MAI 68 (15)

Le lundi 27 mai, un grand meeting devait se tenir au stade Charléty. Après la sévère mise en garde du Premier ministre, beaucoup hésitaient à s’y rendre. On s’attendait à un carnage, et mes parents n’ont pas voulu que j’y aille. Faut avouer que je n’ai pas trop insisté. Je n’ai pas manqué grand-chose. Mendès-France, sentant son heure approcher à grands pas, embrassant les étudiants, cette image ne m’intéressait pas vraiment. Un avant-goût de ce qui devait survenir les jours suivants, lorsque l’impasse se précisa, après que les travailleurs eurent rejeté contre toute attente les accords de Grenelle, bafouant leurs chefs syndicaux. 

L’heure de l’ignoble curée. Toute la politicaillerie qui se ruait, en se faisant des croche-pieds entre eux. Dehors, les étudiants, merci, on n’a plus besoin de vos services, passons aux choses sérieuses maintenant, et, vous les ouvriers, continuez un peu à résister jusqu’à ce nous prenions le pouvoir, puis, après, retour au taf, sans discuter ! C’était le retour en force de la vraie politique, dès lors que ça se mettait à puer la corruption, la combine, la roublardise et l’arrivisme forcené. Ignoble, le Mitterrand qui s’y voyait déjà à l’Elysée ! Et le Parti communiste qui se réveillait soudain ! Tous au pouvoir pour désamorcer la révolution ! Et je continuais à m’enfoncer dans une déprime rageuse, au spectacle de toutes ces crapules qui s’emparaient du champ de bataille. C’est ainsi que j’avais écrit dans mon journal intime du mardi 28 mai, la page suivante, très teintée d’accents robespierristes : 

« Il est de nombreux dangers qui guettent le mouvement étudiant. L’un d’eux résulte des multiples profiteurs qui se sont accrochés à nos basques comme des parasites. Notre combat était pur, il risque de devenir trouble et suspect. Il s’y passe des choses véreuses, il s’en passera encore, nous sommes sur le point d’être débordés, sans doute parce que nous, jeunes gens, ne possédons pas encore l’esprit de combine propre aux hommes plus âgés. Cela a commencé avec les intellectuels et tous les ratés de Saint-Germain-des-Prés, écrivaillons, acteurillons, peintrillons -et gribouilleurs de pellicules au festival de Cannes, qui, sous le glorieux paravent de la révolution, de la contestation politique tous azimuts et d’une très hypocrite solidarité, cherchent depuis quelques semaines à se hisser dans la hiérarchie artistique. Le théâtre de l’Odéon investi par Jean-Jacques Lebel et ses sbires, où s’agitent ces intellectuels factices, est totalement désavoué par les vrais révolutionnaires ;  aussi bien à Nanterre qu’à la Sorbonne, ce lieu est qualifié de Temple de la Connerie. Encore ces clowns sont-ils les moins dangereux. Car il y a aussi les syndicats ouvriers qui, profitant de notre révolte, lancèrent les mots d’ordres de la grève générale pour mieux se délester du poids des étudiants, dès qu’ils se sentirent assez puissants pour diriger les opérations ; fausse puissance, d’ailleurs, puisque leurs bases refusent maintenant de signer le protocole d’accord signé avec le gouvernement et continuent la grève. Mais il est également de crapuleuses infiltrations. Il semble certain que des membres de l’ex-OAS jouent un rôle de provocateur non négligeable dans les manifestations estudiantines. Rien d’étonnant, rien de nouveau sous le soleil. Après tout, l’insurrection hongroise de 1956 commandée en sous main par des factions fascistes et des agents de la CIA profita sans vergogne d’émeutes d’étudiants qui ne revendiquaient qu’un peu plus de liberté au sein même du régime communiste. Nous risquons donc d’être manipulés et roulés par des groupuscules douteux. Je sens de plus en plus que des mains malhonnêtes s’abattent sur notre mouvement. Et que dire, au cas où nous réussirions à renverser le régime, des combines véreuses de tous les partis politiques, de tous les leaders retors qui chercheraient par n’importe quel moyen à prendre le pouvoir ? Tout le monde sait que le champion de la gauche, Mitterrand, est un politicien aussi corrompu que notre Premier ministre. Bien entendu, si de Gaulle tombe, ce sera véritablement une ignoble curée au terme de laquelle les étudiants se feront vider comme des malpropres. Mais surtout, comment imaginer une seule seconde l’avènement d’un gouvernement révolutionnaire ? Les agents de la CIA veillent et sauront contrer toute menace rouge. » 

Et, tout à coup, on apprit que de Gaulle avait filé de l’Elysée. Pour s’accorder un petit brin de réflexion au vert, supposait-on. A Colombey, dans les champs. A Varennes, ou à l’étranger, songeaient plutôt certains optimistes. La question du pouvoir était manifestement à l’ordre du jour. Les esprits fins et réalistes nous demandaient ce que nous autres, étudiants, voulions mettre à la place de De Gaulle. On ne savait jamais quoi répondre, au juste. Le grand vide, quoi. Cependant les anarchistes répliquaient : « Pas de pouvoir d’Etat ! Le peuple entier ! » Le peuple, ouais. Encore fallait-il qu’il y arrive, au pouvoir. Et, précisément, j’avais de gros doutes sur son aptitude à  gouverner. La question me travaillait depuis plusieurs années. Dès 1964, je m’en étais ouvert auprès d’un ami, pas aussi politisé que moi, lui posant d’un ton à la fois grave et inquiet la question : « Mais, à ton avis, peut-on faire confiance au prolétariat pour diriger un pays ? » Effaré, il avait été, mon ami. Il venait juste de me parler de son feu aux couilles, par cette belle journée printanière. J’avais songé à Waldeck-Rochet, mais ce n’était pas possible, il ne faisait pas sérieux celui-là, surtout à la tête du parti communiste. Il n’y avait vraiment que les anti-bolchos effrénés pour avoir peur de lui. Bref personne, pas un chat, ni une ombre ! Preuve que nous avions agi à hue et à dia comme de grands escogriffes incohérents, par idéalisme, mais sans une seule perspective sensée dans nos cervelles d’allumés du concept. Malgré tout, dans l’idéalisme, dans la griserie romantico-révolutionnaire, j’y ai sombré jusqu’au dernier moment. La grande manifestation de la CGT et du PCF du mercredi 29 mai -au lendemain même de ma tirade aussi alarmiste que défaitiste dans mon journal intime- avait encore trouvé moyen de profondément m’émouvoir,  lorsque, de tous les points de la capitale, les camions aux drapeaux rouges convergèrent vers la Bastille pour déverser leur cargaison de travailleurs ; et que, pour la première fois, on entendit « de Gaulle démission ! » et « Gouvernement populaire ! » et encore : « Adieu De Gaulle, adieu ! » Un instant, j’ai cru tomber dans la farce, me laisser embobiner, surtout lorsque Viansson-Ponté, dans la dernière édition du Monde, évoqua d’ores et déjà la succession présidentielle. 

Mais il fallait un tant soi peu réfléchir, ne pas se laisser emporter par le flux des événements impressionnants, repenser à la psychologie de De Gaulle. Je l’ai dit, toujours les mêmes trucs, les mêmes rouages, les mêmes réactions. Un vieux bravache anti-communiste. L’orgueil, la vanité, la peur des rouges, la frénésie de sauver la France. Et en cette nuit du mercredi au jeudi, il se sentait regonflé à bloc dans son personnage de Sainte Jeanne d’Arc. Il avait tout prévu. Les tanks autour de Paris, les rumeurs alarmistes. La grande résistance. Il ne pouvait pas supporter la pensée que sa chère France pût basculer sous l’égide de politiciens minables. Dans un sens, je le comprends, maintenant.  


Archive pour octobre, 2008

Et Jacques Sternberg, il est où ?

J’imagine que certains se posent la question, à voir comme mon blog ne sert plus, depuis une vingtaine de jours, qu’à être le réceptacle de mon texte sur Mai 68 -une tournure inattendue. Plus un mot sur mon père ! (mais, quand même, je tiens à rappeler que, la veille, c’était le deuxième anniversaire de sa disparition). Le bon fils  dévoué et si aimant, décrit par Pierre Assouline dans son billet du 7 juillet dernier, aurait-il donc fini par bazarder son géniteur ? Le fiston serait-il devenu enfin autonome ? Pourquoi ce putsch ?

La réponse est évoquée dans mon billet « Etats d’âme-2″ du 20 août. En déclinant tous les pesants inconvénients du blog, j’avais songé à la possibilité d’écrire un livre sur mon père, tout seul dans mon coin comme un grand. Et cette envie s’est ancrée dans ma tête. Elle me permettra aussi de renouer avec une activité littéraire en berne depuis deux ans. Car j’ai à l’esprit une biographie de J.S en miroir avec celle de son fils, à mi-chemin entre le réel et l’imaginaire. Père et fils, personnages de roman. Bref, comme d’aucuns l’entrevoyaient, mon blog aura été, en effet, un tremplin. Je ne vire pas mon père ; je l’emmène avec moi. Et nul doute qu’en tant qu’écrivain, il sera ravi de devenir un personnage de roman.

Mon blog va-t-il s’éteindre pour autant, une fois achevée la retranscription de mes textes sur 68 ? A dire vrai, je n’en sais rien pour le moment. Mais, tout de même, il me semble peu vraisemblable que j’aurai le temps d’écrire à la fois mon blog et un livre, de surcroît sur le même sujet, non, cela n’aurait pas beaucoup de sens…

En attendant, je signale la prochaine sortie de La Boîte à guenilles (le 23 octobre) aux éditions de la Table Ronde, le tout premier roman de mon père, publié en 1945 et en Belgique, qui relate son internement au camp de Gurs.

 

 

 

 

MAI 68 (14)

Alors, dans un sursaut de romantisme échevelé, j’ai vraiment désiré une belle défaite sanglante, un enterrement de première classe, un holocauste honorifique pour la grande manif qui devait se dérouler ce vendredi 24 mai. Surtout que le monarque devait s’adresser à la nation le soir même. Il fallait que le sang coulât sous les fenêtres de l’Elysée, et j’étais prêt à en donner, de mon sang à moi, tellement j’étais écœuré, plein de rancœur et de défaitisme. 

Je me suis bien armé en vue de l’ultime combat. Linges, écharpes, caban de marin, bicarbonate de soude et lunettes sous-marines. Et vers les cinq heures, je me suis rendu au combat, devant la gare de Lyon. On a souvent affirmé que cette nuit-là, nous avions bien failli prendre le pouvoir ; que nous étions déchaînés à travers toute la capitale, que les CRS ne savaient plus où donner de la matraque et de la grenade. Tout ce que je puis dire, c’est que moi et quelques-uns de mes camarades, nous étions à mille lieues de le prendre, ce pouvoir, tellement nous nous sommes montrés peu à la hauteur. Sans doute victimes de l’incroyable inorganisation qui a toujours caractérisé le mouvement étudiant, sans coordination aucune entre les divers commandos. 

Il y a d’abord eu le discours du Général, qui n’en était plus vraiment un, ce soir-là. Contrairement à ce que l’on prétend, il n’y a jamais de surprise et d’imprévu avec de Gaulle. Il s’agit toujours de la même mécanique, des mêmes procédés, des mêmes pièges à cons. Un arsenal de ficelles grosses comme des câbles qui ne varie jamais. Quand ce n’est pas cette arme, c’en est une autre, mais tout aussi éculée. Cette fois-ci, c’était le coup du chantage et du référendum pépère. Et tout le quartier de la gare de Lyon a retenti d’assourdissantes huées en réponse au discours du grand Charles. C’est alors que les gaullistes, consternés, ont commencé à paniquer, parce que, de toute évidence, leur guide ne comprenait plus que dalle à la situation inédite. Il faisait vraiment figure de vieux monarque impotent, de Louis XVI en instance de fuite. Le lamentable discours de la République nous a alors revigorés. Et on est passé à l’attaque dès que les flics nous eurent chargés à la Bastille. La manifestation s’est immédiatement scindée. Je suivis un cortège qui remontait vers le XIème –le mauvais choix, devais-je m’en rendre compte un peu plus tard. 

Nous avons marché longtemps. Tout un énorme détour par les quartiers de l’est, pour échouer finalement au carrefour Richelieu-Drouot. Une grande balade qui n’était pas déplaisante. La nuit commençait à tomber, on ne gueulait plus, un silence impressionnant, nous contentant de défiler dans une suite ininterrompue de rues tortueuses, mal éclairées, assez exotiques, avec nos portraits de Mao, bannières rouges et noires au vent, couvercles de poubelle à la main, lunettes sous-marines au cou. Une véritable armée de maquisards révolutionnaires qui s’apprêtait à investir la capitale. Plus d’un bourgeois qui nous reluquait par la fenêtre a dû défaillir au spectacle de cette armada rouge et alerter les flics. Un quidam, traumatisé, était sorti en trombe d’un café pour se ruer sur nous en vociférant. Nous retrouvions l’enthousiasme de la nuit du 11mai. Maîtres de la rue. 

Après la balade, une fois arrivés sur les grands boulevards, l’exaltation est retombée parce qu’en fin de compte nous ne savions plus vraiment où porter nos pas. Les CRS, où étaient-ils ? Et le reste de la manifestation, alors ? La confusion totale, une fois de plus. Mai 68, pour moi, c’était surtout cela : des moments prodigieux d’espérance et d’euphorie révolutionnaires, puis les autres, plus nombreux, où l’on se sentait cons comme tout, impuissants, privés de direction à suivre ; autant dire sans chef, livrés à nous-mêmes. 

Des cars de CRS sont venus briser notre hébétude, débouchant en trombe derrière nous. Mouvement de débandade, et, pour une fois, je me montrai nettement plus courageux que la plupart. Avec quelques personnes, nous formâmes un service d’ordre barrant la route aux flics qui s’arrêtèrent net. Des civils nous déclarèrent que si nous restions tranquilles, rien n’arriverait. La flicaille en uniforme faisait grise mine. Ils voulaient nous défoncer, sans plus attendre. Et, justement, l’un d’eux, excité au plus haut point, nous lança une grenade. Nous détalâmes sans demander notre reste. Et le vazouillage reprit. Un homme, bien plus âgé que nous et que je soupçonnais d’être un indic, nous exhortait à nous diriger vers l’Opéra.  Finalement, nous choisîmes de nous rendre tous au Quartier latin où, disait-on, le gros de la manifestation s’était retrouvé. 

Une demi-heure après, place du théâtre de l’Odéon. C’est là que mon ami et moi avons doucement enragé. Il nous était devenu impossible de rejoindre les manifestants, car il eût fallu passer à la fois entre les moteurs des bagnoles qui explosaient, les barricades en flammes, les pavés des insurgés et entre les lignes des CRS qui chargeaient à tout rompre. Nous payions le prix de notre randonnée imbécile romantico-révolutionnaire. A croire que les flics nous avaient manœuvrés dans le sens d’un éparpillement des cortèges. Dans notre impuissance, nous sommes allés boire un coup dans un café de la rue de Tournon où, somme toute, le monde continuait de tourner paisiblement. Des consommateurs très banals qui ne parlaient pas du tout des manifestations, mais, comme toujours, de fesses et de marques de voiture ; d’autres qui jouaient tranquillement au flipper. Nous étions dégoûtés. Un accès de misanthropie délirante m’a repris. J’aspirais à ce que les CRS fassent soudain irruption dans cet univers de miteux pour tous les réduire en purée. Ainsi se seraient-ils rendus compte que quelque chose ne tournait pas rond à Paris. Le pire, c’étaient sans doute ceux qui se tortillaient dans les hauts-lieux de la capitale, chez Régine ou chez Castel. Heureusement, je ne les ai pas aperçus, ces irrécupérables inconscients.   

Après, nous n’avons pas cessé d’errer lamentablement autour de la place de l’Odéon, pour voir si, vraiment, nous ne pouvions plus rejoindre les nôtres. Les vrais paumés de la révolution. Auprès de la Croix rouge, nous nous sommes même proposé de les aider, histoire de nous donner bonne conscience, pour agir enfin. Ils ont refusé. Nous étions pourtant de bonne volonté. Sans doute, mais, en tout cas, braves mais pas téméraires, il s’en fallait de beaucoup. Alors, nous sommes retournés dans notre XVIème, dépités, la queue basse. Assez honteux, aussi. Rageur, j’ai donné un grand coup de pied dans une pile de poubelles qui, en s’écroulant, a fait un tintamarre du diable dans la douce nuit des beaux quartiers. Un grand acte révolutionnaire, à ma façon… Tout comme au retour de la nuit du 11 mai, d’ailleurs. C’était devenu, décidément, une manie chez moi, de m’en prendre aux poubelles des riches, ni vu ni connu. Et une fois chez mon ami, histoire de ne pas perdre le contact, nous avons suivi les derniers combats à la radio. Quelle déchéance ! Nous qui étions si bien partis. Nous n’avions pas vu goutte des trois quarts de ce qui s’était réellement passé cette nuit-là. 

Le lendemain samedi, la révélation. Mon Dieu ! pouvions-nous nous écrier devant l’impressionnant spectacle qu’offrait le Quartier latin. Des rues et avenues défoncées, dépavées, des gouffres, des trous et brèches partout, des bagnoles réduites en tas de ferraille carbonisée qui allaient se ficher dans des vitrines de magasins ou dans des salles de café, des arbres déracinés dans les feuillages desquels des mômes grimpaient, des bouches de métro béantes, les vestiges du musée de Cluny parsemées ça et là dans les tas de pavés, c’était proprement inimaginable. Les étudiants étaient donc responsables de cette apocalypse, eux qui paraissaient si gentils et bien élevés ! Quant à la Sorbonne, elle était devenue un immense hôpital pour les blessés des barricades, va et vient incessant d’ambulances et de médecins qui ramenaient des médicaments. Les gens n’étaient pas du tout indignés. Avant tout, sidérés ; puis, comme c’était samedi, plutôt amusés. Ils se croyaient en visite sur un plateau de Hollywood.   

Vers 15 heures, les flics sont arrivés, flanqués d’un contingent de bidasses pour nettoyer les lieux. Sans ménagements, lançant quelques grenades pour faire refluer les promeneurs vers le bas du boulevard Saint-Michel. On pensait que la bagarre allait recommencer, mais nous avons eu assez de bon sens pour ne pas moufter, avec notre Sorbonne qui éclatait de son trop-plein d’éclopés. Un service d’ordre s’est alors mis en place, dont j’ai fait partie avec mon ami, histoire de nous rendre enfin utiles, de rattraper notre pitoyable inaction de la veille. Nous avons barré toute la circulation au croisement des boulevards Saint-Germain et Saint-Michel. Derrière nous, les CRS et les camions de l’armée déblayaient le terrain dévasté ; face à nous, la foule des badauds. Il s’agissait d’éviter toute provocation, de ne surtout pas exciter les flics. Des rumeurs alarmistes circulaient depuis le matin, le gouvernement ayant tonné : on disait que les flics avaient reçu l’ordre de tirer désormais. Avec tout ce qui s’était passé la nuit, cela pouvait être vraisemblable. Nous sommes restés des heures et des heures au carrefour, à former une chaîne compacte pour empêcher les badauds de passer. Les flics venaient nous complimenter, c’était la meilleure, tiens ! Ils nous disaient : « Tenez bon encore quelques heures, et rien ne se passera. » Mais, vers le soir, cela commença à se gâter. D’une part, il y avait une bande de jeunes excités qui nous accusait de complicité avec les CRS et voulait passer à l’attaque ; d’autre part, tous ceux qui y tenaient, à leur samedi soir, à leur ciné, leur restau ou à leur soirée en boîte. Ils auraient volontiers provoqué un massacre, ceux-là, pour pouvoir accéder à tel ou tel lieu de plaisir qui se trouvait dans la zone interdite. Et nous, nous n’étions plus en très bonne position : au moindre incident, nous allions prendre à travers la gueule à la fois les pavés des provocateurs et les balles des flics. Mais bon, le pire n’est pas survenu. 

A la tombée de la nuit, le spectacle était devenu impressionnant, derrière nous. On voyait luire les casques des CRS dans la pénombre. On se retournait sans cesse pour vérifier ce qu’ils tramaient dans notre dos. Puis, vers 21 heures, mon ami et moi avons changé de place, sur ordre d’un militant de l’UNEF. Traversant le camp retranché des flics, nous sommes allés nous poster au coin de la rue Monsieur-le-Prince. C’était tout noir, plus de réverbères, des restes de barricades. Nous avions pour mission de détourner toutes les bagnoles du boulevard Saint-Michel, nous transformant, ébahis, en vrais flics de la circulation, il ne nous manquait plus que le képi et le bâton blanc. Les mêmes gestes amples des bras, le même ton impératif. Nous racontions n’importe quoi aux automobilistes, que de Gaulle passait par là, qu’un cyclone allait s’abattre sur le boulevard, que la Seine était en crue, que l’on se battait à coups de canon, et tout le monde nous obéissait finalement. Cela faisait vraiment plaisir de se retrouver maîtres absolus du pavé au point de diriger la circulation. Je vous le dis, l’être humain, dès qu’il acquiert un soupçon d’autorité, il ne se tient plus. C’était ça, la révolution, les esclaves qui deviennent à leur tour les maîtres, avec la même arrogance et le même sérieux papal. L’Histoire n’a jamais marché autrement que dans ce sens. 

MAI 68 (13)

 

Mais à la longue les visages devenaient soucieux. Paris était grave, tendu. On eût dit que la ville retenait son souffle comme dans l’attente de quelque chose d’autre de plus énorme. Mes amis et moi, dès qu’on pouvait, nous filions droit à la Sorbonne prendre les dernières nouvelles. C’était devenu notre second domicile, cette pompeuse baraque du savoir qui nous réfrigérait tant jusque-là. 

On avait organisé une collecte à la Sorbonne, un dimanche, lorsque la grève générale s’était installée dans tout le pays. On écumait les foules de badauds qui respiraient l’air de Mao et de Trotski. « Pour les ouvriers en grève ! » crions-nous, ainsi que le rituel trait d’esprit : « Pour les CRS hospitalisés ! ». En deux heures nous avions recueilli près de douze mille francs. C’étaient les dames qui donnaient le plus, y allant de leurs billets. 

Mais, éternel oiseau de malheur, je demeurais sur le qui-vive, jamais béat, bouffé d’appréhensions. La vie était devenue bien trop belle pour qu’elle pût durer. Le silence, l’indulgence du gouvernement, semblaient suspects ; hypocrite, pharisien, dissimulateur de quelque décision horrible. Et nous, on pérorait beaucoup trop. Depuis l’occupation des facultés, on ne faisait plus que cela. On blablatait. On divertissait la galerie par des excès de verbiage. On se reposait sur nos lauriers. Pendant ce temps, le Parti communiste et les syndicats menaient leur doucereuse politique, très complaisante avec le gouvernement, qui paraissait dire : « Ouais, c’est la grève générale, mais ce n’est pas bien dangereux. Si vous allongez un peu de pognon pour remplir les poches des travailleurs, on arrêtera les frais. »  Nous nous faisions baiser en catimini par la grande force du Parti des fusillés qui récupérait notre mouvement pour en faire de la guimauve. On sombrait de nouveau dans l’impuissance, dans le verbalisme confus. Ce mardi 21 mai, après une semaine de liberté, je me sentais encore plus mal. Je décelais, tel un Robespierre, les pièges et trahisons qui allaient mener à notre perte, poignarder la révolution en marche. Les ouvriers nous suivaient à peine ; ils s’amusaient à la Sorbonne, guère plus, juste fiers de soudain faire entendre leur voix dans ce temple du savoir destinés aux enfants de la classe dominante ; les tentatives de récupération se multipliaient, chez les syndicats, les professeurs et étudiants réformistes –autant de Girondins à abattre ! 

Puis, le 22 mai, le gouvernement avait encore commis une grosse gaffe ; du coup, nous avons tous repris espoir, ainsi que notre tenue de manifestant. Cohn-Bendit qui, entre-temps, avait éprouvé l’envie de faire un petit séjour outre-Rhin, se voyait frappé d’interdiction de revenir en France. Une provocation pas maligne du tout, on se demandait en vain quel était l’irrécupérable crétin qui était à la source de cette décision géniale. On s’est tous sentis piqués par une guêpe quand la nouvelle est tombée. De nouveau dans la rue, après une semaine et demie de rémission. On brûlait d’impatience de remettre cela après tant de palabres aussi ronflantes que stériles. Boulevard Saint-Michel, Montparnasse, rue de Rennes, puis devant l’Assemblée nationale qui devait procéder au vote de la mention de censure déposée contre le gouvernement par les partis de gauche. Tout autour, nos chers flics, ça faisait du bien de les retrouver. La motion de censure a été repoussée. Autre mauvaise nouvelle, la CGT avait rompu le dialogue avec l’UNEF, dénonçant les incroyables prétentions des étudiants. C’est vrai que, d’une certaine manière, nous ne nous prenions pas pour rien, les chevilles quelque peu enflées par la tournure des événements qui nous donnait raison et beaucoup d’importance. Qu’importait, Paris venait, tout au long de cette nouvelle manifestation, de retentir d’un nouveau slogan, le plus émouvant de tous : Nous sommes tous des Juifs allemands ! Après quelques millénaires de persécutions et de vexations de tous genres, je me suis senti un peu vengé en ma qualité de Juif tout court. Des heurts se sont produits cette nuit-là. Je n’y étais pas. On nous avait demandé de nous disperser, j’ai obéi. A la place, fidèle à mon double rôle de révolutionnaire en herbe et d’amoureux, j’avais filé, comme d’habitude, une fois mon devoir militant accompli, chez mon amie. 

Le lendemain, j’avais été prié d’assister à une réunion du Comité d’action révolutionnaire de mon quartier, qui devait salement jurer dans notre beau XVIème arrondissement. Pas tant que cela, en réalité. J’ai rigolé jaune. J’ai cru tomber dans un groupe de vitelloni qui ne savaient pas quoi foutre de leurs journées et de leur peau. Tout ce vazouillage très gosses de riches, sous des allures clandestines, faux noms, appartement privé chez une mystérieuse Madame Berthe –qui évoquait plutôt une patronne de bordel chic-, et nous nous sommes retrouvés chacun affalé dans un fauteuil de style, ne pipant presque mot. En principe, il fallait distribuer des tracts, organiser pour le lendemain un meeting d’information. On n’en a guère parlé, on balbutiait des banalités, puis on a discuté de tout autre chose. Heureusement, cette pénible séance n’a duré qu’une demi-heure. Je ne suis jamais retourné dans ce prétendu comité révolutionnaire. 

J’étais encore plus sombre et sceptique qu’auparavant. Nous étions de plus en plus isolés, manifestement. Après la grande exaltation des premiers jours de grève, mon moral est bien vite retombé. Les coups de grenades, les barricades dernières, Paris qui recommençait un peu à s’échauffer, ne me rendaient finalement pas plus heureux et confiant en l’avenir. Je sentais que la lutte devenait amère, pourrie. Celle d’une cause perdue d’avance. Nous allions nous faire enculer dans les grandes largeurs par tout le monde à la fois, le gouvernement, les syndicats, les partis et les travailleurs. 

MAI 68 (12)

Notre rencontre avec les travailleurs m’avait passablement refroidi, et le lendemain matin, mon enthousiasme était disparu. Une nuit de sommeil agité et un lever brumeux avaient effacé la ferveur militante. Je n’ai jamais été un doux optimiste. Et dès lors, je n’ai pas cessé de prédire, chaque jour, tout ce qui devait fatalement tuer la révolution, empêcher son accomplissement. Tous les trucs étaient bons, je flairais des dangers partout, de futures trahisons et arrières pensées sordides qui mijotaient dans nos propres rangs. Somme toute, je n’ai  cru à la révolution que l’espace de quelques heures, au soir du 16 mai. Je répétais à mes proches qu’elle n’était pas possible. C’est redevenu bien vite un mythe pour moi. En mon for intérieur, j’avais des crédulités, des espérances, mais dès que je réfléchissais… 

Un des dangers, d’après moi, c’était l’incroyable genre que se donnaient la Sorbonne et son annexe, le théâtre de l’Odéon. J’étais certain que tout serait gâché par la kermesse, par cet éternel côté jouisseur de l’être humain. Dans la cour de la Sorbonne, sous les portraits de Mao, de Trotski et de Lénine, on se bousculait ferme, venant des quatre coins de la capitale pour voir la Révolution à l’œuvre. C’était devenu le nec plus ultra du snobisme de faire une petite virée au parc d’attractions de la Sorbonne, et tous les petits marquis de Saint-Germain-des-Prés se sont précipités vers nous, dans leurs étranges accoutrements et flanqués de minettes en minijupe. 

Dans le genre, ce vendredi 17 mai, au soir, il m’avait été donné d’assister à un spectacle aussi ridicule qu’infect. Devant le théâtre de l’Odéon qui avait été investi par tous les ratés intellectuels de Paris, un de leurs leaders, Jean-Jacques Lebel, gras pantin barbu, entouré de quelques mannequins en minijupe, haranguait la foule pour l’exhorter à occuper le Sénat. J’ignore s’il se prenait pour Lénine ou Fidel Castro, mais il ressemblait plutôt à ces camelots de foire qui racolent les badauds en exhibant de plantureuses créatures. La foule marchait à plein, faut dire qu’elle était triée sur le volet, se composant d’amuseurs en état d’ébriété, de partouzards sapés comme des milords, de poules peinturlurées et de gravures de mode, tous faramineux de bêtise crasse, qui entendaient faire un acte révolutionnaire pour se donner des frissons, des sensations fortes ; ils en avaient sans doute marre du Flore et des canapés de velours, et tout ce troupeau gueulard est allé se pointer devant les portes du Sénat, qu’il n’a évidemment pas eu le courage de forcer, avant la rapide arrivée des CRS qui se sont déployés autour de l’édifice. Et, le gros Lebel s’est empressé de repartir pérorer dans un autre coin avec toute sa horde d’imbéciles prétentieux. J’aurais bien voulu que les CRS leur flanquent quelques raclées bien senties, à ces révolutionnaires du vendredi soir, pour leur montrer que la révolution ne se faisait pas à coups de petits fours et de champagne. Ces singes m’avaient dégoûté et fait peur. En rentrant chez moi, j’avais songé que l’occasion unique que nous détenions la veille se transformait d’ores et déjà en grotesque canular, en gigantesque et vulgaire happening. J’étais même désespéré. On ne pouvait pas lutter contre la connerie humaine.   

A la Sorbonne, je m’y suis rendu régulièrement. J’ai eu mon overdose d’assemblées générales où n’importe qui avait le droit de parler. La démocratie directe, c’est un principe généreux, mais cruel à certains égards car il révélait à quel point peu d’entre nous avaient vraiment quelque chose de sensé à exprimer. Toute l’inintelligence humaine se dévoilait, en même temps qu’une grandeur d’âme que je ne pouvais nier. Ceux que préférais le plus écouter, c’étaient les travailleurs. Ils parlaient mieux que nous autres étudiants et, surtout, savaient de quoi ils causaient, un avantage sur nous. Ils ne se contentaient pas de se payer de mots ronflants et de se gaver de théories inapplicables. Ils exposaient leurs problèmes concrets et lorsque certains d’entre eux nous déclaraient qu’il fallait désormais abattre le gouvernement, nous explosions tous en applaudissements. Mais l’essentiel se déroulait au sein des commissions militantes qui se tenaient dans les petites salles de la Sorbonne. Il y régnait vraiment une tout autre ambiance, infiniment plus sérieuse, qui me plaisait davantage que le happening des assemblées générales et des rues du Quartier latin. Dans les comités qui s’occupaient des liaisons entre étudiants et ouvriers, on rencontrait vraiment des gens intéressants et sincères. De vrais militants qui, dès six heures du matin, allaient se pointer aux portes des usines pour prêcher la bonne parole. J’ai passé des heures et des heures à les écouter, à les admirer même. Et, avec les ouvriers, je m’instruisais drôlement. J’en ai plus appris sur la misérable vie de tous les jours qu’en deux ans d’études. Un véritable enseignement qui me marquait et que je ne risquais pas d’oublier. Tout ce dont les professeurs, même d’histoire, refusaient de parler. En participant à ces commissions, j’oubliais un peu le folklore du dehors et reprenais espoir en la révolution. Mais, tout de même, on sentait encore et toujours que les ouvriers n’étaient pas très chauds pour un grand chambardement, mis à part quelques illuminés qui bondissaient sur la table pour gueuler qu’il fallait casser la baraque. 

Mais ce furent aussi ces quelques jours où la France cessa peu à peu de travailler, une paralysie générale qui s’emparait de la nation, la radio qui égrenait d’heure en heure toutes les entreprises qui, l’une après l’autre, s’étaient mises en grève ; et tout se consumait de belle mort au jour le jour, les réveils devenaient triomphants quand s’épanouissait la gangrène rouge ; c’était comme ces paysages de grande ville où, deux par deux, trois par trois, les lumières s’éteignent progressivement quand s’avance la nuit. 

Une nouvelle vie débutait. Le délabrement de la société de consommation. Les mœurs transformées. Les agréables difficultés, les contraintes riantes. L’essence qui se tarissait de plus en plus, ça y était, le Français moyen se sentait fichu, condamné à mort, et les rues devenaient enfin respirables, amples, majestueuses, un peu vides comme en un précoce mois d’août. Les poubelles s’amoncelaient sur les trottoirs, un petit air d’Italie du sud, les ordures abandonnées pour la plus grande joie des clochards. Aux Halles, des châteaux forts de caissons de légumes protégeaient les vespasiennes. Et les putains avaient quitté leurs postes. La nuit, du côté d’Issy-les-Moulineaux, le ciel se noircissait d’une épaisse colonne de fumée ; c’étaient des jaunes qui brûlaient des tas de déjections dans leur terrain de vidange. A côté et partout, les entreprises, les usines, petites et grandes, s’étaient enfouies dans un grand songe ; avec, dans l’ombre de la nuit, les piquets de grève, les drapeaux rouges et un grand USINE OCCUPEE étalé sur les murs, comme au temps du Front Populaire. Les marchés, les supermarchés dévalisés par les trouillards. Les banques assaillies par leurs clients, la trouille aussi. 

Plus de métro, plus de bus. Le soir, on se rendait à la Sorbonne et on revenait en auto-stop. Les conducteurs nous confiaient brièvement ce qu’ils pensaient de tout cela. Il y en avait qui approuvaient nettement. « Continuez, les gars, c’est rudement intéressant ce que vous faites. » Puis, ceux qui en voulaient mortellement à de Gaulle d’avoir abandonné l’Algérie française. Et tous ceux aussi qui nous poussaient à la bagarre, à la saignée, tandis qu’ils restaient calmement au volant de leur bagnole en sifflotant. En auto-stop, on pouvait tâter un peu de l’opinion publique. En gros, elle n’était absolument pas contre nous, à ce moment-là. 

C’étaient les douces nuits de liberté folle, sans vulgarité pourtant. Les touristes avaient fui la capitale. L’autorité paraissait s’être débinée à tous les échelons. Malgré les flics que l’on apercevait de temps à autre sur les grandes places, tout ce que la société avait toujours eu d’oppressif et de répressif, s’était volatilisé. Les flics, ce n’était plus rien, du carnaval, caricatures d’eux-mêmes sans emploi, ultimes gadgets d’un gouvernement en voie de débandade. 

Et moi, pourtant paresseux, je traînais mon lourd vélomoteur à court d’essence, moteur relevé à l’avant, pour faire la navette entre Auteuil et la République, le quartier de mes amours, mais cela me remplissait de joie, cette contrainte qui tombait soudain dans une existence qui puait le confort et la routine de l’aisance.

MAI 68 (11)

Ce jeudi 16 mai, je me suis enfin rendu à la Sorbonne qui était elle aussi occupée depuis trois nuits. Ce fut pour tomber dans une assemblée de médiocres  qui pensaient encore à leurs examens, comme si rien ne s’était passé, comme si les barricades du 10 mai avaient été en sucre et chocolat, comme si les flics nous avaient matraqués avec des fleurs. Là comme à Nanterre, les professeurs se distinguaient. Dont l’un, bien connu pour son éternel « Moi, moi, moi », profitait de l’occasion pour complaisamment débloquer et sombrer dans le fil de ses souvenirs d’enfance ; mais personne ne songea à virer ce gaga. Un autre piqua sa crise parce que les étudiants ne s’organisaient pas assez vite et menaça de démissionner. On voyait la profondeur de leurs convictions, c’en était désarmant. 

Pourtant, cette journée du 16 mai, je m’en souviendrai toute ma vie. Il y eut d’abord un premier choc, qui en préfigurait un second. Trois fois rien pourtant. Le drapeau rouge fiché sur la chapelle de la Sorbonne. Quand je l’ai aperçu, flottant au vent, je me suis rappelé une photographie qui m’avait toujours vivement impressionné. Elle représentait deux soldats soviétiques en train de planter le drapeau rouge frappé du marteau et de la faucille au sommet du Reichstag de Berlin, à la fin de la guerre. Elle est célèbre, cette photo, et elle m’émeut grandement. Je m’imaginais les années de souffrance du peuple russe, puis la victoire finale sur la crapulerie nazie que consacrait la bannière rouge. Le drapeau au sommet de la Sorbonne me procura la même sensation de défi glorieux et de victoire sur quelque chose de très pourri. Ce torchon sanglant était pour moi un emblème d’une merveilleuse signification. A partir de ce moment-là, j’ai vraiment pris conscience que quelque chose changeait. Et j’ai bien passé cinq minutes entières dans un état de sidération, à contempler ce drapeau rouge. Par la suite, chaque fois que je me suis rendu à la Sorbonne, c’est à lui que s’offrait mon premier regard, et je souriais de contentement. Aussi, j’ai éprouvé une grande tristesse quand, un mois après, les flics l’ont arraché de leurs grosses pognes incultes pour y substituer le drapeau tricolore que l’on avait à la fois trop vu et dévoyé. 

Le second choc de la journée n’est pas survenu brusquement, mais en douceur. Par signes annonciateurs par-ci par-là, de vagues prodromes, puis assez abruptement, la révélation, la pleine prise de conscience. Je parle de ma rencontre avec la Révolution qui date bien de ce jeudi 16 mai. Il est des rencontres capitales dans une existence. L’amour, la mort. On apprend beaucoup de choses au cours des années qui était restées confinées jusque-là dans les livres ou plaquées sur un écran de cinéma. Et c’est un choc de les voir, un beau jour et contre toute attente, bien réelles, nues et crues en face de nous. La Révolution, c’était bien l’abstraction par excellence, la possession poussiéreuse des historiens, qui m’avait de tout temps enthousiasmé mais que je désespérais de pouvoir vivre de mon vivant. Je ne comptais pas, à l’évidence, avec le côté totalement imprévisible qui caractérise le peuple français et sidère les pays étrangers. Le Français, il roupille des années et des années, puis soudain une grande folie s’empare de lui, il gueule, il revendique plus fort que tout autre, il bouscule tout dans ce désordre le plus incroyable qui le mène toujours à sa perte. Tandis qu’à l’étranger, que ce soit en Allemagne ou en Angleterre, c’est désormais le sommeil à perpétuité, sans nulle espérance de réveil. Parlez de la révolution à un Anglais ou à un Allemand, il sait à peine ce que vous entendez par ce terme tout à fait éculé et périmé ; pis, il rira à pleine gorge. Pour eux, la révolution c’est du carnaval, un accessoire de théâtre, qui ne fait plus peur du tout. Mais, le Français, qu’il soit réactionnaire ou non, sait bel et bien ce que le mot « révolution » signifie. Il en tremble dans sa culotte ou atteint le septième ciel. Pur atavisme : la France n’a pas encore oublié sa très tumultueuse histoire. 

Malgré tout, imaginer qu’une révolution pût se produire en France où la société semblait sombrer dans une lourde léthargie de simples d’esprits bienheureux, au  siècle de la voiture et du frigidaire, ces acquisitions qui endorment si bien les consciences, paraissait totalement inconcevable. Alors, cet après-midi là, malgré le premier signe avant-coureur des drapeaux rouges plantés sur des édifices nationaux, malgré nos barricades du 10 mai, lorsque j’entendis à la Sorbonne et au théâtre de l’Odéon des types hurler que la révolution était proche, à portée de main, je les pris d’emblée pour des exaltés de la calebasse. Cependant, en y réfléchissant bien, au constat indéniable que la situation n’était vraiment plus normale, mais, au moins, atypique, on finissait par se poser des questions. Il était environ 16 heures quand mon amie me demanda, d’un ton hésitant et quelque peu craintif, si une révolution risquait vraiment d’éclater. Je lui ai répondu très vaguement, je ne savais pas trop, mais l’idée faisait son petit bonhomme de chemin, quittait pas à pas le domaine de la fiction pour s’ancrer insidieusement dans la réalité. Cela laissait songeur. 

Et c’est devenu de plus en plus précis, pour finalement fulgurer. Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, comble et enfumé, vers les neuf heures du soir, il est venu un type qui nous déclaré que les usines Renault s’étaient mises en grève illimitée, la SNCF et la RATP également ; qu’à la fin de la semaine toute la France serait paralysée, que c’était la Révolution. Je buvais ses paroles comme un ivrogne, les yeux hagards, hallucinés, le cœur battant la chamade, ruisselant de sueur, l’esprit chamboulé, bégayant en mon for intérieur : « Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible, je rêve. » Et lorsque j’eus fini par admettre que la Révolution s’extirpait enfin de la poussière du passé, des oubliettes de l’Histoire, je n’ai pu m’empêcher de doucement chialer d’émotion. A partir de là, une terreur n’a jamais cessé de me poursuivre : que cette trop belle occasion de chambardement généralisé ne se transforme en pitoyable pétard mouillé, par la faute des uns et des autres. 

Le soir même, le Premier ministre s’était adressé aux Français. « Un groupe d’enragés…dont le but est de détruire notre société…Il est de notre devoir de défendre la République. » Nous ne rêvions pas : lui aussi il le sentait, le souffle naissant de l’insurrection, de la glorieuse débandade, de l’écroulement des décors. Il en frémissait, pâlissait, visage crispé et durci, ses viriles mâchoires serrées. Et, vite, nous devions rejoindre les ouvriers en grève, nous unir tous. Je suis sorti de la Sorbonne en transe, je suis accouru à la maison pour porter la bonne nouvelle, le pays qui serait paralysé d’ici la fin de la semaine, la Révolution, le pouvoir rouge… Je me voyais déjà, bannière écarlate à la main, au sommet d’une barricade, j’étais hors d’état de manger, et nous sommes ressortis, mon ami et moi, pour nous rallier aux travailleurs de Renault, vers les onze heures du soir. 

Ce fut une déception. Les ouvriers étaient parqués derrière les grilles de l’usine plongée dans les ténèbres. Des piquets de grève, perchés sur les murs, nous envoyaient de temps en temps des bouteilles sur la gueule, histoire de s’amuser. Ils étaient réticents, raisonnaient beaucoup, nous en voulaient de nos injures à l’adresse du Parti communiste ; l’entente était très molle, pas du tout révolutionnaire comme nous le souhaitions si ardemment, la défiance l’emportait. Nous nous défendions mal, en plus. Nous nous sentions, devant eux qui bavaient quotidiennement du taf et du capital vorace, tout cons, morveux et pédants, petits bourgeois aux mains douces et blanches, prisonniers des différences sociales. Notre gentillesse paraissait suspecte, équivoque. C’était bien la preuve qu’auparavant nous les avions toujours ignorés, les ouvriers, et nos slogans enthousiastes ne suffisaient pas à instaurer un contact immédiat. Oui, ils se méfiaient, et ils avaient raison. Moi-même, j’ai bien eu l’impression que nous voulions surtout profiter d’eux, de la masse du prolétariat sans laquelle aucune révolution ne pourrait aboutir. Ils se questionnaient, ils avaient l’habitude de servir de chair à pâtée aux zozos pseudo-révolutionnaires, de se retrouver finalement floués, bassement escroqués par les racoleurs ambitieux de la bourgeoisie ; cette perpétuelle trahison était inscrite en lettres de sang tout au long de l’histoire du peuple français. 

Au cours de cette soirée, je connus une autre déception. A un certain moment, alors que la tension montait d’un cran avec les ouvriers, un type de trente ans nous poussait à la bagarre, nous reprochant notre manque de cran. Il prétendait avoir organisé, à l’aube du 11 mai, les dernières attaques sur les toits contre les CRS, et, de fil en aiguille, on apprit qu’il était un ancien de l’OAS, un paumé qui, ayant joliment bricolé dans l’activisme fasciste en Algérie, offrait aux étudiants sa riche expérience. Du coup, cela m’a quelque peu terni la mémoire des barricades. Les communistes avaient eu ce genre de soupçons : des indicateurs, des provocateurs d’extrême droite qui avaient fait monter la sauce cette nuit-là. 

MAI 68 (10)

Jojo du XVIème, je le fus encore plus, le lendemain soir. J’avais été convié à une surprise-party que je ne me sentais pas l’audace de décommander à la dernière minute, d’autant que je devais m’y rendre avec mon amie, avec qui mes relations avaient plutôt tendance à sombrer, les événements ayant creusé un gouffre entre nous. Les choses de l’amour étaient passées au second plan pour moi. Aller danser dans un beau salon, cela faisait un tantinet déplacé après la nuit des barricades. Déguster des petits fours en bonne compagnie à la lueur des chandelles, encore plus. J’y étais donc allé, à contrecœur. Mais ce fut la dernière soirée mondaine que je m’autorisai en mai. Je ne tenais pas à accentuer plus longtemps ma condition de petit bourgeois dilettante. Cela ne m’a pas évité de passer à côté de tout, en définitive. Je n’ai toujours fait les choses qu’à moitié. Ainsi en fut-il de la Révolution.  

Le Premier ministre a parlé, ce soir-là. Lâchant du lest, de sa voix mâle. Amnistie des étudiants arrêtés, évacuation du Quartier latin par les forces de l’ordre, réouverture de la Sorbonne. Ce qui n’empêcha pas l’affront du 13 mai, plus de 800 000 manifestants, travailleurs et étudiants, pour commémorer à leur façon le dixième anniversaire du pouvoir gaulliste, de la République à Denfert-Rochereau. On n’avait jamais vu autant de mécontents défiler dans les rues de Paris. Cependant, m’étant confondu dans les rangs des travailleurs,  je n’avais pu réprimer des états d’âme de bourgeois romantico-esthétique à l’égard de cette manifestation plutôt bon enfant et gouailleuse, où perçait à peine une quelconque colère, au point de me croire plutôt dans une foule de la foire du Trône, regrettant la tension et la dimension spectaculaire des émeutes estudiantines. 

Le mardi 14 mai, retour à la faculté de Nanterre, au bercail. Une grande exaltation y régnait. Un feu ininterrompu de commissions, d’assemblées, de palabres. Pendant deux jours, je me suis rendu d’amphi en amphi, de salle en salle, au début méfiant, puis comme drogué et soûlé par tous ces torrents de mots et de grands discours. Au final, j’avais pu distinguer grosso modo trois catégories d’individus qui se partageaient rageusement la bavette : les sales cons, les cons aux idées généreuses et les éternels raisonneurs. 

Les sales cons, c’étaient les professeurs. Ils avaient pris le mors aux dents et témoignaient d’un enthousiasme suspect pour des personnages si imbus d’eux-mêmes et de leurs privilèges de mandarin. Ils s’empressaient de sauter dans le train en marche, les éperons meurtrissant leurs flancs, pour annoncer avec de grotesques trémolos dans la voix que la faculté de Nanterre était désormais autonome. L’autonomie des facultés, c’était alors le maître mot creux par excellence qui devait servir à rallier tous les jobards, comme il y eut plus tard le mot « participation ». Les professeurs s’emparèrent de cette appellation dûment contrôlée qui avait l’avantage de sonner bien, de sonner sérieux, dans l’espoir de brancher le mouvement étudiant sur la voie moins dangereuse du réformisme. Les barricades avaient dû traumatiser leur pacifisme bêlant de grands humanistes. Il leur fallait désormais redorer leur blason, reconquérir un peu d’autorité, se mettre en avant, quitte à user d’un paternalisme outrancier qui n’échappa à aucun esprit sensé. Alors ils simulèrent l’enthousiasme, louèrent la jeunesse qui se réveillait enfin, avec une tartufferie qui empestait son Louis XVI. Un supérieur ne change jamais de nature. Il restera toujours, en dépit de n’importe quelle révolution, un supérieur dans l’âme, c’est-à-dire arrogant, roublard, prêt aux pires escroqueries et malfaçons de l’esprit. Les professeurs ne se conduisirent pas autrement : ils demeurèrent accrochés aux restes de leurs prérogatives en lambeaux, monstres d’opportunisme, récupérateurs gigantesques, louvoyant à tout moment. 

Il y avait aussi les cons aux idées généreuses. Tous ceux qui parlaient de révolution, de chambardement, de réformes radicales. Généreux parce que leurs idées débordaient de beauté et de largesse ; cons, parce qu’ils y croyaient dur comme fer. C’est d’eux qu’est parti le merveilleux songe de mai, ce très brillant déconnage à pleins tubes, cette diarrhée d’illusions et de fantasmes. J’ai pris leur parti, malgré toutes mes réserves. Leur bêtise avait une saveur particulière, leur infantilisme d’adolescents attardés devenait presque une qualité. Ca explosait, ça jaillissait en eux, et j’ai toujours aimé les délires, les faramineuses absurdités, les rêves fous et la cinglante déraison –mais aussi, plus que tout, la destruction de tout ce qui enchaîne l’être humain. Et puis surtout, ils opposaient un vibrant démenti à tous ceux qui croyaient que la jeunesse s’était endormie et amollie, uniquement préoccupée de son mesquin petit confort matériel, de sa panoplie de minet yé-yé et de son compte en banque.   

Le reste, c’étaient les raisonneurs, les minables, les valets et forçats de la terne réalité, tous ceux qui croupissaient au ras de la société ; tous ceux que poursuivait la hantise des examens, qui auraient tué père et mère pour acquérir leur torchon de diplôme ; toutes ces minettes qui se découvraient soudain une nature de bosseuse après n’avoir jamais eu d’autre dessein que celui de baiser dans de la dentelle. Riches ou pauvres, ils avaient la même ambition, celle de suivre servilement les tristes impératifs de la société, en ne s’égarant pas une seule seconde ; tous les indigents de l’imagination et de l’idéalisme, les robots à courte vue, les antihéros du quotidien, les assoiffés de fric et de cul, les méduses tricolores, etc. qui s’armaient d’une seule et même arme, la Raison. Pas la raison de Descartes, hélas. La raison du pauvre d’esprit et du couard, qui n’aboutit qu’aux culs-de-sac dans lesquels toute une existence se fourvoie. 

Et puis les communistes. Difficile d’en parler. Doublement difficile pour moi qui leur ai toujours voué, sous l’influence de ma mère, une profonde affection. Les communistes, un cas trop complexe que je me refusais de classer de façon aussi expéditive que l’avaient fait les gauchistes. Ils participaient des deux dernières catégories de gens que je viens d’évoquer. D’un côté, ils avaient des idées larges et généreuses comme les gauchistes ; mais aussi ils semblaient minables à certains égards, dépourvus de toute imagination, de toute capacité onirique, collés à la réalité, dépourvus de cette splendide connerie qui a fait de mai 68 une sorte de chef d’œuvre du saugrenu et un événement historique totalement atypique. L’intelligence, rigoureuse et consciencieuse, à la limite grise et fastidieuse, constituaient en somme leur marque de fabrique. Le rationalisme de Marx, sans doute. Les comptables de la Révolution avec tout leur attirail de formules, d’équations sociales et de chiffres austères. Dans leur genre, ils étaient parfaits. Mais ce genre, qui frôlait l’étroitesse d’esprit, il fallait l’aimer. 

MAI 68 (9)

A 20 heures, je me suis retrouvé enfermé dans le quartier Latin, comme tous mes camarades, au terme du cortège qui venait de Denfert-Rochereau. On n’avait jamais vu autant de cognes qui barraient systématiquement tous les accès à la Sorbonne. C’est dire qu’ils y tenaient, à leur institution nationale. Je la leur aurais bien laissée, à vrai dire, mais ce n’était pas le moment de l’avouer. Il y eut un temps d’hésitation, encerclés comme nous l’étions, où nous nous sentîmes paumés, un peu cons en définitive. Les rangs se défaisaient, et de petits groupes de discussion se formaient tout le long du boulevard Saint-Michel, alors que la nuit tombait, très printanière ; certains en profitaient pour draguer, les jolies filles ne manquaient pas. Puis, soudain, des types se sont affairés à fiévreusement dépaver la chaussée, apparemment des manifestants comme nous, mais bien plus déterminés à en découdre et comme jaillis de nulle part. Qui étaient donc ces prompts stratèges, beaucoup d’entre nous s’interrogeaient. On les regardait avec scepticisme et étonnement. Ils allaient vite en besogne, les pavés arrachés se multipliaient comme des petits pains. Mais bon, je n’ai pas vérifié leur identité et ne me suis pas demandé s’il s’agissait de copains des flics ou d’envoyés de Pékin. J’ai accepté le jeu avec compréhension, il me semblait en effet nécessaire de se défendre en prévision de la raclée que nous promettaient les sales gueules des cognes. Et tout le monde a fini par suivre, l’instinct moutonnier de la foule reprenant le dessus ; nous nous sommes transformés en un clin d’œil en ouvriers de chantier. Entretemps, Cohn-Bendit nous avait annoncé qu’il fallait maintenant occuper le quartier Latin, pacifiquement, sans provoquer les flics, toute la nuit, et le lendemain s’il le fallait. A partir de ce moment-là, tout est devenu très beau. Quand on tient un but, ça ranime, ça réchauffe le cœur. Et nous étions tous en proie à une intense exaltation. Il était à nous, ce quartier Latin, rien qu’à nous, malgré toute cette flicaille qui nous encerclait. C’était devenu, l’espace d’une nuit, notre ville, notre citadelle bien-aimée, notre songe émouvant que nous bâtissions pierre après pierre pour jeter un défi à tous ceux qui voulaient nous l’arracher. Nous avions beau vivre sous l’épée de Damoclès d’un brutal assaut de la police, nous nous sentions libres comme jamais nous ne l’avions été dans notre existence. Le jardin d’Eden nous revenait, avec sa prime innocence, quel émerveillement ! Jamais je ne l’avais vu ainsi, ce Boul’mich’, moi qui le détestait tant parce qu’il empestait la connerie des jours de fête, les libations stériles, l’oppression de la foule dite bon enfant, toute la bêtise du troupeau humain. C’est qu’il changea du tout au tout, ce quartier Latin durant le joli règne de mai, et cette métamorphose commença bel et bien cette nuit-là. C’était mieux que la messe de minuit à Noël, on communiait par-dessus les pavés, prêts à nous embrasser tellement nous étions heureux de nous retrouver tous ensemble, gorgés d’idéalisme, bourrés de foi. Il faut dire aussi que c’était une belle nuit, comme le printemps en fabrique de temps en temps, douce et cristalline, qui donnait au quartier une allure estivale de petite ville du Midi, une ambiance de vacances, avec la vulgarité en moins. Mais nous travaillions dur. Comme des castors. Cela nous rendait encore plus exaltés. Nous extirpions les pavés, les faisant passer à la chaîne, nous les couvions du regard comme s’ils étaient de gros gâteaux au chocolat, et elles montaient, elles montaient, les barricades ! Je réalisais avec difficulté, cependant, je devais me pincer, cela me paraissait si incroyable, ces barricades énormes auxquelles il ne manquait plus que des pièces d’artillerie. Je les avais édifiées, moi Ducon parmi les Ducon, comme tous les autres, simplement en balançant un pavé après l’autre à mon voisin ; j’étais responsable d’un acte insurrectionnel sévèrement puni par la loi. Je crois bien que personne d’entre nous ne s’en rendait vraiment compte, emportés par l’enthousiasme et la fièvre bâtisseuse comme nous l’étions ; je crois bien que nous pensions plutôt construire des châteaux de sable au bord de la mer. Jusqu’à ce que soudain, en un éclair de conscience, je me pénètre de l’incroyable réalité, songeant : « Merde alors ! Ce n’est pas possible, que suis-je en train de faire ? Mais c’est une barricade, ça, une construction de guerre !! » Et j’en pleurais presque de joie, de me sentir utile, attelé à une tâche extraordinaire, privilégiée par excellence –celles de nos ancêtres de 1848 et de la Commune ! Je supposais d’ailleurs que la foule qui avait envahi les Tuileries en 1792 et les Communards de 1871 n’avaient pas davantage conscience que nous autres de commettre un acte insurrectionnel et historique ; ils vivaient dans la folie et le tumulte de leur présent, comme nous. 

Mais, justement, pour nous ramener les pieds sur terre et nous sortir de notre songe de mômes révoltés, les forces de l’ordre se lancèrent à l’assaut des barricades. A 2 heures 15 du matin. Je l’avais appris par la radio, alors que je me trouvais du côté de la rue d’Ulm, où je venais d’échouer, un coin qui était tout ce qu’il y avait de plus peinard, malgré les barricades. Du coup, on devint tous des Pierrots lunaires, avec nos visages fardés de bicarbonate de soude, et les rires se figèrent. Mes jambes commencèrent à trembloter. J’aurais pu rester embusqué  à l’arrière du front. Eh bien non. Je suis allé droit aux abords du champ de bataille. Aux abords seulement, mais, enfin, le temps passant et moi ne reculant pas d’un pouce tandis que les flics, en revanche, avançaient, cela me permit quand même d’être au cœur des événements, avec toute la prudence requise.   Rue Gay-Lussac, c’était dantesque, énorme. De quoi remuer un bon bourgeois qui n’avait jamais rien vu ni connu, pas même la guerre. Tout au bout de la rue, un gigantesque brasier léchait le ciel, teintes rouges et noires au diapason de nos drapeaux, une gigantesque clameur retentit. La première barricade était assiégée. Le tintamarre était aussi spectaculaire. Nous en prenions plein les yeux et les oreilles. Des explosions assourdissantes auxquelles répondait notre chœur qui hurlait : « De Gaulle assassin ! ». A l’arrière, la panique nous dévorait. Des meneurs héroïques, dressés sur les barricades, nous exhortaient au calme, sinon à davantage de dignité. Peu entendus dans l’ensemble. On se bousculait sur les barricades, s’accrochant aux barbelés, se cassant la gueule sur les pavés, non pour narguer l’ennemi, mais pour apprécier la progression des flics, avoir une vue d’ensemble de la situation, histoire de pouvoir foutre le camp au bon moment. Entretemps, les riverains, très serviables pour la plupart, nous arrosaient d’eau pour dissiper les gaz qui se ruaient sur nous. Ils étaient soignés, leurs gaz. Ils ne brûlaient pas seulement les yeux mais vous arrachaient les cavités nasales et la gorge. C’est rapidement devenu le bordel intégral, là où nous étions. Des incendies se déclaraient un peu partout, des voitures explosaient ; nous recevions des grenades de tous les côtés à la fois, même des toits, semblait-il. Les sirènes des pompiers et des ambulances nous vrillaient le tympan. On imaginait des flics partout, qui déboulaient soudain d’un égout, d’un chantier, sans savoir où ils se trouvaient exactement, et nous commençâmes à reculer, toujours plus, jusqu’à ce que, devant nous, s’étendît la morne étendue des restes de barricades calcinées. La confusion était totale. Les blessés affluaient, sanguinolents, ravagés par les gaz, titubants et pris de vomissements, et certains d’entre eux sur des civières ; on croyait voir toutes les horreurs qui défilent habituellement à l’arrière du front en temps de guerre. Mais ce n’était pas la guerre, ce que nous vivions ! Pas même le carnage d’étudiants qui devait intervenir à Mexico, quelques mois plus tard. Pas le plus tragique que l’homme puisse réserver à son prochain, pas le summum de l’horreur. Et, raide de peur, à bout de voir les gens s’entredéchirer, je me demandais alors comment j’aurais pu supporter une vraie guerre, là où les hommes reçoivent soudain un obus dans les tripes. L’aube se levait. Une vision sinistre. Ca claquait de tous les côtés, ça se débandait maintenant dans les petites rues, fallait désormais songer à fuir la folie sadique des cognes, et ce n’était pas du tout vu, car nous ignorions tout des positions de l’ennemi. Nous avions perdu notre Bonaparte. Les uns couraient se planquer dans des hôtels, dans des immeubles, sur les toits, dans les écoles, dans tout ce qui ressemblait de près comme de loin à un petit renfoncement coquin où d’habitude on serre une fille contre soi. Ils étaient à nos trousses, plus excités que jamais, les gorilles du gouvernement, on sentait de loin leur bave jouisseuse, leurs érections de la matraque, on se voyait déjà étripés et laissés morts sur le carreau. Pour mon compte, je pris la première rue venue, la rue des Ursulines, en compagnie d’un ami et d’une vingtaine d’affolés, tout en sachant bien qu’aucune cachette ne pourrait être la bonne, avec ces singes qui nous couraient aux fesses pour nous matraquer dans les escaliers ; et soudain nous aperçûmes au bout de la rue une autre escouade de flics qui se positionnaient afin d’attendre sagement de nous cueillir –nous étions pris dans une souricière ! J’étais un rien mort de trouille ; je le sentais déjà en moi, mon geste historique que j’allais durement expier. Et puis non ! nous sommes-nous dit, mon ami et moi –mais plutôt lui que moi, car je me résignais déjà à mon châtiment-, faut aller de l’avant ! Et mon ami dût me tirer par la main pour que je bouge enfin, faut foncer ! Ma parole, nous devenions de vrais héros in extremis, et nous avons détalé à toutes jambes sous le nez des flics qui demeuraient étrangement immobiles, sans demander notre reste. 

Quelques rues plus loin, et nous nous retrouvâmes sur le boulevard de Port-Royal, désert, où le sinistre boucan de la guerre ne retentissait plus. C’était l’aube, une aube de tous les jours, comme hors du temps et bien surprenante pour nous qui sortions d’un enfer, ou, plus emphatiquement, d’un moment historique. Mais nous n’avions pas l’air historiques, nous deux ; on ressemblait plutôt à des noceurs qui revenaient d’une partouze très arrosée. En tout cas, nous étions ivres de fatigue, nous allongeant sur le sol dès que possible, sur le trottoir en attendant le premier métro, puis dans le métro même, peu soucieux du regard d’autrui, après tout n’étions-nous pas des soldats en déroute ? Et, moi,  je commençais à souffrir un peu du ventre, à cause des gaz. On n’en croyait pas notre souvenir, dans ce métro banal qui amenait les premiers travailleurs au boulot. Pour un rien, nous serions retournés rue Gay-Lussac, par acquit de conscience. Pendant que nous traitions du problème de la confusion du rêve avec la réalité, il y en avait qui bavaient sérieusement de cette réalité, matraqués par les flics dans des recoins de rue. Les journaux du matin ne parlaient pas encore des événements de la nuit. Mais dès midi, ils devaient afficher une grande photo de la rue Gay-Lussac avec ses restes de barricades incendiées, ses voitures calcinées ; cette rue dévastée, promise à s’inscrire dans l’histoire du Paris révolutionnaire. Et nous regagnâmes notre cher XVIème. Alors nous eûmes un grand geste de révolte : nous culbutâmes des poubelles à coups de pied rageurs. Tout en nous marrant, bien sûr, de ce grandiose acte fondateur. Et je suis rentré chez moi. Mes parents étaient fous d’inquiétude. Ils me croyaient brûlé vif. La radio n’avait pas lésiné sur le sensationnel. Je me suis effondré dans mes draps, plus historique que jamais. J’étais bien trop crevé pour avoir des états d’âme, pour me sentir coupable de n’être qu’un Jojo du XVIème qui revenait de la guerre pour se foutre dans un bon lit moelleux et qui, au mieux, accorderait peut-être une pincée de ses rêves à la Révolution. 

MAI 68 (8)

Tout cela ne m’a pas pour autant empêché de m’octroyer un petit congé, le lendemain et le surlendemain du 6 mai, manifs ou non, pour me rendre au cinéma et au concert. Je n’avais d’ailleurs pas manqué grand-chose. J’avais même coupé à une interminable marche d’étudiants de 30 km à travers Paris qu’aucun accrochage n’avait ponctué, hormis le soir sur les Champs-Elysées où des types avaient pissé sur la tombe du Soldat inconnu, ce qui était plutôt marrant. Par ailleurs, le ministre de l’éducation nationale avait annoncé la réouverture de la Sorbonne. Toutefois, quand bien même la situation avait l’air de s’apaiser, j’avais regardé le film et écouté le concert très distraitement, comme de travers, et à contrecœur. En réalité, c’était pour mon amie que j’avais accepté de me cultiver un peu l’esprit au mépris d’un militantisme qui n’était pourtant pas forcené chez moi. La culture, j’y ai toujours attaché une importance excessive, je l’aime, j’en bouffe chaque jour chaque nuit comme d’autres baisent, et le concert de Yehudi Menuhin accompagné de sa sœur, je l’avais attendu semaine après semaine avec impatience. Mais, en ce soir de mai 68, lui et son violon, m’étaient apparus quelque peu déplacés dans le contexte, presque ridicules, voire indécents. 

La Sorbonne ne rouvrait toujours pas ses portes cependant, et il y avait tout autant de flicaille au quartier Latin, malgré les promesses du gouvernement que l’on imaginait se tâter des heures pour s’arracher la moindre décision. Les flics, je n’avais finalement rien contre, hormis mes principes moraux qui ont toujours été vacillants. Leur présence alourdissait l’atmosphère du quartier, donnait un air soucieux et vaguement inquiet aux passants. Et toute la frivolité, le zeste de vulgarité, l’ambiance de foire inhérents au Boul’mich’ avaient disparu, au seul vu de cet impressionnant déploiement de fourgons de police qui évoquaient immanquablement un état de siège digne d’une dictature. Je ne déteste pas le tragique : cela rend l’être humain un peu moins niais. Ce pourquoi les mots d’ordre qui furent ceux de la grande nuit des barricades du 10 mai, trouvèrent en moi un écho bien équivoque. Une fois les flics hors du quartier Latin, la Sorbonne libérée, les manifestants du 6 mai relâchés, tout recommencerait comme auparavant sur le boulevard avec les faces hilares et épanouies des passants ; la joie forcée des soirs de sortie, les tapes au cul, les embrassades, les gueulements, le jaillissement des bocks de bière, tout ce que je détestais, le relâchement de l’homme absorbé par sa soif de plaisir, l’épicurisme à la petite semaine. Pas pour rien que j’adulais à ce point la révolution culturelle chinoise. Pourquoi allais-je alors manifester ? Pour le plaisir de la casse, pour voir des gens pleurer dès lors que je ne supportais pas leur rire ? Cela m’aurait ressemblé, mais non. En fait, je haïssais le gouvernement et de Gaulle, et je ne souhaitais qu’une seule chose, très sincèrement : leur chute brutale. J’ignore si, dès le début de ce mois de mai, cette perspective éminemment politique trottait dans la tête des meneurs du mouvement, ou du tout venant des manifestants  avec lesquels je n’avais d’ailleurs jamais échangé autre chose que quelques mots ponctuels et anodins ; mais, en tout cas, cette arrière-pensée était d’ores et déjà vraiment en moi. 

Cette manif du 10 mai, nous la savions tous décisive, et l’on s’y préparait comme à la guerre, d’un côté comme de l’autre. Dès 15 heures, les flics commençaient à soigneusement quadriller le quartier. Parmi tous ces CRS et gendarmes mobiles, j’en aperçus un, de mon âge ou même plus jeune. Le pauvre bougre ! Fallait-il avoir du moral pour aller casser la gueule à de jeunes étudiants lorsque l’on était aussi inexpérimenté, inapte et innocent qu’eux. On avait encore dû le chercher au fin fond de sa cambrousse, celui-là, lui faire miroiter je ne sais quelle promotion ou riche avenir. Du côté des étudiants, on s’armait également, avec les moyens du bord. Le matin, nous sommes tous allés acheter bien sagement notre petit citron chez l’épicier d’en face et du bicarbonate de soude ou des cachets de Rhumycine chez le pharmacien. Tout cela était censé nous protéger des effets des gaz lacrymogènes. On se ravitaillait également en foulards, en morceaux de toile, et les plus malins se procuraient des lunettes sous-marines. Cette panoplie nous donnait l’air d’une étrange armée hétéroclite d’échappés de Sainte-Anne qui jouait son Austerlitz dans les jardins de l’asile. Dans le courant de l’après-midi, je passai à la bibliothèque Sainte-Geneviève pour constater qu’il y en avait qui ne changeraient jamais. Ca prétendait bûcher ferme, malgré les circonstances. Sainte-Geneviève, cela me faisait un peu la même impression que Nanterre. Je crois même que c’était pire, j’ai failli y devenir fou ou malade des poumons à respirer cette puanteur de livres moisis et de transpiration d’étudiants modèles et pas lavés qui mijotaient dans leur jus rance à peine dilué de culture. Comme fabrique de saucissons érudits, on ne trouvait pas mieux dans le genre. J’avais envie de hurler pour les réveiller tous, mais cinq minutes après, la torpeur engourdissait mes sens, et je me retrouvais paf et schlaf, kaput et sonné, croulant sous la table alors que les autres continuaient de coïter avec leurs bouquins. Et, en pleine période de surexcitation politique, je détestai d’autant plus la vision de ce troupeau de ruminants qui s’obstinait à planer hors du temps, hors de leur époque. Les bons éléments de la société. 

MAI 68 (7)

Le surlendemain, lundi 6 mai, l’UNEF nous avait donné rendez-vous à 9 heures devant la Sorbonne. Cohn-Bendit et sept de ses camarades y étaient convoqués par la commission disciplinaire à la suite de l’agitation à la fac de Nanterre. Dès neuf heures, les flics nous attendaient, au grand complet, dans leur tenue des dimanches combattifs, armés mais cravatés. Ils se serraient en rangs compacts aux alentours de la Sorbonne, et leurs corbillards mastocs ne cessaient plus d’arriver de partout, lourds de menaces. Nous n’étions qu’une centaine à cette heure si matinale. On a beau dire, l’étudiant se résigne difficilement à se lever tôt, même lorsqu’il s’agit de guerroyer. A la hauteur de la rue de l’Ecole de Médecine, les flics tentaient de nous encercler très benoîtement. Leurs regards se faisaient égrillards dès qu’ils apercevaient une fille bien roulée. Ils s’y voyaient déjà, en train de la violer à six, dans une partouze sadique. A l’angle de la rue Racine, le premier incident de la journée éclata. Pas plus de quelques secondes, le temps d’une matraque projetée sur le visage d’un étudiant. Un œil en moins. Pas grave. 

Et ils commencèrent à nonchalamment jeter des grenades lacrymogènes, comme ils auraient lancé des ballons d’enfant. C’était la première fois que je tâtais de la lacrymogène. Bon Dieu, c’était insupportable, son effet ; comme une livre de savon dans l’œil. En cas de charge des flics, j’étais foutu, titubant et aveuglé comme je l’étais. Mais ils ne chargèrent pas. Ce n’était qu’un avertissement. Ils se réservaient pour l’après-midi. Le boulevard était dégagé. Mais, place Edmond-Rostand, les fourgons s’accaparaient le terrain, à profusion. Cela promettait pour les heures à venir. Puis, comme il fallait bien veiller à remplir mon estomac, je suis parti déjeuner dans un troquet alentour. Le lendemain matin j’avais pourtant appris que, tandis que je m’étais octroyé une pause repas, des manifestations s’étaient poursuivies du côté du boulevard Raspail et de la rue d’Assas pour revenir au carrefour de l’Odéon. Mais bon, toutes ces manifs qui s’éparpillaient et se démembraient dans tous les sens au gré de la progression des flics, on pouvait finalement les choisir à la carte ou, carrément, en sortir selon son bon vouloir. 

Dans tout le quartier, de petits groupes d’étudiants circulaient, se transmettant les dernières nouvelles, se relayant également le mot d’ordre d’un rassemblement à la Halle aux Vins à 13 heures, auquel, l’estomac rassasié, je ne manquai pas d’obéir. A la Halle, surprise : nous étions nombreux, incroyablement nombreux. Le cortège s’ébranla. Je m’étais placé au troisième rang, dans un fol accès d’audace. Juste derrière les durs casqués et en battle dress. Je n’ai jamais aimé la foule, elle m’a toujours inspiré des envies de meurtre, que ce soit dans les grands magasins ou dans le métro aux heures de pointe. Mais là, c’était différent. J’aimais ce grand rassemblement mû par un idéal. Je me sentais proche de mes voisins inconnus. Comme le dit le poncif, l’action rapproche les hommes les uns des autres. Et j’en sentais maintenant toute la véracité. 

En signe de dérision, nous avons lancé tous en chœur les slogans « Une dizaine d’enragés ! » et « Nous sommes un groupuscule », ces épithètes dont le gouvernement et la presse nous avaient qualifiés ; désignant du doigt les milliers et les milliers que nous étions à défiler sur le pavé. Car nous n’en revenions pas de nous retrouver, contre toute attente, si nombreux. Nous ne cessions pas de nous retourner pour mieux évaluer la foule, de sauter en l’air pour avoir une vue d’ensemble et nous retombions sur nos pieds, ivres d’exultation. 

Quittant la rive gauche, nous atteignîmes la Préfecture de police. Huées bien senties pour ces salauds de flics, ces minables employés qui graissaient les rouages les plus infects de la société répressive. Et nous voici sur la rive droite, hors de notre fief d’étudiants, boulevard Sébastopol. Nous entamions notre Longue Marche. Délire des grandeurs dans nos cervelles échauffées. Peu avant, je m’étais surpris à évoquer le souvenir de l’Occupation, de la Résistance contre les troupes allemandes. Nous semions dans tout Paris la bonne parole. Aux balcons des entreprises, les employés nous regardaient, nous souriaient. Au coin des rues des Halles, quelques prostituées impassibles, plutôt réprobatrices, toujours réactionnaires en puissance, souvent fidèles indicatrices ; n’ignorant pas  qu’un régime communiste les enverrait au vrai boulot. Rue Etienne-Marcel. Un drapeau FNL flottait à un balcon. Tonnerre d’applaudissements. Place des Victoires. Un moment de valse hésitation. Un peu ridicules, nous avons tourné en rond, autour de la statue de Louis XIV. Protestations. Dans le ciel, un hélicoptère de la police nous surveillait. Puis nous galopâmes à la japonaise en scandant « Hop ! Hop ! », cela faisait un peu crétin selon moi. Avenue de l’Opéra, le Palais Royal. Pas l’ombre d’un incident, pas un car de flic en vue. Une atmosphère résolument bon enfant, encore moins agressive qu’un monôme du bac.  

Retour sur la rive gauche. Avions-nous déjà la nostalgie du quartier Latin ? Boulevard Saint-Germain, à hauteur du Flore et du Drugstore. Nous hurlions l’Internationale, je m’époumonai à la chanter avec un plaisir inouï, galvanisé  par une mauvaise hargne à l’encontre de tous les petits pédés du Flore et des minettes du Drugstore que j’avais pourtant côtoyés un an auparavant dans une crise de snobisme aigu. C’était à l’époque où je lisais régulièrement Elle et Minute, où tout ce monde de pacotille et de dégénérés de la société de consommation me fascinait. 

Carrefour Saint-Germain Saint-Michel. Les rires se figèrent. Traits tendus. Ils nous attendaient, les flics tout vêtus de noir, barrant le Boul’mich’. CRS SS ! avons-nous tous gueulés en chœur. Là aussi je me suis époumoné. Il me semblait que, tout au long de cette grande promenade parisienne, je me vidais de toutes mes haines et rancœurs. Au souvenir de l’incident du matin, de l’œil bousillé par une matraque voltigeuse ; en prévision de tous les autres accrochages à venir. L’humeur avait changé, tout à coup, au seul vu de l’ennemi. On savait désormais l’affrontement inévitable. Evitant la police, nous nous sommes retrouvés au carrefour de la rue Saint-Jacques et de la rue Du Sommerard. Encore les flics qui nous barraient l’accès à la Sorbonne. Je me trouvais toujours au troisième rang. Il y eut un flottement. Cela se comprenait avec ce qui nous attendait en face de nous. Ils étaient là, les uns carrément méchants et renfrognés, les autres souriant, avec un air supérieur, un tantinet de sadisme aux commissures de la bouche, apparemment prêts à en découdre. La matraque leur démangeait. Derrière nous, ça bousculait, ça gueulait les appels à la charge. « A la Sorbonne ! » criaient-ils, nous poussant carrément vers la flicaille. Moi, la maudite trouille a commencé à me saisir. J’avais les jambes qui tremblaient, la sueur qui dégoulinait, j’étouffais de chaleur dans mon caban de combat. Je me voyais déjà raide mort sur le pavé, piétiné par les flics, j’étais en bonne position pour. Mais, tiraillé par deux sentiments, invariablement les mêmes, qui ne me lâchèrent plus durant toutes les autres manifestations : foncer, attaquer, charger héroïquement, quitte à me retrouver à l’hôpital ou au cimetière ; mais aussi, reculer, foutre le camp pour aller me terrer sous un lit. Ce qui explique que, grosso modo, je n’ai jamais fait ni l’un ni l’autre, me contentant de faire acte de présence, mû autant par le devoir que par la curiosité, ni héroïque ni couard. 

Et soudain les flics chargèrent. Horrifié, je vis les matraques s’élever dans l’air et brutalement retomber sur les premiers rangs devant moi. Panique générale, mieux valait ne pas insister. Débandade sur la gauche, rue Du Sommerard. Dans notre fuite échevelée, nous escaladions les bagnoles, nous nous bousculions, et les grenades claquaient à nos pieds. Le visage me brûlait, j’avais la sensation de prendre feu. Nous avons échoué sur le boulevard Saint-Germain, à deux pas de la place Maubert. Les flics formaient une masse sombre à cent mètres de nous. Les nuages de fumée dégagés par les grenades donnaient un côté fantastique, irréel au spectacle. 

La bataille débutait, la toute première vraie bataille de mai 68. Nous arrachions des grilles d’arbre sans trop savoir quoi en faire. Certains poussaient des bagnoles en travers de la chaussée. D’autres arrachaient des pavés. Dans le ciel, les lueurs rouges des grenades voltigeaient et retombaient sur nous ; on m’apprit que leurs éclats pouvaient grièvement blesser. Je n’en avais pas connaissance jusque-là. Et cela m’a évidemment refroidi. Les flics s’approchaient lentement, en rangs compacts, comme la forêt dans Macbeth. C’en était beau, très esthétique. Des manifestants les assaillaient, les harcelaient, plus courageux que moi qui me tenais prudemment à l’arrière du front. Des appels à la dispersion fusèrent enfin. Seuls quelques isolés lançaient encore des projectiles en échange desquels ils recevaient des grenades. J’ai alors quitté les lieux, à Jussieu, ne demandant pas mon reste. Dans le métro, les gaz lacrymogènes faisaient à la fois pleurer et rigoler les gens. 

Un autre rassemblement était prévu place Denfert-Rochereau, à 18 heures 30, je le savais. Au lieu de m’y rendre, j’étais allé passer un moment chez ma petite amie. C’était drôle comme je pensais toujours à elle, même face aux flics en pleine bagarre ; comme le souvenir de mes engueulades avec elle –parce qu’à cette époque troublée, j’étais surexcité et irritable- me torturait, m’obsédait sans trêve, alors même que je me trouvais en plein champ de bataille. Je ne pouvais me détacher d’elle, quitte à la tyranniser chaque fois que je la rencontrais, l’accusant d’être une petite bourgeoise timorée. Elle me brûlait autant que les gaz des grenades, m’assourdissait autant que le tintamarre des explosions. Je crois bien que c’était ça, l’amour. Ou, du moins, cela y ressemblait furieusement. Et ce jour-là, bien plus dramatique que le 3 mai, j’avais une fois de plus déserté pour aller retrouver mon amie alors que les autres se battaient encore. Je m’en voulais un peu, de ce dilettantisme. Un peu seulement. Je ne me prenais pas pour un Lénine. 

Cela m’a permis de voir Alain Peyrefitte, ministre de l’éducation nationale, à la télévision, bien installé dans son fauteuil, l’homme de la situation, nous déclarant de son ton affecté que tout allait bien somme toute, qu’il ne fallait pas s’en faire. Le gouvernement n’abandonnait toujours pas son sublime optimisme. Il me donnait envie de vomir, celui-là, cette nouille pateline qui devait visiblement se branler les méninges pour nous balancer deux ou trois poncifs anesthésiants. 

Quand je suis rentré chez moi, ma mère m’a déclaré : « Ce dont manquent les étudiants, c’est de défoulement sexuel. » Faisait-elle écho à de récentes revendications d’étudiants qui se plaignaient des règlements en vigueur dans les cités universitaires où étaient proscrites les visites des garçons chez les filles, et inversement ? Mais, quoi qu’il en fût, la majorité des étudiants habitaient chez papa et maman. A la décharge de ma mère, elle devait, ultérieurement, se départir de ce jugement péremptoire. Quant à mon père, il était revenu de Saint-Germain-des-Prés, et, sans doute rien que pour me contredire, il soutenait, un peu comme Peyrefitte, que la manifestation avait été bon enfant, que les flics n’avaient pas envie de cogner, et même qu’ils tremblaient de peur devant les étudiants… Un  rien léger de sa part. Le bilan de cette manifestation fut de l’ordre de 850 blessés. Mais bon, mes parents avaient vécu la guerre, de surcroît en tant que Juifs, et nos premiers faits d’armes devaient leur paraître assez dérisoires. 

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