L’Après-Mai 68 (3)

Et d’autres contrées de mon passé me revinrent en mémoire. 

J’avais sept ans. Zadko, jeune héros russe à la barbe et aux cheveux blonds captiva mon cœur dans une salle obscure. De ce temps lointain datent ces quelques dessins retrouvés dans un tiroir : tracés d’une main malhabile, des églises russes comme des pâtisseries d’anniversaire et des moujiks brandissant des bannières frappées du marteau et de la faucille. Pourquoi le symbole de la Révolution s’était-il imposé si spontanément à la vision magique de l’ancienne Russie que j’avais retirée de ce film ? Tout bonnement, parce que ma maman était (et l’est restée) communiste. Et, bien que je ne m’en souvienne pas exactement, elle avait dû m’inoculer son amour de l’Union Soviétique. 

Puis, il y eut la guerre d’Algérie. D’elle, je garde quelques bribes de souvenirs, des impressions fugitives. Un petit condisciple algérien que ses camarades traquaient lors des récréations en criant : « Mort au fellagha ! ». Un Algérien, oui, mais pas précisément un raton de bidonville. Son père était médecin et habitait dans un bel immeuble Art Nouveau, du côté de la rue La Fontaine. Le directeur de l’école venant nous apprendre que notre ancien instituteur, un jeune homme de vingt-trois ans, avait trouvé la mort en Algérie, au cours de son service militaire. Et, l’espace d’une seconde, j’entrevis le dormeur du val de Rimbaud. 

La guerre s’éternisait. J’eus largement le temps de passer de l’école au lycée, même en y mettant la pire volonté du monde. J’eus aussi le temps de prendre conscience. Et ce furent les dernières années de cette boucherie, agitées par de violents sursauts d’agonie. Lorsque nous nous promenions dans la capitale, il n’était pas rare de soudain entendre une explosion. Les tueurs au plastic, petites punaises qui venaient de s’abattre sur Paris. Un jour que nous nous promenions aux alentours de la Goutte d’Or, des gendarmes mobiles nous prièrent de rebrousser chemin. Mitraillette à la main. 

Les grandes manifestations survinrent. Mon ami et moi nous nous fîmes un jour arrêter par les flics avant même la manifestation. Par goût de l’aventure. Parce que nous étions encore des gamins issus d’une certaine classe que j’aimerais ne plus devoir nommer. 

Pour beaucoup, Mai 68 commença par la kermesse, par une fugue infantile, et se termina plus sérieusement par une véritable prise de conscience. Ainsi en fut-il ce soir-là, lorsque nous fûmes retenus au commissariat. Je conversai avec d’autres manifestants, avec des Algériens, avec des étudiants, des ouvriers. Je compris, très brusquement. Révélation du marxisme, aussi foudroyante que celle de la Sainte Vierge, aussi obsédante. J’avalai livre après livre et acquis ainsi une connaissance approfondie de l’Union Soviétique, mère patrie du socialisme. Je fis partie d’un cercle antifasciste de mon lycée qu’animait un professeur communiste. 

Et ce fut la fin de la guerre. Paris redevint calme. On pensa à d’autres choses. Moi aussi. A mes sorties, aux filles. C’était la démobilisation complète. Je n’avais pourtant pas rompu le fil qui me rattachait à mes anciennes préoccupations. Ma foi en le marxisme n’avait pas disparu mais était devenue paisible, abstraite, commode. 

Quand, en 1963, la Chine consomma sa rupture avec l’Union soviétique par sa célèbre lettre en 25 points, je bousculai de son piédestal le pays de Lénine avec la tranquille assurance de la jeunesse pour y installer Mao Tse Toung et ses six cent millions de Chinois. Je me sinisai rapidement, avec une ferveur sans précédent. Il ne faisait nul doute que le centre de la Révolution s’était déplacé de Moscou à Pékin. « Le socialisme, c’est bon ; mais c’est meilleur avec du beurre » s’était écrié un jour Khrouchtchev. Comment cette boutade prudhommesque aurait-elle pu me séduire ? Je me détachai d’un socialisme qui sentait si fort les produits laitiers et les bottes de maïs, pour celui qui, par l’effet d’une juste nécessité, sentait la poudre. 

Et Mao Tsé Toung orna un des murs de ma chambre. C’est lui que mes petites amies devaient embrasser lorsqu’elles sortaient de chez moi. Cela devint une mystique, une religion obscurantiste, une passion dévorante et par là même exclusive. La politique m’ennuyait si elle ne provenait pas de Pékin. Perdue dans les nuées de l’abstraction, cette passion n’en était pas moins inébranlable. En mon âme de jeune bourgeois romantique, il y eut des intermittences au cours desquelles je gardai Mao dans ma poche et en veilleuse, mais sans jamais songer à le renier, et des retours en force, des regains violents d’amour. Une religion, oui. Tout comme l’était mon identité juive, que je n’éprouvais au plus profond de mes tripes que, également, par bouffées brusques et semblables à des attaques de nerfs. 

En août 1966, les jeunes gardes rouges s’éparpillèrent à travers l’immense Chine, vibrants d’arrogance et de vitalité. Les observateurs européens avouèrent ignorance, stupéfaction. Je me souviendrai toujours de cette photographie parue dans l’hebdomadaire Candide, celle d’un enfant chinois au beau visage sauvage et durci par la haine. 

Confusément, je sentis l’importance de ce grand bouleversement, son impact historique et moral. Il m’atteignait au cœur d’un prodigieux embourgeoisement. Je revenais de Londres, capitale de la « révolution sexuelle », avant-poste de la civilisation décadente made in USA. Mon retour consterna mes parents et quelques amis. Je m’étais métamorphosé en créature à la mode, pilier de boîtes de nuit, adorateur du veau d’or, client de la boutique de mode Renoma, le fief de tous les minets du XVIème, m’habillant de vestes en velours noir cintrées, de pulls shetland me découvrant le nombril, de chaussettes Burlington.  

Elevé dans un milieu intellectuel, j’avais bien senti l’ampleur de mon abêtissement. Je ne m’étais point livré à la civilisation sans réticence, sans un énorme complexe de culpabilité. J’étais resté lucide, mais je n’avais pu résister aux tentations de l’air du temps. Et, ces gardes rouges qui traquaient obstinément les survivances bourgeoises dans les moindres recoins de la vie quotidienne, comme je les compris ! Abattre le monde ancien, porteur de vices, reconstruire un monde nouveau. Comment ne l’aurais-je point compris, alors que j’étais devenu, comme malgré moi, victime de la société occidentale ? 

Peu à peu, j’eus la force de me redresser, de retrouver mon intelligence et ma propreté morale. Je le dois, d’une certaine façon, à la Révolution culturelle chinoise. Ses leçons avaient dépassé les frontières de la Chine. J’abandonnai tout. Boîtes, filles, vêtements. Mais dans cet abandon, je chus plus bas que prévu. Cela devint une retraite forcée, un long calvaire de solitude, de renfermement, que je voulus rompre. Ma première année à Nanterre renforça mon retranchement. Je détestai les hommes de nos pays. Ma morbidité s’accrût. Elle me poussa à écrire jour après jour. C’était beau, infantile, très noir, mais imparfait. 

En somme j’étais passé de la mondanité à l’ermitage, de Proust et Henry James à Samuel Beckett, le chantre de la déréliction. Mais pas seulement, car ce fut aussi un retour en force à la pensée de Jean-Jacques Rousseau- mon âme sœur depuis mes douze-treize ans-, qui, par son exaltation de la vertu, de l’égalité et son aversion de la société du paraître, rimait mieux  à la fois avec la Révolution culturelle et la réforme de mon propre mode de vie. Mais, quelle que fût la solution adoptée par mon caractère chaotique et excessif, je faisais figure de poids mort, d’herbe vénéneuse combattue par toute révolution sensée. 

 

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