« La Boîte à guenilles » (précisions)

Memorial for Leopold Sternberg

Oui, quelques précisions pour ceux qui auront lu et apprécié ce tout premier roman de Jacques Sternberg, réédité par les éditions de la Table Ronde. Des précisions qui font écho aux questions que je me posais dans mon billet du 11 août dernier (Jamais je n’aurais cru cela !), me désolant de ne plus pouvoir obtenir les réponses de l’auteur. Or, ce dernier m’a quand même répondu, à titre posthume ; car, tout récemment, j’ai trouvé dans les affaires de mon père un carnet de notes qui s’échelonnent de mai 1940 au début des années 50. 

Ces notes confirment que, contrairement à ce qu’il aura affirmé jusqu’à la fin de sa vie, il ne se trouvait pas tout seul au camp de Gurs, mais bel et bien avec sa mère et son père, Léopold. 

Le 27 février 1943, soudain cette note brève et sans nul commentaire, ce qui la rend d’autant plus horrible, rétrospectivement : Papa déporté avec 3000 Juifs. C’est tout. La suite se trouve dans le Mémorial des Juifs de France de Serge Klarsfeld : A Drancy, Léopold Sternberg monte dans le convoi n°50 du 4 mars 1943, à destination du camp d’extermination de Majdanek ; le surlendemain, un autre convoi s’achemine vers cette même destination. Au total, environ 2 000 Juifs seront gazés, dès leur arrivée ; à titre de représailles pour un attentat du 13 février qui a coûté la vie à deux officiers de la Luftwaffe, aux abords de la rue de Rivoli à Paris. 

Dans La boîte à guenilles, Sternberg évoque néanmoins le rassemblement des victimes à Gurs (page 214-216) : 

« Cela dure depuis deux jours.  C’est comme une marée de crasse et de famine qui ondule vers l’îlot désigné pour le parcage…Les 2 125 paquets de chair sont là, loqueteux, dentelés. Tous à destination de l’Allemagne, pesés et comptés à la douane française. » 

En se gardant bien de préciser que son propre père fait partie desdits 2 125 paquets de chair. Cette vérité, il la dissimulera même à sa femme. « Mais non, il n’a jamais été à Gurs. Il a été pris dans une rafle.» Et, pourtant, sa famille était au courant. D’abord, sa mère, sortie du camp un mois après la déportation de son mari. Et sa sœur qui, réfugiée à Vic-sur-Cère, avait reçu une carte postale de la Croix-Rouge où Léopold l’informait qu’il allait partir pour un grand voyage. Un secret de famille bien gardé. A quelles fins ? 

Ce même jour du 27 février, Sternberg note : échappe et protégé par Stern. Je pense entrevoir ce que recouvre cette phrase mal bâtie. Mon père n’a jamais caché que ce Stern (pas juif, mais alsacien), un des responsables du camp de Gurs, lui avait fait l’inestimable faveur de ne pas le déclarer comme Juif. Il échappe, en effet ; mais au prix fort, celui de voir son père monter dans le camion où, normalement, il aurait dû monter également. Ces circonstances expliquent l’immense sentiment de culpabilité qu’il a toujours éprouvé à l’égard de son père et, partant, son refoulement obstiné de la vérité. 

Le roman s’achève au moment où, après son évasion de Gurs et un bref passage chez son oncle pressé de le voir repartir, il s’apprête à prendre un train à destination de Lezoux, une petite bourgade près de Clermont-Ferrand. Pour travailler chez un couple de fermiers. La réalité, d’après les notes de mon père, est différente. Il passe en effet deux mois à Lezoux, mais seulement en avril 1944, soit un an après son évasion. Il y écrit beaucoup et travaille dur à la moisson. 

En vérité, le jeune Jacques goûte la liberté à Nice, puis à Mougins où il rencontre Mireille en juillet 1943 (personnage et fil rouge sentimental du roman qui n’est donc pas Myriam, son premier amour de Cannes), avec laquelle il entame une relation amoureuse quelque peu tourmentée. En octobre 43, il rejoint sa famille à Vic-sur-Cère ; chez des cousins et cousines qui ont loué une maison, dans le proche village de Thiézac où il mène une vie de jeune homme davantage porté sur les filles que sur la guerre qu’il met visiblement entre parenthèses, malgré quelques rafles des Allemands qui l’obligent à changer de coin ; et on le retrouve en mars 1944 à Montpellier, à la recherche d’une ancienne amoureuse, puis à Nîmes, échappant aux contrôles de solides SS, avant de regagner Thiézac où il retrouve sa Mireille. En avril 44, c’est le départ pour Lezoux, regagnant Vic-sur-Cère en vélo deux mois après, non sans connaître la plus grande frousse de sa vie en tombant soudain, en pleine descente d’un col de montagne, sur un gigantesque convoi allemand motorisé qui stationne devant un tunnel dynamité par le maquis (cette anecdote figure dans Profession : mortel (page 234). Après la libération de Vic-sur-Cère en août 44, il s’enrôle dans les F.F.I., plus par pression des jeunes du coin que par conviction, participant ainsi à la libération de quelques bleds de campagne dans la région de Lyon (où des miliciens planqués dans une tour d’église les mitraillent sans faire de victimes). Brave mais pas téméraire, Jacques s’esquive à la première occasion et regagne Vic-sur-Cère. En septembre 1944, portant toujours malgré tout son uniforme de F.F.I., il part pour Toulouse, puis pour Nîmes, de nouveau pour retrouver une fille, une certaine Monique qu’il évoque souvent dans ses notes. Il y rencontre alors un type un peu douteux qui lui parle d’un projet de création d’un service de rapatriement et lui propose d’être son aide-de-camp. C’est ainsi qu’il monte à Paris, fin septembre 44, en compagnie de cet étrange personnage. Apparemment, il le lâche très vite et retourne enfin dans son pays natal, à Bruxelles en octobre 44. 

Et les choses sérieuses débutent. En décembre 44, il débute son roman sur Gurs, qu’il intitule Trois bornes sur une route, tout en plaçant dans différents hebdomadaires des nouvelles, pour la plupart mauvaises et bâclées (c’est lui qui le dit), dont, probablement, celles qui figureront dans le recueil Jamais je n’aurais cru cela paru en février 45, alors même qu’il commence à écrire Angles morts qu’il terminera en mai 45 (donc la date de parution fin 44 avancée jusqu’à ce jour est inexacte). Enfin, Trois bornes sur une route, rebaptisée La Boîte à guenilles par l’auteur en février 45, est éditée par les éditions du Sablon en novembre de la même année.   

 

 


Un commentaire

  1. alain damman dit :

    Bonjour Lionel; je suis le neveu de Bosc, et j’aimerais beaucoup des précisions sur « le petit silence illustré » que je n’ai pas : http://www.j-m-bosc.com/bibliographie/multi-auteurs/anthologies/chedeuvrire.htm
    Votre père était un vrai fan de Bosc, et réciproquement!
    amitiés

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