L’Après-mai 68 (2)

J’ai quitté un rivage sans avoir encore atteint l’autre. Depuis mai 1968. Cela a d’abord été la grande mêlée dans laquelle nous nous jetâmes non sans ivresse. Le champ du monde s’élargissait soudain, comme par un coup de baguette magique. Tout prenait forme. Tout s’expliquait, brusquement. La discipline des lycées que des générations d’élèves avaient subie sans rechigner parce qu’ils étaient habitués dès le plus jeune âge à se ranger deux par deux dans la cour et à se taire en entrant dans les classes. Cette discipline bien huilée, ni trop forte, ni trop lénitive, juste ce qu’il fallait pour endormir les consciences. 

Du jour au lendemain, nous avions compris que nous étions des marionnettes manipulées par une société répressive. Nous avons secoué le joug de l’hypocrisie, arraché les masques à nos professeurs, puis au gouvernement, coupé les ficelles qui nous faisaient nous mouvoir. Notre vision s’est alors démesurément agrandie. Elle était aveuglante, peu flatteuse pour nous. 

Beaucoup de jeunes gens ont été transformés par les événements de mai. Ils ont pris conscience de cette vérité première, à savoir qu’ils appartiennent, de fait, à la classe exploiteuse. Révélation qui aura appelé maints reniements. Pour sincères qu’ils étaient, ils sont demeurés fragiles, vulnérables, à la merci de la moindre tentation. Car, on ne se débarrasse pas de l’infamante épithète « bourgeois » en un jour de barricades. Ni même en deux ans. C’est ce que j’apprends au jour le jour, péniblement, en me regardant vivre et agir. 

Et, pour tout « gauchiste » sincère, Mai 68 a été l’occasion d’une guérison, d’une cure de désintoxication tortueuse qui continue son petit bonhomme de chemin non sans d’insoutenables déchirements. J’ai bien peur qu’elle ne dure toute la vie. Surtout pour moi. Mon passé est encombrant. C’est celui d’un enfant qui, mû par sa folie, sa morbidité, écrivait de belles pages qu’il regrette maintenant qu’il se sent en voie de guérison ; celui d’une jeune graine de tout ce que la bourgeoisie peut avoir de plus décadent. 

Il existe parfois des moments de résistance. Les névrosés s’accrochent souvent à leurs derniers restes de morbidité parce qu’ils craignent de redevenir normaux, comme « tout le monde », de perdre tout pouvoir de poésie et qui sait ? d’attirance. Des moments où reviennent me hanter l’image de mon roi noyé, la sonorité de son rire hystérique qui défiait la mort ; des moments où l’envie me prend de me retirer dans une petite chambre avec ma machine à écrire, de fermer les portes à double tour en attendant que le monde se passe. 

Des moments où la joie, le bonheur, l’amour, l’ardeur révolutionnaire me semblent écœurants de fadeur, comme la peau trop laiteuse d’une femme. 

Des moments où j’ai incroyablement faim de luxe, de richesses, de faste, de me sentir entouré de belles choses, d’habiter un somptueux palais romain et d’y donner de longues réceptions, instants d’une miraculeuse entente avec Madame Bovary. 

Des moments d’égoïsme et de dégoût infinis où me saisit le désir de me lancer dans le flot des plaisirs, loin d’une humanité qui ne m’arrache plus que des bâillements d’ennui. 

Des moments où je veux m’abandonner, languissant et indolent comme une femme sous les rayons du soleil, au farniente, à l’oisiveté, à l’ennui parfumés de toutes ces civilisations décadentes qui montent le long de mon corps, semblables au lierre sur une vieille façade, et tous défilent devant mes yeux, patriciens romains, princes florentins, propriétaires terriens de la Sainte-Mère Russie, planteurs du Sud des Etats-Unis, colonels anglais des Indes, dont les existences me semblent, en ces minutes d’égarement, de folle sensualité et triomphales dans l’Art de vivre. 

Et puis, il faut de nouveau se ressaisir, non seulement affronter les reproches virulents d’une femme aimée qui méprise mon passé, soit par goût personnel, soit par jalousie, mais aussi revivre en l’époque qui est la mienne, en la classe qui me vit naître, dans le milieu sans splendeur aucune –le ghetto étudiant- qui tente de m’absorber, bref descendre sur la terre quotidienne. 

Et de nouveau assumer la profonde transformation de mon être, engendrée au cours d’un mois halluciné de barricades, parfaites par de paisibles lectures révolutionnaires et quelques stages prolongés dans la société laborieuse, vous savez, ceux qui se pressent, anonymes, éreintés aux heures de pointe dans le métro ; changer de longueur d’ondes. Se refaire une beauté après des rêveries aussi douteuses. Reprendre la mitraillette en mains, darder d’un regard féroce la société capitaliste, appliquer la vision des luttes de classes à n’importe quoi, fût-ce un arbre perdu sur une route de campagne. 

Et l’exaltation me reprend, orageuse, échevelée. De nouvelles visions m’obsèdent. Mon corps vibre de fanatisme, se tend au souffle de la violence. Et passent en mon cerveau quelques millions de gardes rouges, piétinant impitoyablement notre vieille société et ma carcasse avec. 

Hallucinations d’intellectuel oisif. Le verdict tombe toujours, tranchant comme un couperet. Que je m’imagine dans la peau d’un personnage de Tchékhov ou dans celle d’un soldat de l’Armée rouge chinoise, c’est invariablement le bourgeois avide de sensations fortes, l’intellectuel romantique aux mains blanches qui s’exprime et radote. 

C’est sans doute pourquoi, lorsque je commence à parler de politique, à lire un ouvrage ou un journal révolutionnaire, je me sens mal à l’aise –presque physiquement. La mauvaise conscience m’habite, comme elle doit habiter tout gauchiste sincère qui connaît encore bien mal la vie, parce qu’une famille aisée peut subvenir à ses besoins. Comme elle nous a habités tous lorsque nous nous sommes présentés pour la première fois devant les ouvriers de l’usine Renault. On venait abolir la muraille qui séparait les classes sociales. Mais on se faisait d’eux une certaine image. Les drapeaux rouges, les discours éloquents, les larmes versées, les autocritiques déchirantes n’y ont rien fait. La grille de l’usine était reste fermée. Symbole grossier de notre échec. Et nous sommes rentrés chez nous, dans une chambre bien bourgeoise, nous nous sommes couchés dans un lit bourgeois avec des draps bourgeois et nous avons fait, cette nuit-là, des rêves bourgeois. 

Un an et demi après, nous y sommes toujours. Peu de choses ont changé. Sinon un malaise grandissant, qui fait tic-tac dans notre tête bourrée d’un enseignement inutile, comme une bombe à retardement qui met beaucoup, beaucoup de temps à exploser. 

De quelle explosion s’agira-t-il ? Un beau matin partirons-nous de chez nous, abandonnant nos doux privilèges de classe pour aller partager la vie des ouvriers, re-connaître le sacrifice ô combien vain de Simone Weil ? Ou jetterons-nous les livres de Marx par la fenêtre pour définitivement nous élancer dans la vie sociale que nous réserve notre classe, nous élever au-dessus des victimes en les piétinant impitoyablement, satisfaire nos ambitions levées pour que la mort ne nous trouve point en basse posture ? 

En attendant, nous profitons de nos privilèges de classe, à contre-cœur, malgré nous, en nous torturant de questions. Nous étudions. Nous passons des examens. Nous écoutons nos maîtres. Et bientôt, -car la vie passe drôlement vite, n’est-ce pas ?- nous serons les maîtres, à notre tour. 

Certes, on essaye de compenser l’un par l’autre, de nous fabriquer une bonne conscience. Il en est qui discutent à longueur de journée du rôle historique de Trotski dans la Révolution russe. D’autres qui attendent benoîtement dans un café de banlieue la sortie des usines pour distribuer des tracts incendiaires. Si d’aventure, les flics se trouvent au rendez-vous, on monte en grade, on devient victime de la Répression bourgeoise. Puis, certains qui, comme moi, travaillent, mais à mi-temps, car quand même, il faut terminer ses études, sinon que deviendrions-nous ? des employés aux PTT, des ouvriers ? quelle horreur ! 

Comment de ne pas voir que, quoique nous fassions, nous ne pouvons échapper à notre classe sociale ? Que nous nous heurtons à ses murailles épaisses ? Le Ghetto par excellence, sucré, délicat, pasteurisé, aseptisé. On y naît, on y meurt. Et notre tombe sera toujours décente. Nous n’échouerons pas dans la fosse commune de Nanterre. 

NANTERRE… 

Ce nom porte toute une histoire en moi. Une banlieue tout ce qu’il y a de plus sordide, un ciel sale, jamais bleu, des terrains vagues et des bidonvilles. Quel âge avais-je ? Quatorze ans ? C’était par un beau jour de printemps. Je me rendais à la campagne en voiture, avec un ami. Nous avions quitté les beaux quartiers. C’est là que nous vivions. Lui à Passy, moi à Auteuil, un quartier un peu moins beau, mais tout de même très convenable. Puis, ce fut l’écriteau « NANTERRE ». 

J’avais entendu parler des bidonvilles. C’était pour moi une terre exotique, étrangère, attirante par son parfum de l’inconnu. 

-« Allons voir les bidonvilles ! » m’écriai-je, très exalté, ne voulant à aucun prix rater un tel spectacle. 

Le détour en valait la peine, pensions-nous. Je ne me souviens pas de la réaction que j’eus en voyant les bidonvilles. Rien de révolutionnaire, en tous les cas. Une larme de compassion, peut-être, versée par un bourgeois éclairé, qui, le soir venu, n’en pouvait plus d’aise de respirer à nouveau le bon air du 16ème

Plus tard, Nanterre, ce fut la Faculté. 

Dans cette oasis perdue dans la zone des bidonvilles, nous nous retrouvâmes tous, les bourgeois du 16ème et de la plaine Monceau, avec nos jolies filles et nos voitures, avec nos mains blanches et notre prétentieuse conscience de classe. Mais le cœur n’y était pas. Nous nous sentions loin de papa et de maman, loin des belles avenues résidentielles. Les Algériens et leurs trous à rats nous inquiétaient. Nous désorientaient. C’était un long voyage, un dépaysement total. 

Et dans cette étrange citadelle de la bourgeoisie, tout commença à pourrir. Nous ne nous parlions guère. Nos lèvres étaient sèches de solitude. Le Couloir s’embua d’ennui. Et je fis quelques incursions dans le monde des bidonvilles, par désœuvrement entre deux cours, parce qu’à mes yeux, c’était exotique, pittoresque, attirant. Je comprenais Baudelaire, pourléché par la poésie morbide des bas-fonds, des quartiers sinistres, des filles du peuple. 

Un jour, tout a changé. Une poignée « d’agitateurs » s’empara de la Faculté et ouvrit grands les yeux de toute cette bourgeoisie qui crevait d’ennui comme dans une pièce de Tchékhov. Avant même l’explosion de Mai, notre vision s’élargit. Tout s’expliquait. Notre spleen, nos malaises métaphysiques, notre soumission. 

La lutte des classes. C’était simple, mais il fallait y penser. Alors une grande partie des bourgeois désœuvrés de Nanterre se muèrent du jour au lendemain en révoltés, puis en révolutionnaires, raccourci historique. Nous vivions dans une usine. Nous étions les produits manufacturés de la classe dominante. Une usine, oui. Sans le bruit des perceuses, des broyeuses, des machines assourdissantes, mais une usine tout de même. Ghetto de sucre et de chocolat. Ce fut pour beaucoup un nouveau monde. Pour moi, seulement un rappel. Oui, un rappel, malgré mes très douteuses promenades du dimanche aux abords des bidonvilles. 


Archive pour 20 octobre, 2008

L’Après-mai 68 (2)

J’ai quitté un rivage sans avoir encore atteint l’autre. Depuis mai 1968. Cela a d’abord été la grande mêlée dans laquelle nous nous jetâmes non sans ivresse. Le champ du monde s’élargissait soudain, comme par un coup de baguette magique. Tout prenait forme. Tout s’expliquait, brusquement. La discipline des lycées que des générations d’élèves avaient subie sans rechigner parce qu’ils étaient habitués dès le plus jeune âge à se ranger deux par deux dans la cour et à se taire en entrant dans les classes. Cette discipline bien huilée, ni trop forte, ni trop lénitive, juste ce qu’il fallait pour endormir les consciences. 

Du jour au lendemain, nous avions compris que nous étions des marionnettes manipulées par une société répressive. Nous avons secoué le joug de l’hypocrisie, arraché les masques à nos professeurs, puis au gouvernement, coupé les ficelles qui nous faisaient nous mouvoir. Notre vision s’est alors démesurément agrandie. Elle était aveuglante, peu flatteuse pour nous. 

Beaucoup de jeunes gens ont été transformés par les événements de mai. Ils ont pris conscience de cette vérité première, à savoir qu’ils appartiennent, de fait, à la classe exploiteuse. Révélation qui aura appelé maints reniements. Pour sincères qu’ils étaient, ils sont demeurés fragiles, vulnérables, à la merci de la moindre tentation. Car, on ne se débarrasse pas de l’infamante épithète « bourgeois » en un jour de barricades. Ni même en deux ans. C’est ce que j’apprends au jour le jour, péniblement, en me regardant vivre et agir. 

Et, pour tout « gauchiste » sincère, Mai 68 a été l’occasion d’une guérison, d’une cure de désintoxication tortueuse qui continue son petit bonhomme de chemin non sans d’insoutenables déchirements. J’ai bien peur qu’elle ne dure toute la vie. Surtout pour moi. Mon passé est encombrant. C’est celui d’un enfant qui, mû par sa folie, sa morbidité, écrivait de belles pages qu’il regrette maintenant qu’il se sent en voie de guérison ; celui d’une jeune graine de tout ce que la bourgeoisie peut avoir de plus décadent. 

Il existe parfois des moments de résistance. Les névrosés s’accrochent souvent à leurs derniers restes de morbidité parce qu’ils craignent de redevenir normaux, comme « tout le monde », de perdre tout pouvoir de poésie et qui sait ? d’attirance. Des moments où reviennent me hanter l’image de mon roi noyé, la sonorité de son rire hystérique qui défiait la mort ; des moments où l’envie me prend de me retirer dans une petite chambre avec ma machine à écrire, de fermer les portes à double tour en attendant que le monde se passe. 

Des moments où la joie, le bonheur, l’amour, l’ardeur révolutionnaire me semblent écœurants de fadeur, comme la peau trop laiteuse d’une femme. 

Des moments où j’ai incroyablement faim de luxe, de richesses, de faste, de me sentir entouré de belles choses, d’habiter un somptueux palais romain et d’y donner de longues réceptions, instants d’une miraculeuse entente avec Madame Bovary. 

Des moments d’égoïsme et de dégoût infinis où me saisit le désir de me lancer dans le flot des plaisirs, loin d’une humanité qui ne m’arrache plus que des bâillements d’ennui. 

Des moments où je veux m’abandonner, languissant et indolent comme une femme sous les rayons du soleil, au farniente, à l’oisiveté, à l’ennui parfumés de toutes ces civilisations décadentes qui montent le long de mon corps, semblables au lierre sur une vieille façade, et tous défilent devant mes yeux, patriciens romains, princes florentins, propriétaires terriens de la Sainte-Mère Russie, planteurs du Sud des Etats-Unis, colonels anglais des Indes, dont les existences me semblent, en ces minutes d’égarement, de folle sensualité et triomphales dans l’Art de vivre. 

Et puis, il faut de nouveau se ressaisir, non seulement affronter les reproches virulents d’une femme aimée qui méprise mon passé, soit par goût personnel, soit par jalousie, mais aussi revivre en l’époque qui est la mienne, en la classe qui me vit naître, dans le milieu sans splendeur aucune –le ghetto étudiant- qui tente de m’absorber, bref descendre sur la terre quotidienne. 

Et de nouveau assumer la profonde transformation de mon être, engendrée au cours d’un mois halluciné de barricades, parfaites par de paisibles lectures révolutionnaires et quelques stages prolongés dans la société laborieuse, vous savez, ceux qui se pressent, anonymes, éreintés aux heures de pointe dans le métro ; changer de longueur d’ondes. Se refaire une beauté après des rêveries aussi douteuses. Reprendre la mitraillette en mains, darder d’un regard féroce la société capitaliste, appliquer la vision des luttes de classes à n’importe quoi, fût-ce un arbre perdu sur une route de campagne. 

Et l’exaltation me reprend, orageuse, échevelée. De nouvelles visions m’obsèdent. Mon corps vibre de fanatisme, se tend au souffle de la violence. Et passent en mon cerveau quelques millions de gardes rouges, piétinant impitoyablement notre vieille société et ma carcasse avec. 

Hallucinations d’intellectuel oisif. Le verdict tombe toujours, tranchant comme un couperet. Que je m’imagine dans la peau d’un personnage de Tchékhov ou dans celle d’un soldat de l’Armée rouge chinoise, c’est invariablement le bourgeois avide de sensations fortes, l’intellectuel romantique aux mains blanches qui s’exprime et radote. 

C’est sans doute pourquoi, lorsque je commence à parler de politique, à lire un ouvrage ou un journal révolutionnaire, je me sens mal à l’aise –presque physiquement. La mauvaise conscience m’habite, comme elle doit habiter tout gauchiste sincère qui connaît encore bien mal la vie, parce qu’une famille aisée peut subvenir à ses besoins. Comme elle nous a habités tous lorsque nous nous sommes présentés pour la première fois devant les ouvriers de l’usine Renault. On venait abolir la muraille qui séparait les classes sociales. Mais on se faisait d’eux une certaine image. Les drapeaux rouges, les discours éloquents, les larmes versées, les autocritiques déchirantes n’y ont rien fait. La grille de l’usine était reste fermée. Symbole grossier de notre échec. Et nous sommes rentrés chez nous, dans une chambre bien bourgeoise, nous nous sommes couchés dans un lit bourgeois avec des draps bourgeois et nous avons fait, cette nuit-là, des rêves bourgeois. 

Un an et demi après, nous y sommes toujours. Peu de choses ont changé. Sinon un malaise grandissant, qui fait tic-tac dans notre tête bourrée d’un enseignement inutile, comme une bombe à retardement qui met beaucoup, beaucoup de temps à exploser. 

De quelle explosion s’agira-t-il ? Un beau matin partirons-nous de chez nous, abandonnant nos doux privilèges de classe pour aller partager la vie des ouvriers, re-connaître le sacrifice ô combien vain de Simone Weil ? Ou jetterons-nous les livres de Marx par la fenêtre pour définitivement nous élancer dans la vie sociale que nous réserve notre classe, nous élever au-dessus des victimes en les piétinant impitoyablement, satisfaire nos ambitions levées pour que la mort ne nous trouve point en basse posture ? 

En attendant, nous profitons de nos privilèges de classe, à contre-cœur, malgré nous, en nous torturant de questions. Nous étudions. Nous passons des examens. Nous écoutons nos maîtres. Et bientôt, -car la vie passe drôlement vite, n’est-ce pas ?- nous serons les maîtres, à notre tour. 

Certes, on essaye de compenser l’un par l’autre, de nous fabriquer une bonne conscience. Il en est qui discutent à longueur de journée du rôle historique de Trotski dans la Révolution russe. D’autres qui attendent benoîtement dans un café de banlieue la sortie des usines pour distribuer des tracts incendiaires. Si d’aventure, les flics se trouvent au rendez-vous, on monte en grade, on devient victime de la Répression bourgeoise. Puis, certains qui, comme moi, travaillent, mais à mi-temps, car quand même, il faut terminer ses études, sinon que deviendrions-nous ? des employés aux PTT, des ouvriers ? quelle horreur ! 

Comment de ne pas voir que, quoique nous fassions, nous ne pouvons échapper à notre classe sociale ? Que nous nous heurtons à ses murailles épaisses ? Le Ghetto par excellence, sucré, délicat, pasteurisé, aseptisé. On y naît, on y meurt. Et notre tombe sera toujours décente. Nous n’échouerons pas dans la fosse commune de Nanterre. 

NANTERRE… 

Ce nom porte toute une histoire en moi. Une banlieue tout ce qu’il y a de plus sordide, un ciel sale, jamais bleu, des terrains vagues et des bidonvilles. Quel âge avais-je ? Quatorze ans ? C’était par un beau jour de printemps. Je me rendais à la campagne en voiture, avec un ami. Nous avions quitté les beaux quartiers. C’est là que nous vivions. Lui à Passy, moi à Auteuil, un quartier un peu moins beau, mais tout de même très convenable. Puis, ce fut l’écriteau « NANTERRE ». 

J’avais entendu parler des bidonvilles. C’était pour moi une terre exotique, étrangère, attirante par son parfum de l’inconnu. 

-« Allons voir les bidonvilles ! » m’écriai-je, très exalté, ne voulant à aucun prix rater un tel spectacle. 

Le détour en valait la peine, pensions-nous. Je ne me souviens pas de la réaction que j’eus en voyant les bidonvilles. Rien de révolutionnaire, en tous les cas. Une larme de compassion, peut-être, versée par un bourgeois éclairé, qui, le soir venu, n’en pouvait plus d’aise de respirer à nouveau le bon air du 16ème

Plus tard, Nanterre, ce fut la Faculté. 

Dans cette oasis perdue dans la zone des bidonvilles, nous nous retrouvâmes tous, les bourgeois du 16ème et de la plaine Monceau, avec nos jolies filles et nos voitures, avec nos mains blanches et notre prétentieuse conscience de classe. Mais le cœur n’y était pas. Nous nous sentions loin de papa et de maman, loin des belles avenues résidentielles. Les Algériens et leurs trous à rats nous inquiétaient. Nous désorientaient. C’était un long voyage, un dépaysement total. 

Et dans cette étrange citadelle de la bourgeoisie, tout commença à pourrir. Nous ne nous parlions guère. Nos lèvres étaient sèches de solitude. Le Couloir s’embua d’ennui. Et je fis quelques incursions dans le monde des bidonvilles, par désœuvrement entre deux cours, parce qu’à mes yeux, c’était exotique, pittoresque, attirant. Je comprenais Baudelaire, pourléché par la poésie morbide des bas-fonds, des quartiers sinistres, des filles du peuple. 

Un jour, tout a changé. Une poignée « d’agitateurs » s’empara de la Faculté et ouvrit grands les yeux de toute cette bourgeoisie qui crevait d’ennui comme dans une pièce de Tchékhov. Avant même l’explosion de Mai, notre vision s’élargit. Tout s’expliquait. Notre spleen, nos malaises métaphysiques, notre soumission. 

La lutte des classes. C’était simple, mais il fallait y penser. Alors une grande partie des bourgeois désœuvrés de Nanterre se muèrent du jour au lendemain en révoltés, puis en révolutionnaires, raccourci historique. Nous vivions dans une usine. Nous étions les produits manufacturés de la classe dominante. Une usine, oui. Sans le bruit des perceuses, des broyeuses, des machines assourdissantes, mais une usine tout de même. Ghetto de sucre et de chocolat. Ce fut pour beaucoup un nouveau monde. Pour moi, seulement un rappel. Oui, un rappel, malgré mes très douteuses promenades du dimanche aux abords des bidonvilles. 

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