L’Après-Mai 68 (5)

Je lus un soir la « Cause du Peuple », journal maoïste extravagant par son agressivité déchaînée. L’éditorial vitupérait les patrons, les menaçait de la pendaison par les couilles. Les articles récoltaient l’invariable moisson de ces faits horribles qui surviennent tous les jours dans les usines, de cette répression quotidienne que les autres journaux nous dissimulent si délicatement. Je me suis senti mal à l’aise de nouveau, tiraillé. Bourgeois, on me promet la pendaison. Ouvrier, la misère, l’humiliation, la dégradation physique. Militant, le tabassage régulier, la perquisition, l’arrestation. Et cette violence qui soufflait de la première à la dernière feuille de ce journal, expression la plus élémentaire, la plus exacerbée et la plus crue de la lutte à outrance que se livrent les classes sociales, m’inquiéta. Pourtant, j’ai toujours détesté le pacifisme bêlant. 

J’envie et admire ces militants maoïstes qui semblent avoir trouvé leur voie, nouveaux chevaliers des temps modernes sans peurs ni reproches. J’admire surtout leur modèle, cette Chine exemplaire et inhumaine de vertu, qui a réussi à sauter à temps du train déchaîné de l’humanité pour s’engager dans une voie radicalement nouvelle. A cette nation, tout est permis, car elle représente l’unique lueur d’espérance en un monde corrompu. 

Le chemin qui me sépare d’eux est encore long, en dépit de ma passion et de ma foi. Je ne possède même pas l’avantage de pouvoir imaginer qu’un de ces quatre matins, des gardes rouges forceront mon indolence en faisant irruption dans ma demeure pour que je leur fasse mon autocritique. 

Dans notre société, on vous pourchasse parce que vous pensez en d’autres termes que ceux de l’argent, du profit et de l’exploitation. A moi, bien nourri, certain de ne jamais me retrouver un jour complètement sur la paille, les autorités peuvent me dire : 

-Allons, rentrez-chez vous, ne faites plus de politique. 

La tentation de rentrer au bercail, de me laisser mollement entraîner par le cours d’eau bien entretenu de ma classe sociale, n’est pas écartée. Ma conscience politique n’empêchera point certaines choses de se produire, si entre-temps ne survient pas un grand bouleversement qui, à l’instar de Mai, me jetterait de force dans le mouvement. 

Mon passé encombrant -mais qui était inévitable- peut finalement se dissoudre avec un peu de bonne volonté. Chu Te, révolutionnaire chinois était seigneur de la guerre, possesseur de nombreuses femmes et richesses, adonné à l’opium. La consolation qu’offre la Chine est celle de savoir que tout être humain est récupérable. Je médite cette leçon jour et nuit. 

Mais le présent est fragile encore. Car, ce n’est plus tant le bourgeois que l’intellectuel qui menace mes aspirations. Si en moi la chochotte de luxe s’est pratiquement évanouie, l’écrivain futur reparle un langage inquiétant. 

Entre-temps, alors que je rédigeais ces lignes, un certain « miracle » s’est produit. Comme si l’aveu de mon impuissance m’avait délivré, je me suis plongé, très soudainement, dans la composition spontanée, alerte et aisée d’une petite pièce de théâtre. Ce n’était point mon roi fou que je retrouvais, mais néanmoins tout mon passé, l’inspiration de mon adolescence. Et le miracle, c’est d’avoir brutalement rejoint ce passé, alors que je désespérais en un temps d’incertitude, de dessèchement. Les même idées, le même style, le même pessimisme, intacts après un an de silence, après le grand tremblement de 1968. 

En moi l’écrivain jubile, mais le révolutionnaire, le gauchiste s’inquiète. Mon inspiration m’est revenue au prix d’un énorme sacrifice : l’exorcisme du souvenir des journées de mai, de l’obsession politique. 

Je tourne en rond. Le cercle est bouclé. Toujours cette éternelle inimitié entre l’Art et la Révolution. Ecrire, c’est se retrancher, se murer dans son univers particulier qui n’est jamais celui de la Révolution. C’est se plaindre, critiquer un monde voué à l’échec, mettre en doute, hurler de désespoir, s’éloigner des millions de Tchang aux pieds desquels la Révolution exige que nous nous agenouillons. C’est se retirer de la société, dédaigner un temps la bourgeoisie, mais pour y mieux retomber, une fois l’œuvre terminée. 

Car les interrogations lancinantes des écrivains n’ont rien de semblables à celles des ouvriers. Nous gémissons sur le sens de la Vie et de la Mort, sur notre condition existentielle, amuse-gueule que seul un bourgeois a le temps de se le permettre. Les travailleurs ont d’autres chats à fouetter, pressurés comme ils le sont par le patron, les contremaîtres, le salaire misérable, le métro bondé, les impôts dilatés, toute cette mesquine répression quotidienne que ne connaissent pas la plupart des intellectuels. Que je ne connais pas, moi. Que je pressens seulement. Quelques travaux à mi-temps n’ont pas suffi à me marquer. Et si je recommence à écrire, c’est en tant que bourgeois. Si d’aventure, je veux parler des ouvriers, tout en restant dans ma chambre et en continuant mes études, ce ne sera que de la simulation, de la pose. A moins d’aller me documenter sur place… Mais je ne suis pas un Emile Zola. Loin de là. 

Lorsque je me suis lancé dans ce présent écrit, je désirais raisonner, m’élucider. En vérité, je m’aperçois que tout reste, du début à la fin, confus. Mais sans doute est-ce la preuve que j’ai respecté un certain devoir de sincérité, que je n’ai point cherché à dissimuler la vérité, encore moins à me présenter sous un jour flatteur. Comment pouvais-je, au fond, éclaircir la grande confusion qui règne en moi ? En moi, et en tout étudiant « gauchiste » ? 

En mai, tout nous avait paru si simple, si évident. Quelques barricades, quelques soirées passées à Beaujon, quelques bribes de dialogue avec des ouvriers, et nous nous crûmes au parfum. En ce lendemain qui semble impérissable, tout s’est enténébré. Nous avons rejoint nos facultés, nos domiciles, nos préoccupations, notre classe sociale. Nous nous posons des questions. Nous nous enfonçons dans les contradictions, dans les remords, dans l’autocritique permanente. C’est un carcan que nous ne pouvons briser. 

La société ne voit en nous que des excités fanatisés et simplistes. En l’occurrence, les simplistes sont ceux qui acceptent l’argent et le confort d’où qu’ils proviennent, ceux qui ne songent pas à se poser certains problèmes élémentaires, ceux de la justice et de la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme. Fanatisés, ils le sont aussi ; endoctrinés, intoxiqués par une société fondée sur le profit. Nous sommes leurs enfants. C’est un poids énorme. Leur venin nous est inoculé depuis longtemps. C’est toute notre hérédité qu’il nous faudrait récuser et abandonner. 

Traités de révolutionnaires par la bourgeoisie et de bourgeois par les ouvriers, nous ne sommes ni l’un ni l’autre. 

 

15 NOVEMBRE 1969. 

A l’occasion d’une manifestation populaire contre la guerre du Vietnam, Paris a pris le visage de Madrid. 

La peste noire omniprésente. 

Quelqu’un dans la foule, s’écrie : « Paix au Vietnam ! » 

Deux inspecteurs en civil s’emparent de lui et le traînent dans un fourgon. 

Je crois que, pour la premières fois depuis mai 68, nous avons vu et senti la main pesante d’un état quasiment fasciste. 

Les Parisiens ont assisté à ce sombre spectacle. Les mauvais souvenirs leur sont revenus, confusément. Sceptiques, ils ont accueilli mi figue-mi raisin nos drapeaux rouges. Mais le mousqueton des policiers ne leur arrache point de meilleurs sentiments. 

Je re-écris. Mes personnages prétendent être des asociaux. Ils quittent la vie, se retrouvent devant la Mort, qui est une pour tous les êtres humains, quelles que soient leurs origines, comme on l’a si souvent répété. J’ai esquivé la réalité quotidienne. Combien de temps l’éluderai-je, au nom de mon inspiration ? Combien de temps traînerai-je entre deux chaises ? 

Entre un parfum de décadence et un souffle de Pékin ? 

Le monde se fera sans moi, sans nous, semble-t-il, si nous ne parvenons point à secouer notre indolence atavique, à nous transformer totalement, sans indulgence, au prix de maints sacrifices. Car, tout en portant la Révolution aux ouvriers, nous devons l’accomplir en nous-mêmes. Sinon, tout sera vain. 

 

JUILLET 1970 

En mai, deux ans près les événements de 1968, je me suis décidé à prendre contact avec la Gauche Prolétarienne. Mon « engagement » a vite tourné cours. Il n’aura duré qu’un mois et demi. J’étais venu par idéalisme, certes, mais aussi pour des buts moins avouables de jeune homme bourgeois : pour en « être », pour faire parti de cette minorité gauchiste qui se distingue par des dehors outrancièrement violents. J’avais cédé à une mode. En tant que militant, je suis parfaitement inutile, voire méprisable. Je me suis contenté de la planque de la faculté de Censier où maintenant j’étudie, remettant toujours de loin en loin toute action dans le monde ouvrier. Mon seul « fait d’armes » n’aura été en tout et pour tout que cette grotesque journée en forêt de Fontainebleau, où, parmi un petit groupe de camarades maoïstes, j’ai joué au maquisard, dans le cadre de ce que la Gauche Prolétarienne appelle la Nouvelle Résistance, m’initiant aux techniques de combat. Je comptais sur le mois de juillet. Mais me voici à Auteuil, à me complaire dans l’oisiveté. Il faudrait sacrifier à la cause trop de choses qui me tiennent à cœur : mon désir d’écrire, ma liaison amoureuse, mon goût des grasses matinées, bref une liberté bien bourgeoise que je ne saurais aliéner. Faire ce qu’il me plaît. J’ai toujours eu une horreur sans nom de tout ce qui était contrainte. Affectivement, viscéralement, je suis un pur anarchiste. Mais quand je me raisonne, je vois bien en quoi mon attitude bassement égoïste et veule est négative, la seule solution logique me paraissant alors devoir être un socialisme autoritaire et austère, à la chinoise, précisément. Extirper de notre cœur toute l’ordure héritée de siècles d’intoxication et de corruption. 

 


Répondre

laptitedevoreusedelivres |
Le point du jour n'aura pas... |
l'Antre de LVDS (Le Se... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Atelier Ecrire Ensemble c&#...
| Au fil des mots.
| Spiralée