vieille rengaine fraternelle me laissait froid comme marbre. Je sais bien que, guerre ou pas guerre, l’homme ne peut pas voir en peinture son prochain. Parce qu’il a les jambes comme ça, parce qu’il a une bagnole comme ci, une femme comme ça, etc. Nous sommes tous des CRS en puissance. Eux au moins ont le courage de leurs convictions naturelles. Nous autres, avec l’éducation et les progrès bourgeois du XXème siècle, on masque toute cette crapulerie instinctive sous des mots et des attitudes chics. Mais collez-y un uniforme, un casque et une matraque et vous verrez ce dont nous sommes capables. En effet, notre CRS de service était bien moins rogue que les étudiants. Il avait même des attentions certaines. Il nous payait des pots et des cigarettes, et c’était autant de moins sur l’argent qu’il avait reçu en mai pour faire le sinistre zinzin dans les rues de Paris. 

Les étudiants, mieux vaut ne pas en parler. Un spectacle déplorable. Voleurs, stupides, mesquins, hypocrites, égoïstes, bruyants ! Toute la belle nature humaine qui ressortait en majesté. En vacances, on tombe le masque. On est tel qu’on est. Et le plus souvent, ce n’est pas joli à voir. Les étudiants français, en tout cas, car force est d’avouer que les étudiants allemands avaient sans conteste une autre classe. La preuve : comme il incombait aux étudiants d’animer toutes les soirées collectives, les Allemands avaient choisi de monter des spectacles hautement culturels, et les Français d’organiser des soirées dansantes avec une musique de merde et de grandes bouffes. Le côté jouisseur et festif du Français qui m’a toujours tapé sur les nerfs. De fil en aiguille, je me retrouvai toujours fourré chez les Allemands dont j’appréciais la conversation. Tout juste si les Français ne m’ont pas traité de collabo.  Pendant ces vacances, j’avais quand même réfléchi. C’était l’heure des bilans de Mai 68 à tire-larigot. La presse s’y était attelée ferme. Les raisons de notre échec. Une révolution était-elle possible en France ? Bien sûr que non. Et les communistes avaient sorti une brochure tirant les leçons de mai, bien pensée, bien raisonnée comme à leur habitude. Alors je devins réaliste. Il faisait beau, le soleil luisait, la terre continuait à tourner, les gens étaient aussi haïssables, le cycle des saisons nous emportait comme d’habitude, tout était normal, on dansait et copulait comme avant, rien n’avait changé, rien ne pouvait changer, en dépit de l’explosion printanière qui n’était plus qu’un souvenir. 

Et je me sentis glisser peu à peu et de nouveau du côté des communistes, les comptables de Révolution ! Ils n’avaient pas tout à fait tort, nous n’avions été  que des crétins idéalistes, de sombres demeurés, d’avoir ainsi pu croire une seule seconde à la vacance du pouvoir du pouvoir gaulliste, à laquelle je n’avais d’ailleurs jamais trop cru, moi-même. J’étais satisfait. Je pouvais en toute liberté revenir à mon dada habituel : la haine de mes condisciples, abrutis, incultes, dégénérés, etc. Cette détestation me dura un bout de temps. Et si je ne me suis pas inscrit au Parti communiste, c’est uniquement par dégoût de devoir me retrouver dans un groupe de gens, me doutant aussi qu’il n’était pas dans mes cordes de me transformer en militant exemplaire.  Les avais-je tellement bien connus en mai, lesdits étudiants ? Même pas. On dit que l’atmosphère était soudain devenue plus chaleureuse. Fraternité ! Egalité ! Chacun pouvait aborder qui il voulait ! Tout cela était bien superficiel, je dois avouer. A part  se lancer, au mieux, dans des palabres politiques stéréotypées, on n’avait pas grand-chose à se dire. Cela restait une fois de plus abstrait, cette formidable entente. Point de vue sentiments, zéro. Même une révolution ne suffit pas à démolir de fond en comble le mur de méfiance, d’incommunicabilité et de haine latente qui sépare deux êtres humains. Cela je l’ai bien senti. Tous ces manifestants que j’avais eu envie de serrer dans mes bras l’espace d’une minute, m’auraient sans doute exaspéré après quelques heures de conversation. Rouges ou pas rouges. J’ai connu des fascistes que j’aimais bien. Des « révolutionnaires » que je détestais. Les opinions, la façade sociale ne comptent pas pour moi. C’est le cœur qui prime, avant tout. 

Camarade ! par-ci, camarade ! par-là, mon œil ! Hormis les apparences, il n’y avait strictement rien entre nous tous. Comme toujours. Il faut forcer l’homme pour qu’il puisse s’entendre avec son prochain. J’ai toujours été désespéré, ne croyant à rien, en mon for intérieur. Pas anarchiste pour un sou, ne confondez pas. L’anarchisme, cette doctrine infantile qui implique précisément une niaise confiance illimitée en l’homme, n’a rien à voir avec mes convictions. Nihiliste, peut-être ? Mais la destruction systématique, tout aussi infantile et, de surcroît, teigneuse, ne sert à rien. Les hommes resteront toujours des loups. Vaut mieux tenter de les changer, les hommes, même si cela est voué à l’échec. C’est là mon idéal. Cet idéal qui m’a poussé à manifester en mai. Deux individus en moi. Celui qui sait que rien ne changera jamais ; celui qui, se refusant à tout fatalisme, veut quand même tenter l’essai, faire comme si. Cela donne une sacrée mixture de contradictions internes qui n’a pas fini de m’exaspérer et de dérouter tous mes proches. Point d’orgue : le 22 août 1968, l’Union soviétique intervient militairement en Tchécoslovaquie. Sans nul état d’âme, j’approuve, tout seul dans mon coin, et au grand effarement de mes proches, l’invasion de la glorieuse Armée rouge à Prague. Le communiqué de l’agence TASS me met tellement en joie qu’aussitôt je me remets à l’étude de la langue russe. Tandis que les groupes d’extrême-gauche, mes anciens compagnons de combat, défilent en criant en chœur avec les fascistes d’Occident : URSS SS ! 

                                                                                              1er trimestre 1969 

  

 


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