L’Après-Mai 68 (6 et fin)

Texte écrit en 1972 

 

Je veux VIVRE. Le grand mot est lâché. Combien sommes-nous de Chateaubriand modernes qui nous débattons désespérément contre le vide de l’âme, l’ennui pesant, l’angoisse têtue et l’insatisfaction chronique ? Hélas, nous ne possédons même plus de rocher face à la mer et les ruines du Parthénon ne nous parviennent plus qu’à travers le double vacarme des touristes américains et le silence sournois des camps d’internement sur certaines îles de la mer d’Egée. Nos dérisoires méditations se traînent ; et aujourd’hui, sur des bancs de squares enfumés entre les crottes de  chien et les crachats de tuberculeux, elles se déchirent dans le tumulte des vagues de klaxons et de moteurs en rut pour échouer piteusement dans un recoin obscur d’usine ou de bureau. Je veux vivre. Obsédant leitmotiv, revendication forcenée, slogan déchirant et cri de guerre héroïque qui s’amplifient au fil des années. Que faire lorsqu’on a vingt-cinq ans et le manque de chance de tomber dans une société dite respectable qui ne possède même pas l’intelligence et les moyens nécessaires d’assurer son honorabilité ? Oui, que faire dans de semblables conditions ? 

Ainsi, moi. J’appartiens au lot de doux rêveurs qui pensaient devoir se tailler une place de choix à l’ombre de la grande culture française, grâce à une licence et une maîtrise de lettres. Nous nous sommes trompés. Il n’y a plus de culture en France hormis celle du tiroir-caisse et les intellectuels ne servent vraiment à rien, pas même à épater ou à épouvanter le bourgeois. Il suffit d’une journée passée à quémander des emplois pour se rendre à cette triste évidence. Les diplômes littéraires n’impressionnent personne. Ils apitoient et appellent la condescendance, quand ce n’est pas la consternation. « Mon pauvre ami, que faire de vous, on n’a pas besoin de littéraires, ici » m’a-t-on chaque fois signifié, et « ici », c’étaient des maisons d’éditions, des librairies qui auraient préféré me voir débarquer avec un CAP de charcutier, c’est tellement plus rassurant et plus utile. Les livres, ça se saucissonne et ça se vend. Peu importe qu’ils soient écrits. J’avais oublié cette vérité élémentaire. Et puis, je n’ai arboré ni mon costume du dimanche, ni mon sourire du samedi soir, ni mes gros sourcils des campagnes électorales : on a dû voir que je n’étais ni rentable ni maniable. Décidant alors de descendre d’un cran mes aspirations et d’abandonner les hautes sphères intellectuelles de la capitale, renonçant à jamais à la Présidence de la République, je me suis mis à consulter les petites annonces et à patauger dans les « Divers ». Nouvelles désillusions. On demande partout des qualifications, des antécédents, des références, des déférences, des interférences, des révérences, des curriculum vitae, des siècles d’expérience. Et je n’ai jamais travaillé. Du coup, voilà mes dernières ambitions inexorablement anéanties. Je ne serai jamais nettoyeur de cadavres sur les autoroutes ou chasseur de rats à la RATP, domestique d’une bonne espagnole du XVIème, ou éleveur de puces, mouchard spécialisé dans les scandales ou représentant en préservatifs, doublure de Mireille Mathieu ou marionnette de ventriloque. Une dernière roue de secours, pourtant, et j’y vole, j’y cours aveuglément. Celle que recommande sans sourciller aux aspirants-professeurs le Ministre de l’Education Nationale : s’inscrire au chômage à l’Agence Nationale de l’Emploi en attendant qu’une importante société daigne sauver des eaux le misérable fourvoyé que vous êtes. Le chômage. On ne pouvait se montrer plus clair ni plus franc. 

Mais après tout, que regretter ? Est-ce tellement exaltant de vanter à longueur de journée la beauté incomparable des alexandrins de Corneille à une classe de cinquante petits veaux qui deviendront forcément de grands bœufs, lorsque l’on ne croit ni en Corneille ni en la jeunesse actuelle ? Est-ce une panacée de participer fiévreusement à la rédaction d’un des trois torchons du lundi et d’ainsi jouer à l’intellectuel-angoissé-d’extrême-gauche-qui-parle-si-bien-du-Vietnam-au-dessert, d’inlassablement faire redécouvrir chaque semaine aux Français que l’Espagne est fasciste, qu’il y a des scandales en France, que l’on torture au Brésil et que les Américains ne sont peut-être pas aussi gentils qu’on ne le prétend, de badiner, marivauder, fleureter avec la moisson de cadavres que fauche quotidiennement le capitalisme, et de se complaire d’un air faussement alarmé dans les crises de nerf, de foie, d’intestins, d’hémorroïdes et autres ébranlements de la Vème République ? Non. A y bien réfléchir, mieux vaut ne pas se mêler de tout ça. 

Mais je veux vivre. 

J’entends d’autres voix. Celles de tous ceux qui, comme moi, en ont « ras le bol ». Et pourtant, elles ne me convainquent pas davantage. Nous voulons vivre. Alors, plaquons tout et partons sur les routes, n’importe où, et en avant toutes berzingues l’évasion à l’importe quel prix. L’Orient. Les charmes indicibles et inoubliables des Indes enchantées, les délices dorées et encensées de la Turquie, les savanes lointaines et les jungles de miel. O poésie ! O rêves ! Comment se leurrer ? Au tourisme gras et vulgaire de la société de consommation succède l’anti-tourisme des crève-la-faim, des débiles et tarés frénétiques, des défoncés et paumés des grands soirs avortés et des colitiques chroniques. Les clichés ont la vie dure. La sagesse séculaire des Hindous, par exemple. Regardez-les. Ils meurent de faim mais demeurent dignes. Ils n’ont plus de désirs, ces gens-là, les désirs, c’est sale et ils les ont extirpés. C’est à ça que leur sert la pose du figuier et du lotus. Pas à faire l’amour. Des artistes innés, aussi. Ce n’est pas pour rien que Menuhin est venu leur jouer un petit air de violon. On peut aussi jouer de la flûte ou de la cithare, ça fait plus couleur locale. Je veux vivre. La gazoline, les gaz d’échappement, les émanations industrielles n’intoxiquent plus mes poumons, je ne respire plus que la puanteur des cadavres en décomposition, mais c’est tellement plus agréable, plus sain, plus « nature ». Je veux vivre. Qu’importe que je maigrisse chaque jour de dix kilos, dégueule à tire-larigot, chie des litrons d’amibes, je vis enfin. Mes intestins se défoulent, mon foie se rétrécit, mon estomac entre en collision avec mon cœur, je deviens aveugle, j’hallucine, je délire, je gangrène et pourris sur place, c’est la grande déglingue, mais je prends mon pied, camarades, ça, c’est la vraie vie. 

Je ne partirai pas. 

Moins loin, alors. Dans une communauté. Autre cliché. Le retour à la vie primitive, à la terre. Le spectre mal digéré de Rousseau. Le communisme intégral. Je veux vivre. Mais le naturel immonde de l’homme revient au galop après trois jours, ses défauts inhérents, ses vices ataviques, ses travers sordides. La jalousie, la cupidité, la paresse, l’individualisme, le sens inné de la propriété. On ne change pas l’être humain aussi aisément. Puis, l’ennui et l’angoisse déferlent à nouveau. Cultiver la patate, nourrir sa chèvre ne sont pas davantage une raison de vivre, même si l’on peut profiter du joli cul de la voisine. Le calme bovin de la nature finit par lasser. On se tape sur la gueule, on se crêpe le chignon et on revient à la ville, aussi seul qu’auparavant. 

Et nous voici revenus au point zéro. Dans nos petites mansardes qui ne peuvent plus contenir nos songes, sur nos quais de la Seine qui charrie nos ambitions déçues, dans nos usines, dans nos bureaux qui nous pompent le sang. Ecœurés, désorientés, déracinés, ballotés d’une année à l’autre, nous continuons de vivre. N’est-ce point là le plus étrange ? L’existence se perpétue malgré nous, à notre insu. Et bientôt, nous délaissons nos mansardes pour un appartement, l’épouse succède dignement et confortablement à la petite amie, adieu mondes parallèles, errances désenchantées, adieu révolutions et insurrections libératrices, nos échines se courbent un peu plus chaque jour, les enfants poussent et colportent l’écho de nos anciennes aspirations, et au bout du rouleau, la mort se pointe, souriante et ingénue. Bonjour, ma chérie. Comment ? Oui, j’ai vécu, je te remercie.

 

 


Archive pour 26 octobre, 2008

L’Après-Mai 68 (6 et fin)

Texte écrit en 1972 

 

Je veux VIVRE. Le grand mot est lâché. Combien sommes-nous de Chateaubriand modernes qui nous débattons désespérément contre le vide de l’âme, l’ennui pesant, l’angoisse têtue et l’insatisfaction chronique ? Hélas, nous ne possédons même plus de rocher face à la mer et les ruines du Parthénon ne nous parviennent plus qu’à travers le double vacarme des touristes américains et le silence sournois des camps d’internement sur certaines îles de la mer d’Egée. Nos dérisoires méditations se traînent ; et aujourd’hui, sur des bancs de squares enfumés entre les crottes de  chien et les crachats de tuberculeux, elles se déchirent dans le tumulte des vagues de klaxons et de moteurs en rut pour échouer piteusement dans un recoin obscur d’usine ou de bureau. Je veux vivre. Obsédant leitmotiv, revendication forcenée, slogan déchirant et cri de guerre héroïque qui s’amplifient au fil des années. Que faire lorsqu’on a vingt-cinq ans et le manque de chance de tomber dans une société dite respectable qui ne possède même pas l’intelligence et les moyens nécessaires d’assurer son honorabilité ? Oui, que faire dans de semblables conditions ? 

Ainsi, moi. J’appartiens au lot de doux rêveurs qui pensaient devoir se tailler une place de choix à l’ombre de la grande culture française, grâce à une licence et une maîtrise de lettres. Nous nous sommes trompés. Il n’y a plus de culture en France hormis celle du tiroir-caisse et les intellectuels ne servent vraiment à rien, pas même à épater ou à épouvanter le bourgeois. Il suffit d’une journée passée à quémander des emplois pour se rendre à cette triste évidence. Les diplômes littéraires n’impressionnent personne. Ils apitoient et appellent la condescendance, quand ce n’est pas la consternation. « Mon pauvre ami, que faire de vous, on n’a pas besoin de littéraires, ici » m’a-t-on chaque fois signifié, et « ici », c’étaient des maisons d’éditions, des librairies qui auraient préféré me voir débarquer avec un CAP de charcutier, c’est tellement plus rassurant et plus utile. Les livres, ça se saucissonne et ça se vend. Peu importe qu’ils soient écrits. J’avais oublié cette vérité élémentaire. Et puis, je n’ai arboré ni mon costume du dimanche, ni mon sourire du samedi soir, ni mes gros sourcils des campagnes électorales : on a dû voir que je n’étais ni rentable ni maniable. Décidant alors de descendre d’un cran mes aspirations et d’abandonner les hautes sphères intellectuelles de la capitale, renonçant à jamais à la Présidence de la République, je me suis mis à consulter les petites annonces et à patauger dans les « Divers ». Nouvelles désillusions. On demande partout des qualifications, des antécédents, des références, des déférences, des interférences, des révérences, des curriculum vitae, des siècles d’expérience. Et je n’ai jamais travaillé. Du coup, voilà mes dernières ambitions inexorablement anéanties. Je ne serai jamais nettoyeur de cadavres sur les autoroutes ou chasseur de rats à la RATP, domestique d’une bonne espagnole du XVIème, ou éleveur de puces, mouchard spécialisé dans les scandales ou représentant en préservatifs, doublure de Mireille Mathieu ou marionnette de ventriloque. Une dernière roue de secours, pourtant, et j’y vole, j’y cours aveuglément. Celle que recommande sans sourciller aux aspirants-professeurs le Ministre de l’Education Nationale : s’inscrire au chômage à l’Agence Nationale de l’Emploi en attendant qu’une importante société daigne sauver des eaux le misérable fourvoyé que vous êtes. Le chômage. On ne pouvait se montrer plus clair ni plus franc. 

Mais après tout, que regretter ? Est-ce tellement exaltant de vanter à longueur de journée la beauté incomparable des alexandrins de Corneille à une classe de cinquante petits veaux qui deviendront forcément de grands bœufs, lorsque l’on ne croit ni en Corneille ni en la jeunesse actuelle ? Est-ce une panacée de participer fiévreusement à la rédaction d’un des trois torchons du lundi et d’ainsi jouer à l’intellectuel-angoissé-d’extrême-gauche-qui-parle-si-bien-du-Vietnam-au-dessert, d’inlassablement faire redécouvrir chaque semaine aux Français que l’Espagne est fasciste, qu’il y a des scandales en France, que l’on torture au Brésil et que les Américains ne sont peut-être pas aussi gentils qu’on ne le prétend, de badiner, marivauder, fleureter avec la moisson de cadavres que fauche quotidiennement le capitalisme, et de se complaire d’un air faussement alarmé dans les crises de nerf, de foie, d’intestins, d’hémorroïdes et autres ébranlements de la Vème République ? Non. A y bien réfléchir, mieux vaut ne pas se mêler de tout ça. 

Mais je veux vivre. 

J’entends d’autres voix. Celles de tous ceux qui, comme moi, en ont « ras le bol ». Et pourtant, elles ne me convainquent pas davantage. Nous voulons vivre. Alors, plaquons tout et partons sur les routes, n’importe où, et en avant toutes berzingues l’évasion à l’importe quel prix. L’Orient. Les charmes indicibles et inoubliables des Indes enchantées, les délices dorées et encensées de la Turquie, les savanes lointaines et les jungles de miel. O poésie ! O rêves ! Comment se leurrer ? Au tourisme gras et vulgaire de la société de consommation succède l’anti-tourisme des crève-la-faim, des débiles et tarés frénétiques, des défoncés et paumés des grands soirs avortés et des colitiques chroniques. Les clichés ont la vie dure. La sagesse séculaire des Hindous, par exemple. Regardez-les. Ils meurent de faim mais demeurent dignes. Ils n’ont plus de désirs, ces gens-là, les désirs, c’est sale et ils les ont extirpés. C’est à ça que leur sert la pose du figuier et du lotus. Pas à faire l’amour. Des artistes innés, aussi. Ce n’est pas pour rien que Menuhin est venu leur jouer un petit air de violon. On peut aussi jouer de la flûte ou de la cithare, ça fait plus couleur locale. Je veux vivre. La gazoline, les gaz d’échappement, les émanations industrielles n’intoxiquent plus mes poumons, je ne respire plus que la puanteur des cadavres en décomposition, mais c’est tellement plus agréable, plus sain, plus « nature ». Je veux vivre. Qu’importe que je maigrisse chaque jour de dix kilos, dégueule à tire-larigot, chie des litrons d’amibes, je vis enfin. Mes intestins se défoulent, mon foie se rétrécit, mon estomac entre en collision avec mon cœur, je deviens aveugle, j’hallucine, je délire, je gangrène et pourris sur place, c’est la grande déglingue, mais je prends mon pied, camarades, ça, c’est la vraie vie. 

Je ne partirai pas. 

Moins loin, alors. Dans une communauté. Autre cliché. Le retour à la vie primitive, à la terre. Le spectre mal digéré de Rousseau. Le communisme intégral. Je veux vivre. Mais le naturel immonde de l’homme revient au galop après trois jours, ses défauts inhérents, ses vices ataviques, ses travers sordides. La jalousie, la cupidité, la paresse, l’individualisme, le sens inné de la propriété. On ne change pas l’être humain aussi aisément. Puis, l’ennui et l’angoisse déferlent à nouveau. Cultiver la patate, nourrir sa chèvre ne sont pas davantage une raison de vivre, même si l’on peut profiter du joli cul de la voisine. Le calme bovin de la nature finit par lasser. On se tape sur la gueule, on se crêpe le chignon et on revient à la ville, aussi seul qu’auparavant. 

Et nous voici revenus au point zéro. Dans nos petites mansardes qui ne peuvent plus contenir nos songes, sur nos quais de la Seine qui charrie nos ambitions déçues, dans nos usines, dans nos bureaux qui nous pompent le sang. Ecœurés, désorientés, déracinés, ballotés d’une année à l’autre, nous continuons de vivre. N’est-ce point là le plus étrange ? L’existence se perpétue malgré nous, à notre insu. Et bientôt, nous délaissons nos mansardes pour un appartement, l’épouse succède dignement et confortablement à la petite amie, adieu mondes parallèles, errances désenchantées, adieu révolutions et insurrections libératrices, nos échines se courbent un peu plus chaque jour, les enfants poussent et colportent l’écho de nos anciennes aspirations, et au bout du rouleau, la mort se pointe, souriante et ingénue. Bonjour, ma chérie. Comment ? Oui, j’ai vécu, je te remercie.

 

 

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