L’Après-Mai 68 (1)

 Le texte suivant a été écrit au dernier trimestre 1969. Il est également caractéristique des idées qui, à cette époque, agitaient certains milieux intellectuels; toute la problématique sartrienne sur l’art et la révolution, en fait. J’avais envoyé ce texte au Nouvel Observateur, et Pierre Benichou s’était montré très intéressé par mon écrit qu’il jugeait digne de figurer dans « Les Temps modernes ». Il s’était donc proposé de le donner en lecture  »à Jean-Paul et Simone. » De cette entrevue je suis évidemment sorti le coeur gonflé de grandes espérances. Hélas, je n’ai jamais eu de nouvelles ni de Benichou, et, bien sûr, encore moins des deux illustres personnages.

Il n’y a pas si longtemps, les mots couraient encore sur mon papier. C’étaient souvent de très étranges histoires. Des rois fous livrant la guerre à des hordes de fourmis, des châteaux baroques mouvants, des centenaires lubriques faisant l’amour avec la Mort, des villes-mirages, des petites filles romantiques… Un univers dément que seul pouvait concevoir un adolescent attardé et pervers. Une dimension dans l’absurde, l’atrocité, le désespoir et l’imbécillité qui frappait mon entourage. Je ne terminais jamais mes rêveries. Imparfaites, désarticulées, elles dorment dans mes vieux tiroirs, semblables à des poupées défraîchies qui conservent le charme insolite d’un autre temps.  C’est avec tendresse, avec nostalgie, que je me souviens de mon dernier personnage, de mes dernières lignes insensées ; de ce roi en carton-pâte, si mélodramatique, qui s’enfonça un beau jour dans la mer, son petit chat sur les épaules, riant de toutes ses forces avant de rencontrer la mort, laissant derrière lui un royaume désert et éteint qui n’avait probablement jamais existé. Il incarnait pour moi cette beauté ineffable de la morbidité qui m’avait poursuivi toute mon adolescence durant. Oui, je me souviens de ces dernières lignes car, pour la dernière fois, ma folie venait de s’exprimer. Quelques mois après avoir noyé mon roi dément, je reçus en plein estomac le coup de poing de Mai 68. En plein esprit, devrais-je dire. Car, depuis, chaque fois que je m’installe devant une page vierge, tentant de redonner vie à mes anciennes hantises, je suis contraint d’abandonner la partie, plusieurs heures après, las, écœuré de ne plus pouvoir rebander mon imagination. Je comprends pourquoi les intellectuels, les artistes ne s’entendent que fort imparfaitement avec les révolutions ; pourquoi aussi, ils peuvent être nuisibles et méritent persécution. Pourquoi entre eux et la révolution, il ne peut être question que d’amour-haine, de passion énorme où s’entrechoquent l’irrésistible désir de se donner tout entier et la rancœur de devoir abandonner quelque chose qui leur était précieux, -vital ; pourquoi les artistes seront toujours d’éternels déclassés, tiraillés par les remords, étouffés sous les contradictions insolubles. Tout cela, je le comprends chaque fois que je me penche, impuissant, stérile comme une vieille femme, sur une feuille de papier qui m’aguiche par sa virginité. 

Car cette impuissance date de mai 68. Depuis, je sais que si jamais je retrouve la faculté d’écrire, tout ce que je pourrais composer ne sera que banal, anodin. Sans doute moins imparfait, plus mûr, mais dénué de toute poésie, de tout souffle infantile, – à mille lieues du bruit et de la fureur du génie. Désormais je m’essaie au raisonnement, à la réflexion pour lesquels je semblais avoir si peu de dons. A la prudence, au tact, à la délicatesse. Dans cette direction contraire à ma nature, je puis faillir. Même dans ce qui ne sera qu’un long constat d’impuissance. M’y résignerais-je ? Il se peut alors que je veuille forcer le choix. Retomber dans le passé, redonner vie à de vieux jouets ou me clore dans le silence, pour toujours. Car, pour moi, il n’est point d’autre alternative. Lorsque je considère cette nouvelle entité que nous proposent les camarades chinois, « Culture prolétarienne », lorsque je songe à ses exigences draconiennes, je n’entrevois que ténèbres. Souvent ai-je été tenté d’écrire sur une feuille, en guise d’essai expérimental : « Tchang labourait son champ ». C’était un début-type d’un roman ou d’une nouvelle qui promettait d’être révolutionnaire. Je voyais Tchang, paysan chinois, dévoué à la pensée de Mao Tsé Toung, maniant la charrue en chantant, par une belle matinée ensoleillée. Je mettais en scène un personnage auquel je n’avais jamais donné de dimensions littéraires jusque là. C’était un excellent exercice que je m’imposais, désireux de savoir s’il pouvait exister une littérature prolétarienne digne de ce nom. Je concevais parfaitement bien que la littérature devait se libérer une fois pour toutes de tous ces héros bourgeois qui s’éternisaient de siècles en siècles ; que la vie d’un paysan ou d’un ouvrier pouvait être beaucoup plus intéressante que celle d’un intellectuel déraciné, traînant son désespoir infantile de café en café. Je pensais que les écrivains devaient désormais se mettre au service du peuple, se pencher sur leur existence et leurs problèmes. Voilà comment naquit en moi l’image de ce paysan chinois que je cherchai un beau jour à transcrire, tout de go, sans même vraiment le connaître. Simplement pour sortir de mon système de pensée bourgeois. 

« Tchang labourait son champ… » Et, malgré moi, spontanément, jaillirent ces deux autres mots : « … lorsque soudain… » Premier aveu de fuite. Je venais de planter le décor, de mettre en scène un paysan, de représenter son acte. Je savais que je pouvais en rester là, continuer sur la même ligne, décrire dans les menus détails le labourage du champ, la joie du paysan à se sentir libre, son exaltation à l’égard de Mao. D’abord parce que je ne connaissais pas assez l’existence d’un agriculteur ; puis, surtout, et je crois que c’est là le handicap majeur de tout écrivain confronté avec la Révolution, parce que je ne pouvais exprimer le bonheur. Il fallait que quelque chose arrivât. Et, ce « lorsque soudain… » s’élança sur le papier, point de rupture qui me permettait de passer à un autre niveau de la réalité, plus menaçant et par là même plus aisément descriptible. 

Je pouvais imaginer la suite. Cela ne me posait plus de problèmes. Tchang avait pu voir dans le ciel un avion américain ou un homme tenter de violenter une femme. N’importe quel écrivain doué aurait pu écrire un très bon livre sur ce sujet. Pourquoi ? La réponse me semblait inquiétante. Parce qu’une contradiction était née, parce qu’une lutte entre le Bien, représenté par le paysan chinois, et le Mal introduit par mon « lorsque soudain » s’était nouée. Une lutte. Depuis que l’homme écrit, c’est toujours resté le grand thème de son œuvre, la source d’inspiration par excellence. Le combat, quel qu’il soit, est ce qui pousse un homme à écrire. La littérature est larmoyante et révoltée par essence. Les plaintes, les hantises, les contradictions engendrent les mots et les belles phrases. Mais lorsque les contradictions s’évanouissent ? Y-a-t-il jamais eu une œuvre géniale qui ne fût qu’un long hymne de joie, clair et pur, dénué de toute arrière-pensée ? Je ne crois point. On peut célébrer les « lendemains qui chantent ». Mais, précisément parce que ce ne sont encore que des lendemains et que, dans le combat d’un peuple pour les gagner, il est encore quelque chose de sauvage, de douloureux, d’amer qui puisse être décrit avec génie. Mais, lorsque le présent chantera, que se passera-t-il ? Ce « lorsque soudain… » ne pourra plus être. Plus de fuite, plus de refuge dans un éventuel combat. Et j’ai bien peur que si les hommes parviennent un jour à devenir véritablement heureux, s’ils atteignent enfin la terre promise du communisme, la littérature sera alors bien terne, uniforme, privée comme elle le sera du feu fécondant des contradictions ; ou pis, qu’elle n’existera plus, qu’elle se sera éteinte en même temps que l’Etat.  Ce qui serait logique, puisque dans l’optique des Chinois, la littérature est devenue une arme politique au service du prolétariat. Pourrait-il se produire, au sein de cette nouvelle société, un retour à la littérature telle que les intellectuels l’entendent ? Une fois la guerre, la Révolution achevées ? Je ne pense pas. On écrit lorsque la vie vous laisse insatisfait. Mais si d’aventure l’homme embrasse enfin la vraie Vie, il préfèrera la vivre au jour le jour, physiquement, spontanément, plutôt que de la transcrire. Mais pour ma part, sans même envisager ce que sera la culture en une société communiste, je sens que je ne puis servir cette grande idée lancée par les Chinois, la Culture Prolétarienne. Prisonnier de ma classe, me délivrant avec peine de ses chaînes, je ne sens pas vivre en moi l’image de Tchang, paysan chinois, pas plus que celle, moins éloignée, de Dupond, ouvrier chez Citroën. Je suis plus proche de mon roi se noyant dans la mer, son petit chat sur les épaules, même si ce personnage possède un pied dans le monde du rêve et l’autre dans celui de la féodalité, tous deux mondes qui ne peuvent servir la cause révolutionnaire. Et j’en souffre profondément. 

(à suivre) 

 

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