MAI 68 (6)

Ce vendredi 3 mai, au matin, la radio m’apprit que Cohn-Bendit et ses camarades avaient émigré à la Sorbonne. Un meeting y était prévu dans la cour, à 15 heures. Ce jour-là ne vit pas mon « héroïsme » s’éveiller en moi, bien au contraire. Ce n’est que peu à peu que j’ai réussi à vaincre ma peur de tout affrontement physique. En réalité, je ne suis devenu vraiment courageux que lorsque tout était fini. Toujours est-il qu’en début d’après-midi, je me précipitai au quartier Latin dans un tel état d’excitation que je manquai de me faire écraser par un autobus boulevard Saint-Michel, en vélomoteur. 

Soleil radieux à la Sorbonne. Je retrouvai tous les visages connus de Nanterre sur les marches de l’escalier. C’est une très belle cour, celle de la Sorbonne, avec son église de style Renaissance italienne. Quand je n’étais encore qu’un lycéen, je m’y rendais parfois, impatient de devenir étudiant pour avoir le plaisir de me prélasser au soleil dans un décor aussi fastueux. Manque de bol, j’avais échoué dans les blocs de béton de Nanterre. 

La menace fasciste était réapparue. De nouveau, un commando d’Occident était aux approches, casqué et armé. Ils nous traquaient, décidément. Ils en voulaient, du bolcho. Alors ce furent les mêmes préparatifs de guerre que la veille. Un service d’ordre s’était immédiatement embusqué derrière le portail d’entrée. Cohn-Bendit dirigeait les manœuvres et déploiements de ses troupes d’une voix de général en chef, dans un haut-parleur. Ceux qui le voyaient pour la première fois se le montraient du doigt, visiblement très impressionnés par son professionnalisme d’agitateur public. 

Mais la peur me saisit. Ce n’est pas beau la peur, surtout lorsque l’on mesure un mètre quatre-vingt. Mais c’était plus fort que moi, les nervis d’Occident me terrorisaient. J’en avais rencontré, à quelques reprises, et ils me glaçaient avec leurs sales gueules d’enfants bien nourris et méprisants. On les sentait prêts à tout, à buter tout quidam qui paraissait un peu rouge sur les bords. Je me souvenais des nazis. De l’OAS dont un attentat au plastic avait causé la mort d’une fillette, à Paris. Et tous ces gens qui, autour de moi, s’armaient de triques et de gourdins, cela m’affolait encore plus. Je n’ai pas pu résister ce jour-là à ma pétoche, et je me suis enfui. J’ai déserté, lâchant mes camarades. Peu avant que la police ne boucle la Sorbonne. 

Quand je me suis retrouvé sur le boulevard Saint-Michel, une abondance de cars de CRS débarquait leur cargaison noire qui détonait dans l’ambiance délicieusement printanière. Les passants, saisis d’inquiétude, les regardaient évoluer, prendre position autour de la Sorbonne, munis de boucliers et de matraques en caoutchouc. Ce n’était qu’un début. J’eus soudain l’intuition qu’Occident n’était que l’arbre qui cachait la forêt, un autre danger se profilant, bien plus redoutable –la répression de l’Etat et de sa flicaille, dont j’avais eu un aperçu, sept ans auparavant, lors des derniers sursauts de la guerre d’Algérie, plus qu’un aperçu d’ailleurs, puisque, avec toute l’inconscience d’un gamin de quinze ans, je m’étais précipité aux devants des CRS pour me faire embarquer volontairement, ce qui m’avait valu une nuit entière passée au commissariat. 

J’avais filé droit chez ma petite amie de l’époque, dont les parents habitaient un immeuble qui surplombait le commissariat du IIIème arrondissement. Une coïncidence que je n’avais nullement prévue. En effet, vers 19 heures, du haut du balcon, je pus voir des cars de police, bourrés à bloc, faire la navette, s’arrêter puis repartir. Dedans, ça gueulait : « A bas l’Etat policier ! »  et parfois aussi : « Un médecin ! Un médecin ! ». Et des gens dans la rue criaient de retour sans que l’on sût vraiment s’ils approuvaient les étudiants ou les flics. Mon intuition était donc juste. Le gouvernement se lançait dans la bagarre, mai 68 était né, et ce baptême révolutionnaire me surprenait dans une situation franchement inconfortable, voire peu reluisante : j’avais lâché mes camarades quelques heures auparavant et je les retrouvais soudain arrêtés par les flics, sous mon nez, alors que je contais fleurette à ma petite amie comme si de rien n’était. D’une certaine façon, cela avait donné le la de la façon incohérente dont j’ai vécu les événements de mai. 

La police à la Sorbonne ! Je m’étais toujours foutu comme de l’an 40 de cette Sorbonne avec ses vieux radoteurs guindés, son odeur de bouquins moisis et ses fresques grotesques. Je la méprisais, même. Mais je haïssais encore plus la flicaille. Et, tout à coup, cette phrase que je ne cessais de me répéter comme pour me pénétrer de sa réalité, Les flics sont entrés à la Sorbonne !, m’a fait un choc. La Sorbonne venait d’être violée, et voilà que j’éprouvais une intense compassion pour cette vénérable institution et une envie irrésistible de la défendre. 


Archive pour octobre, 2008

MAI 68 (6)

Ce vendredi 3 mai, au matin, la radio m’apprit que Cohn-Bendit et ses camarades avaient émigré à la Sorbonne. Un meeting y était prévu dans la cour, à 15 heures. Ce jour-là ne vit pas mon « héroïsme » s’éveiller en moi, bien au contraire. Ce n’est que peu à peu que j’ai réussi à vaincre ma peur de tout affrontement physique. En réalité, je ne suis devenu vraiment courageux que lorsque tout était fini. Toujours est-il qu’en début d’après-midi, je me précipitai au quartier Latin dans un tel état d’excitation que je manquai de me faire écraser par un autobus boulevard Saint-Michel, en vélomoteur. 

Soleil radieux à la Sorbonne. Je retrouvai tous les visages connus de Nanterre sur les marches de l’escalier. C’est une très belle cour, celle de la Sorbonne, avec son église de style Renaissance italienne. Quand je n’étais encore qu’un lycéen, je m’y rendais parfois, impatient de devenir étudiant pour avoir le plaisir de me prélasser au soleil dans un décor aussi fastueux. Manque de bol, j’avais échoué dans les blocs de béton de Nanterre. 

La menace fasciste était réapparue. De nouveau, un commando d’Occident était aux approches, casqué et armé. Ils nous traquaient, décidément. Ils en voulaient, du bolcho. Alors ce furent les mêmes préparatifs de guerre que la veille. Un service d’ordre s’était immédiatement embusqué derrière le portail d’entrée. Cohn-Bendit dirigeait les manœuvres et déploiements de ses troupes d’une voix de général en chef, dans un haut-parleur. Ceux qui le voyaient pour la première fois se le montraient du doigt, visiblement très impressionnés par son professionnalisme d’agitateur public. 

Mais la peur me saisit. Ce n’est pas beau la peur, surtout lorsque l’on mesure un mètre quatre-vingt. Mais c’était plus fort que moi, les nervis d’Occident me terrorisaient. J’en avais rencontré, à quelques reprises, et ils me glaçaient avec leurs sales gueules d’enfants bien nourris et méprisants. On les sentait prêts à tout, à buter tout quidam qui paraissait un peu rouge sur les bords. Je me souvenais des nazis. De l’OAS dont un attentat au plastic avait causé la mort d’une fillette, à Paris. Et tous ces gens qui, autour de moi, s’armaient de triques et de gourdins, cela m’affolait encore plus. Je n’ai pas pu résister ce jour-là à ma pétoche, et je me suis enfui. J’ai déserté, lâchant mes camarades. Peu avant que la police ne boucle la Sorbonne. 

Quand je me suis retrouvé sur le boulevard Saint-Michel, une abondance de cars de CRS débarquait leur cargaison noire qui détonait dans l’ambiance délicieusement printanière. Les passants, saisis d’inquiétude, les regardaient évoluer, prendre position autour de la Sorbonne, munis de boucliers et de matraques en caoutchouc. Ce n’était qu’un début. J’eus soudain l’intuition qu’Occident n’était que l’arbre qui cachait la forêt, un autre danger se profilant, bien plus redoutable –la répression de l’Etat et de sa flicaille, dont j’avais eu un aperçu, sept ans auparavant, lors des derniers sursauts de la guerre d’Algérie, plus qu’un aperçu d’ailleurs, puisque, avec toute l’inconscience d’un gamin de quinze ans, je m’étais précipité aux devants des CRS pour me faire embarquer volontairement, ce qui m’avait valu une nuit entière passée au commissariat. 

J’avais filé droit chez ma petite amie de l’époque, dont les parents habitaient un immeuble qui surplombait le commissariat du IIIème arrondissement. Une coïncidence que je n’avais nullement prévue. En effet, vers 19 heures, du haut du balcon, je pus voir des cars de police, bourrés à bloc, faire la navette, s’arrêter puis repartir. Dedans, ça gueulait : « A bas l’Etat policier ! »  et parfois aussi : « Un médecin ! Un médecin ! ». Et des gens dans la rue criaient de retour sans que l’on sût vraiment s’ils approuvaient les étudiants ou les flics. Mon intuition était donc juste. Le gouvernement se lançait dans la bagarre, mai 68 était né, et ce baptême révolutionnaire me surprenait dans une situation franchement inconfortable, voire peu reluisante : j’avais lâché mes camarades quelques heures auparavant et je les retrouvais soudain arrêtés par les flics, sous mon nez, alors que je contais fleurette à ma petite amie comme si de rien n’était. D’une certaine façon, cela avait donné le la de la façon incohérente dont j’ai vécu les événements de mai. 

La police à la Sorbonne ! Je m’étais toujours foutu comme de l’an 40 de cette Sorbonne avec ses vieux radoteurs guindés, son odeur de bouquins moisis et ses fresques grotesques. Je la méprisais, même. Mais je haïssais encore plus la flicaille. Et, tout à coup, cette phrase que je ne cessais de me répéter comme pour me pénétrer de sa réalité, Les flics sont entrés à la Sorbonne !, m’a fait un choc. La Sorbonne venait d’être violée, et voilà que j’éprouvais une intense compassion pour cette vénérable institution et une envie irrésistible de la défendre. 

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